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Entretien avec Mohand Haddadi membre actif du mouvement pour le départ des prostituées de Tichy

Chafaa Bouaiche

Mardi 16 Août 2011

lanation.info

 Entretien avec Mohand Haddadi membre actif du mouvement pour le départ des prostituées de Tichy

Pouvez-vous nous expliquer comment est né le mouvement contre la prostitution à Tichy ?

Le mouvement contre la prostitution à Tichy a vu le jour en 1993. La personne la plus active à l’époque a été contrainte de changer de lieu de résidence vu les menaces qu’elle avait subies de la part des réseaux de prostitution. Durant les années 90, il y avait des marches et des rassemblements de protestation, mais très timides. En réalité, il n’y avait pas une grande implication de la population dans le mouvement.

La prolifération de la prostitution qui est passée des cabarets aux cités de la ville n’a pas laissé les habitants indifférents. La situation commençait à pourrir du fait que des lieux de prostitution envahissaient la ville. En effet, des cités entières sont habitées par des prostituées. Cela a provoqué l’ire de la population qui est touchée dans son honneur.

En 2008, en réaction à cette situation, l’association Tadukli de Tichy-centre a adressé des courriers aux autorités civiles et militaires (Wali, chef de daira, président d’APC, gendarmerie nationale, police…) pour leur demander d’intervenir afin de mettre fin à ce fléau. En juillet de la même année, les habitants de Tichy, en guise protestation contre la prostitution, ont bloqué la route. La population a dénoncé également la passivité des services de sécurité dans la région. Les habitants et les estivants se font agresser en plein jour sans que les services de sécurité interviennent.

Nous avons donc décidé de lutter sans relâche contre ces fléaux (prostitution et insécurité) et prendre le relais de l’association Tafat qui a lutté durant les années 90. Nous savons que ce n’est pas facile de lutter contre des réseaux qui gagnent des milliards et qui sont prêts à mettre beaucoup d’argent pour étouffer le mouvement. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle nous avons un fonctionnement horizontal dans notre « organisation » pour éviter que des animateurs soient corrompus.

Depuis 2008, à chaque fois que la population proteste, les patrons des hôtels renvoient les prostituées chez elles. Une fois que le mouvement s’arrête, les prostituées reviennent progressivement.

A combien estimez-vous le nombre de prostituées dans cette ville ?

Le nombre de prostituées est estimé à un millier. Si on compte les prostituées qui sont dans les hôtels (une dizaine d’établissements), elles sont 300. Mais n’oublions pas celles qui habitent dans les cités. Il faut souligner également que Tichy est un refuge pour toutes les prostituées qui travaillent dans d’autres communes comme Aokas ou Souk El Tenine. Ces femmes se sentent plus en sécurité à Tichy où bien entendu elles font ce qu’elles veulent.

Pour l’anecdote, une prostituée qui travaille à l’hôtel Villa d’Est, est sortie pour faire ses courses chez un commerçant en face de l’hôtel. Très pressée, la femme a dit au commerçant qu’elle allait revenir pour payer. En courant, elle a fait tomber un vieux de 75 ans. Au lieu de lui présenter des excuses, elle a lui a dit « je suis chez moi ». Une prostituée qui vient d’une autre région et qui te dit qu’elle est chez elle c’est plus qu’une agression.

Vous dites que ces femmes font ce qu’elles veulent. Que font-elles au juste ?

Dans la journée, ces femmes font le trottoir, le soir par contre elles se rendent dans les cabarets pour se prostituer. Elles prennent des rendez-vous dans ces lieux avant de se rendre, avec leurs clients, dans les cités où elles habitent. Dans ces cités, envahies par des prostituées, il y a toujours deux ou trois familles honnêtes qui habitent. Ces familles sont harcelées en permanence par les prostituées et les proxénètes. Elles ont le malheur d’avoir acheté un appartement dans ces cités transformées en résidence pour la débauche.

Ces familles ont-elles protesté contre ce harcèlement ?

Ces familles ont fait beaucoup de choses. Durant les actions de protestation que nous avons menées, ces familles nous ont aidées à recenser les habitations occupées par des prostituées. Nous nous sommes rendu compte à la fin que des cités entières sont habitées par ces femmes de mœurs légères. Il y a la cité Les Oranges, la cité Militaire, la cité EPLF Bacarou, quelques cabanons du côté de l’hôtel Safir bleu…

Par ailleurs, le seul lieu de la culture qui existe à Tichy, la salle de cinéma L’Albatros est prise en otage entre un cabaret et un bar. Il n’y a que les prostituées qui tournent dans ce lieu et qui donc empêchent les habitants de la région de se rendre au cinéma. La femme de Tichy n’a pas le droit de voir un spectacle. Je me demande aujourd’hui si les habitants de Tichy ont le droit d’exister ou pas. Pour voir une pièce de théâtre, je dois me rendre dans la ville de Béjaia.

Les prostituées ont loué des appartements chez les habitants de Tichy. N’est-ce pas ?

Il n’y a que trois familles de Tichy qui ont loué leurs appartements à des prostituées. Après le mouvement de protestation, ces familles ont décidé d’expulser leurs clientes. Il faut savoir que la majorité absolue des appartements appartiennent à des gens étrangers à la région, dont beaucoup d’émigrés. Ces derniers ont acheté des appartements qu’ils louent par le biais d’agences immobilières. Sans aucun scrupule, beaucoup d’agents immobilier louent un appartement pour 10 prostituées et réservent d’autres appartements pour la passe. Il peut gagner jusqu’à 7 millions de centimes par mois dans chaque appartement alors qu’en dehors de la saison estivale le loyer à Tichy coute 7000 dinars par mois. Les cabanons loués à des prostituées n’appartiennent pas aux habitants de Tichy. Imaginez-vous que dans un seul cabanon, on peut trouver jusqu’à 20 prostituées ? Actuellement à Tichy, il y a plus de 20 agences immobilières dont la majorité ont un siège social ailleurs, mais travaillent ici en toute illégalité.

Que répondent les autorités à vos doléances ?

Nous avons été reçus à deux reprises par l’ancien wali de Béjaia, Ali Bedrici. Nous lui avons soumis nos revendications entre autres le départ des prostituées de notre région. Finalement, ces deux rencontres n’ont servi à rien puisque les choses ont restées en l’état. Tout le monde reconnait la légitimité de notre revendication, mais personne ne fait quelque chose pour la prendre en charge. Bien au contraire, la situation ne fait qu’empirer et le nombre de prostituées ne fait que progresser.

Et si ces cabarets travaillent dans le respect de la réglementation, arrêtez-vous le mouvement ?

Il faut savoir que ces cabarets, selon le directeur de la réglementation de la wilaya de Béjaia, n’ont pas reçu d’autorisation depuis 1995. Cela ne les a pas empêché de travailler dans l’illégalité et gagner des milliards. Les lieux de divertissement et de spectacle sont soumis à des autorisations renouvelées tous les deux ans. Une enquête commodo et incommodo est obligatoire tous les deux ans.

L’ancien Wali, Ali Bedrici, nous a expliqué que la seule façon de lutter contre ces lieux est le recours aux enquêtes commodo et incommodo. Il n’y a que l’hôtel Syphax qui est soumis à cette enquête. D’ailleurs, la population a émis à deux reprises un avis défavorable, mais le cabaret de Syphax est toujours en exercice. Nous ne comprenons pas si les autorités veulent nous pousser à radicaliser davantage notre mouvement ? Nous tenons à mettre en garde les autorités que si elles n’agissent pas pour fermer ces lieux, nous passerons à d’autres actions plus radicales. S’il le faut, nous allons assiéger ces lieux de débauche et de prostitution.

Comment expliquez-vous l’attitude des autorités ?

Cette attitude n’a qu’une seule explication : il y a à boire et à manger dans cette affaire. Il y a des milliards qui sont gagnés par ces réseaux et tout le monde prend sa part.

Un patron d’hôtel a tenté d’expliquer la protestation par le fait que les jeunes de Tichy veulent gagner leur part du gâteau. Ce patron reconnait donc qu’il y a beaucoup d’argent, mais dire que les jeunes cherchent leur part est un mensonge. Les jeunes de Tichy ne font que défendre leur honneur bafoué.

Défendre son honneur par des actions violentes comme cela a été le cas en mai dernier ?

Lorsque les jeunes ont constaté que toutes les démarches pacifiques (envoi de courriers aux autorités, marches, sit-in..) n’ont rien apporté à leur cause, ils ont décidé de passer à d’autres actions plus radicales. C’est pour cela qu’en mai dernier, les jeunes de Lemaaden, pas loin de l’hôtel Villa d’Est, ont fermé la route en guise de protestation contre la décision du nouveau wali de rouvrir les cabarets une semaine seulement après les avoir fermés. C’est le maire qui nous a informés de la décision de réouverture. Pour rappel, la décision de fermeture prise par le nouveau wali a été très appréciée par la population.

Nous ne comprenons pas ce que cherchent les autorités par l’octroi à ces patrons de cabarets d’autorisations même provisoires. Fermer un cabaret et le rouvrir une semaine après ne signifie qu’une chose : régulariser ces lieux de débauche ou pousser la population à se révolter.

La population a donc fermé la route durant toute une journée de 6heures du matin jusqu’à 18heures. Depuis ce jour là, notre association Tadukli a passé le relais de la protestation et de l’organisation à la population. C’est à la population de décider des actions à mener et de la manière de gérer le mouvement de protestation. Ainsi, le 5 mai dernier, devant le refus des autorités de prendre en charge nos revendications, nous avons décidé d’observer une nuit blanche et les choses ont dégénéré à partir de 21heures.

Qu’est-ce qui a fait que les jeunes ont recouru à la violence ?

Comme je l’ai déjà expliqué, les jeunes sont frustrés par la passivité des autorités et les services de sécurité notamment la police. Les gendarmes nous expliquent leur non intervention par la loi qui leur interdit d’agir dans les milieux urbains sauf instruction des autorités. Le chef de brigade de la gendarmerie nous a dit que si ses troupes sont autorisées à agir dans la région, ils l’assainiront de tous les réseaux de prostitution. Devant cette situation, les jeunes ont perdu patience et sont passés à l’action.

Les jeunes auraient saccagé les hôtels, les véhicules des clients et agressé les prostituées…

Tout cela n’est que propagande des patrons d’hôtels. Les jeunes ont certes saccagé… des assiettes, des verres et des chaises. La valeur des choses saccagées ne représentent rien devant les recettes que font ces lieux de débauche. Plus de 80 millions de centimes par soirée, c’est quand même énorme.

Un patron d’un cabaret aurait utilisé son arme pour dit-il se protéger contre les manifestants…

Effectivement, le patron d’un des hôtels de Tichy a utilisé son arme et tiré en l’air, en disant qu’il voulait juste faire peur aux manifestants. Ce patron est pour moi un fou sachant qu’il a utilisé plusieurs fois sa kalachnikov. Il était chef patriote dans la région durant les années 90. Dans l’impunité totale, durant la période de la violence, il a tiré sur son propre organiste à l’intérieur du cabaret de l’hôtel. Il a été blessé au pied.

Quelle était la réaction des patrons d’hôtels après l’action de protestation ?

Au lendemain du « saccage », au moins 80% des femmes ont quitté la ville. Elles ont été poursuivies jusque dans les cités pour les pousser à partir. En juin dernier, les cités ont été « assainies » à raison de 98%. Ils ne restaient que quelques femmes dans les cabarets. Elles ne sortaient même pas pour faire les achats. Elles payaient des coursiers pour leur acheter tout ce que dont elles ont besoin.

Selon un patron d’hôtel, les services de sécurité ont laissé faire les manifestants.

Les services de sécurité laissent faire la population partout en Algérie. Il ne faut pas seulement demander le départ du système. Il suffit de voir ce qui se passe dans les quartiers populaires d’Alger où des batailles rangées opposent les jeunes. Les services de sécurité ne bougent pas le doigt.

Dans certains milieux on vous accuse d’intégrisme et d’islamisme…

Notre mouvement n’est ni intégriste ni islamiste, c’est juste que nous sommes des citoyens qui se battent pour leur honneur et leur NIF. Toutes les prostituées de ce pays sont à Tichy et on nous demande de nous taire ? Et on ose nous traiter d’intégristes ? Il faut savoir que Tichy est avant tout un village composé de familles qui se connaissent. En plus, il n’y a qu’un seul axe routier (RN 15) où tout y est concentré : hôtels, restaurants, commerces, habitations, plages…

Nous ne sommes ni un mouvement religieux ni politique. Nous voulons juste préserver notre « Horma ». Aujourd’hui, toute la population de Tichy adhère au mouvement. Il n’y a donc que sept patrons d’hôtels et quelques agents immobiliers qui s’obstinent à encourager le fléau de la prostitution.

Certains disent que votre mouvement a compromis la saison estivale

A l’approche de la saison estivale, des commerçants nous ont demandé de suspendre le mouvement afin de permettre aux estivants de venir dans la région. Nous n’avons pas hésité un seul instant pour répondre à la demande des commerçants. Nous avons donc, lors d’une assemblée générale des habitants, décidé de suspendre le mouvement pour le bon déroulement de la saison estivale. Notre mouvement sera relancé après Ramadhan.

Je tiens juste à souligner que le commerce à très bien marché durant cet été et que les hôtels ont tous affiché complet. Tichy a accueilli le plus grand nombre d’estivants au niveau national. Ces statistiques ont été rendues publiques récemment lors d’une émission de la chaîne I de la radio nationale.

Sur la page facebook de notre mouvement, nous avons reçu des centaines de messages de félicitations d’internautes en Algérie et de l’extérieur du pays.

Nous voulons que les commerçants de Tichy travaillent toute l’année et non pas seulement durant les vacances d’été. Nous voulons que ces appartements louées à des prostituées soient loués à des familles honnêtes. Les propriétaires doivent savoir à qui les agents immobiliers louent leurs appartements. Il faut qu’ils sachent que leurs appartements sont habités par des prostituées et des proxénètes et qu’ils servent pour des passes.

Quelles sont les actions que vous allez mener après Ramadhan ?

A l’avenir, nous voulons que notre mouvement se généralise. Il doit toucher toutes les régions du pays pour mettre fin à ces milieux de prostitution. L’Etat peut rouvrir les maisons closes pour éviter de transformer nos cités en lieu de débauche.

Nous ne sommes pas contre l’existence de discothèques ni que les gens dansent. La discothèque a ses règles de fonctionnement. Il faut voir ce qui se passe dans les cabarets: la prostitution et «rechka» où des millions sont jetés quotidiennement par des clients. A ma connaissance, une discothèque est faite pour danser et non pas pour se prostituer et payer plusieurs milliers de dinars pour écouter une chanson. La Rechka est la source de tous les problèmes dans les cabarets. Une prostituée doit chercher au moins 3000 dinars chez un client en guise de Rechka pour prendre sa part à la fin de la soirée. Pour avoir cet argent, elle est obligée de promettre au client de passer la nuit avec lui. Il faut savoir que ses prostituées ont toutes des « copains » parmi le groupe de musique, le videur…A la fin de la soirée, la prostituée sort avec son «copain». Le client qui a déboursé beaucoup d’argent durant la soirée proteste et c’est la bagarre.

C’est pour cette raison que j’insiste sur la réglementation des discothèques. Il faut savoir que ces prostituées sont exploitées par les patrons. Il lui loue un lit dans une chambre à plusieurs en raison de 500 DA la nuit, il lui fait payer un repas sans viande à 200 DA, si un client lui paye un repas, le patron donne les 200 DA à la prostituée ; elle a 50 DA sur une boisson consommée. Elle est donc obligée de boire beaucoup de bière pour gagner plus d’argent.

Pour revenir à notre sujet, après Ramadhan, nous allons reprendre nos actions de rue. D’ailleurs sur notre page facebook, un sondage a été fait sur la nature des actions à mener, plus de 300 votants ont opté pour les actions musclées.

Nous lançons à cette occasion un appel aux autorités pour qu’elles règlent définitivement le problème ou sinon il sera réglé par la population.



Plus de 1500 prostituées travaillent dans la région de Béjaïa

Tichy mène la guerre au tourisme sexuel


“Halte au tourisme sexuel et au pourrissement de notre ville.” Ce mot d’ordre barrant une banderole accrochée à l’entrée-est de Tichy en dit long sur l’étendue de l’exaspération de ses habitants face à la propagation remarquable du phénomène de la prostitution. Beaucoup d’habitants de cette station balnéaire la plus prisée de la wilaya de Béjaïa ne veulent plus de la présence de ces femmes qui viennent ici vendre leurs charmes. Misogynie ? Accès de puritanisme ? Xénophobie ? Jalousie ?

Rien de tout cela, jurent les membres de la coordination des comités de 3 villages (Baccaro, Maâdhen et Tichy-centre), mise en place dans la foulée du mouvement de protestation lancé en mars dernier. Ils ne nourrissent aucune animosité envers les étrangers ou les propriétaires des hôtels, assurent-ils, surtout que le tourisme est le gagne-pain de bon nombre d’entre eux.
“Nous ne sommes pas contre X ou Y. On n’a aucun problème avec les bars, les hôtels et même les lieux de divertissement. Les familles et les touristes sont les bienvenus à Tichy. Mais le tourisme sexuel et la débauche, non”, explique Boubekeur, un des animateurs de la coordination. “Notre objectif est simple : nous voulons zéro prostitution à Tichy. C’est impossible de vivre ici. On a trop supporté. Le phénomène doit s’arrêter”, lance son ami Mourad, un restaurateur. Il faut dire que, pendant la saison des chaleurs, Tichy reçoit un flux de plus de 80 000 touristes qui y viennent gouter aux plaisirs de la mer. Une belle aubaine pour les amateurs du gain facile : une faune de proxénètes de différentes régions du pays s’amènent ici pour louer des appartements dans lesquels officient leurs prostituées.
Un bon filon pour certaines vieilles originaires de l’ouest du pays qui, elles aussi, y ramènent leurs filles pour s’adonner au plus vieux métier du monde. Et comme elles ne rechignent pas à la dépense, des habitants n’hésitent pas à leur céder leurs appartements sans se soucier de l’usage qui en sera fait ni du profil des locatrices. Même les agences immobilières en profitent de cette manne puisqu’une bonne moitié d’entre elles travaillent avec ces très particulières clientes. Révélation d’une personne très introduite dans le milieu de la nuit : quelque 1500 prostituées “sévissent” dans la région de Béjaïa. “Les prostituées viennent de Annaba, de Batna, de Constantine, de Djelfa, etc. Mais 90% d’entre elles sont de l’ouest du pays, essentiellement de Sidi Bel-Abbès. C’est une véritable filière. On envoie là-bas des gens spécialement pour s’ ‘approvisionner’. Des tas de filles leur sont présentées pour sélectionner celles qui seront du voyage vers le paradis bougiote”, affirme-t-il.

Les Tychiotes se sentent touchés dans leur dignité
Et cette grande concentration de filles de joie dans une petite ville de 17 000 habitants à peine ne peut pas ne pas attirer les regards. Les rancœurs, aussi, car elle n’est pas sans conséquences. La prostitution se pratiquait partout, dans des maisons comme à la plage.
Perspicaces, nombre de prostituées se sont mariées avec de jeunes chômeurs de la région, histoire de s’assurer une résidence et bien sûr une protection. En contrepartie d’une somme d’argent, certains Tychiotes n’hésitent pas à reconnaître leur paternité sur des enfants qui ne sont même pas les leurs. “Elles ont infesté notre ville. Leur rythme de vie ne cadre pas avec nos valeurs culturelles”, déplore Rachid, un enseignant très pondéré et surtout très respecté. Et parce qu’elles ne se sont particulièrement pas appréciées par la population, ces femmes sont accusées de tous les maux du monde. La propagation de la drogue et de la délinquance ? Elles. Les familles qui désertent la région ? C’est encore, elles. Les nouveaux modes comportementaux et vestimentaires adoptés par la jeunesse locale? Le fruit amer de leur influence négative. Et comme le sexe et l’alcool ont toujours fait bon ménage, Tichy a vu les établissements où l’on consomme de l’alcool pousser comme des champignons. Elle compte une quinzaine de bars et une autre quinzaine de débits de boissons sans parler des 8 discothèques.
Mais ce qui touche le plus les habitants de Tichy est que leur ville soit perçue comme symbole de la dépravation.
“Certains se laissent aller à des actes d’incivisme et quand tu essaies de rappeler quelqu’un à l’ordre, il te rétorque : on est à Tichy non. Une zone affranchie quoi”, s’offusque Rachid. “Nous avons honte de dire que nous sommes les habitants de Tichy. Je préfère perdre une saison que de perdre mon honneur. Je n’ai pas où aller sinon je l’aurais fait”, peste Mourad, un restaurateur qui assure : “On est un mouvement citoyen décidé à nettoyer Tichy et à restaurer notre dignité.” Rétablir l’honneur et la dignité de la région, voici donc la grande cause des révoltés de Tichy. Pour certains, cela passe inévitablement par le départ des prostituées. Mais la revendication ne date pas d’aujourd’hui. Depuis 1993, la population locale n’a pas cessé d’interpeller les autorités sur le phénomène de la prostitution. “Par le passé, on fait une action de protestation, des rafles sont entreprises dans le milieu de la prostitution et dès que la pression populaire baisse, on relâche les prostituées et le phénomène repart de plus belle”, explique Fatseh, un diplômé en psychologie de Baccaro reconverti en agriculteur.

Actions citoyennes contre la prostitution

Mais à partir de mars dernier la donne a radicalement changé. Les habitants de trois villages ont décidé alors de se réunir au sein d’une coordination. Et ce n’est plus les feux de paille des années précédentes mais une protesta inscrite dans la durée que menait ce nouveau venu de la scène locale. Et, depuis trois ans, elle a à son actif toute une panoplie d’actions de protestation. Plusieurs sit-in ont été tenus devant le siège de l’APC et ceux du commissariat de police et de la gendarmerie. La RN9 a été coupée à plusieurs reprises.
Des marches sont organisées pour exiger le départ des intrus. Toutes les autorités, civiles et militaires, ont été saisies. En vain. La nuit du 5 mai un énième sit-in est organisé devant le commissariat de police. L’action de protestation ayant échappé au contrôle de ses initiateurs, de jeunes excités et vindicatifs ont décidé de faire des descentes punitives dans plusieurs établissements hôteliers (Club Aloui, le Syphax, le Golf, l’Albatros, La Grande terrasse, Saphyr bleu et Villa d’est). Mais l’établissement le plus endommagé est le Saphir bleu.
Son propriétaire, M.Kaabache, témoigne :  » 16 voitures, dont 13 appartenant à des clients, sont saccagées et 68 vitres cassées. Coût des dégâts : 400 millions de centimes. On a fait appel à un expert pour constater les dégâts et une plainte a été déposée contre 26 personnes ». De son point de vue,  » la solution est simple si les protestataires avaient privilégié la voie du dialogue. Oui, j’ai une douzaine d’entraineuses qui mangent et dorment ici. Mieux, elles sont déclarées et fichées par la police. Les hôtels n’y sont pour rien dans la propagation de la prostitution et le problème est ailleurs », explique-t-il.  » J’avais quelques projets mais maintenant je suis indécis « , confie cet ancien émigré revenu au bercail en 1993 pour investir l’argent amassé pendant son exil parisien de 46 ans.
Parti de rien pour bâtir un petit empire, Hocine Mercel, le propriétaire de ‘’ Villa d’est’’ et enfant de Tichy, ne veut pas trop remuer le couteau dans la plaie même si son établissement a été pris pour cible.  » On m’a cassé quelques vitres sans plus. Ils ont tenté de s’introduire à l’intérieur et on s’est interposés », lâche-t-il. Prenant à témoin un de ses employés, il assure avoir pris la décision, bien avant les derniers événements, de fermer la discothèque ce mois d’août. Mais il compte inaugurer, à la mi-juillet, un nouvel hôtel de 36 chambres et 3 studios qu’il a baptisés ‘’Les Deux rochers’’.
« On m’a causé une perte de plus 50 millions de centimes. C’est une catastrophe. On est à la mi-juin et pas un seul estivant. Les clients ont peur « , déplore le gérant d’une autre discothèque.  » J’ai 40 ans et je n’ai jamais vu de prostitution dans la rue. C’est du sabotage. Il y a des jeunes de 15-16 ans qui ont été payés . On a peur et l’Etat doit faire son travail sinon on sera dans l’obligation de nous défendre », ajoute-t-il.

Le laxisme de la police est désigné du doigt

Il faut dire que l’attitude des agents de l’Etat, les policiers en tête, a mécontenté les deux camps.
Les animateurs de la Coordination ne comprennent pas le peu d’empressement mis par les policiers pour s’attaquer aux milieux de la prostitution.  » On leur a donné la carte de tous les lieux de débauche. Ils sont toujours en activité. Il a fallu qu’on décide d’organiser un sit-in pour jeudi 9 juin pour que les policiers fassent, la veille, une rafle « , déplore une figure de proue de la Coordination. Les protestataires assurent que depuis deux décennies ils n’ont pas cessé de saisir toutes les autorités, civiles et militaires, de la wilaya pour mettre fin à ce phénomène qui, aujourd’hui encore, il est toujours là.  » Comment se fait-il que dans un village reculé les policiers savent ce que fait un clandestin et, dans la ville de Tichy, ils ignorent tout du phénomène de la prostitution ? « , s’interroge Boubekeur.  » Il y a de la complicité et du laxisme chez les autorités. Elles ferment les yeux sur ce qui se passe dans notre ville car il y a à boire et à manger « , explique Rachid. Des jeunes n’hésitent pas à accuser les policiers d’être  » complices avec les propriétaires des discothèques  » et de  » toucher des enveloppes « . Il se dit aussi que, la nuit du 5 mai, les policiers ont conseillé aux protestataires d’aller régler le problème eux-mêmes. Accusations gratuites ? Approché pour avoir sa version des faits, le commissaire nous renvoie à la cellule de communication de la sureté de wilaya. Le souhait des membres de la coordination est que le général Hamel fasse une tournée à Béjaîa comme il l’a fait à Tizi-Ouzou. Pour leur part, les propriétaires des discothèques ne s’expliquaient pas la passivité de la police la nuit du 5 mai. Certains d’entre eux assurent avoir appelé la police mais  » elle a refusé d’intervenir  » au motif qu’  » elle a reçu l’ordre de ne pas toucher à la population « .  » Comme si nous ne faisons pas partie de cette population « , maugrée l’un d’entre eux avant d’ajouter :  » Avec ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, ils ont certainement peur de la contagion « .

Divergences sur le départ des prostituées et désapprobation de la violence

À se fier à certaines indiscrétions, la revendication du départ des prostituées ne semble pas faire l’unanimité à Tichy. Selon un membre de la coordination, l’opinion locale est partagée en deux tendances : La première est représentée par des “radicaux” qui exigent le départ immédiat et définitif de toutes les prostituées de la ville. La seconde est constituée par des “modérés” qui veulent en finir seulement avec la prostitution illégale et la présence des prostituées dans les rues de la ville.
Cette divergence est confirmée par un propriétaire d’agence immobilière qui se défend de travailler avec ces femmes et dit militer pacifiquement pour leur départ. Certaines mauvaises langues susurrent que ce sont “ceux qui se sont marié avec les prostituées qui poussent vers cette solution radicale pour pouvoir se débarrasser de leurs compagnes d’infortune”. Vrai ou faux ? Une chose est sûre : le mécontentement populaire face à la propagation inquiétante du phénomène est bien réel.
Autre chose qui ne fait pas l’unanimité au sein de la population : le recours à la casse. Beaucoup désapprouvent les dérapages de la nuit du 5 mai à commencer par les animateurs de la Coordination qui, pour éviter d’autres violences, ont décidé de décaler l’horaire de la tenue des sit-in. “Les événements de la nuit du 5 mai ne sont pas prémédités. La Coordination a été débordée par un groupe de jeunes. La cause des protestataires est juste mais on est contre la casse”, assure un employé d’agence immobilière avant d’ajouter : “Cela fait 20 ans que le phénomène existe. Certains veulent le régler immédiatement. Ce ne sera pas facile de le faire en une semaine ou un mois. Il faut laisser le temps au temps”. “La violence n’a jamais été une solution. On est contre la casse. On ne peut pas faire disparaître une activité exercée depuis 40 ans. Il faut y aller doucement”, ajoute un commerçant.

L’activité commerciale touchée, la saison touristique non compromise

Il faut dire que les derniers événements ont eu des répercussions négatives sur l’activité commerciale qui, par le passé à cette période, battait son plein. Les propriétaires des hôtels Grande terrasse, Saphir Bleu et Villa d’Este déplorent la fuite des clients. “La bonne clientèle est partie. Elle a peur. On m’appelle de partout et même de France pour savoir si les choses se sont tassées. Mais c’est le restaurant qui est le plus touché. Pendant toute la journée du 11 on n’a servi que 05 couverts. Certes, on ne travaille pas à perte, mais la marge bénéficiaire est nulle”. Envisage-t-il de recourir au licenciement ? “Pour le moment non. Mais par le passé, chaque été, on embauche 5 à 6 employés. Cette année on ne le fera pas”, répond-t-il avant de s’interroger : “Veulent-ils faire de Tichy une ville morte ?”.
Les plus touchés sont les petits commerçants. Un vendeur de poterie et un tenant d’une agence immobilière assurent que l’activité a baissé de 90%. “À cette période de l’année, nous enregistrons une soixantaine de réservations. Cette année, on n’a que six”, regrette un responsable d’agence immobilière. La saison est-elle alors compromise ? “Non, il n’y a aucun indice qui permet de le dire. C’est à partir du 15 juin qu’on commence à recevoir des réservations”, rectifie son collègue. Les membres de la Coordination refusent eux aussi d’entendre parler d’une saison touristique gâchée. “Ce sont les gens qui sont contre le mouvement qui font circuler ce genre de ragots. La saison estivale n’est pas du tout compromise et les estivants sont les bienvenus. Les familles ne se sentiront jamais en plus grande sécurité que cette année. Il y aura moins de délinquance et moins de consommation d’alcool dans les plages”, affirme Rachid. Même s’ils regrettent la tournure prise par l’action du 5 mai, nombre d’animateurs de la Coordination et de citoyens estiment qu’elle a aussi quelques résultats positifs. Les prostituées ne s’exhibent plus dans les ruelles de la ville et une grande partie d’entre elles s’est refugiée à Boulimat, à l’ouest de Béjaïa, le temps que la tempête passe. La voix de la population est plus écoutée.
Lors d’une réunion tenue à la mi-mai entres les autorités civiles et militaires, les élus, les propriétaires d’hôtels et les membres de la Coordination, les services de sécurité se sont engagés à prendre en charge le problème. Il semble qu’un renfort de 90 policiers ait été acheminé depuis vers Tichy. Et cet été, Tichy sera touché par le plan Delphine de la Gendarmerie alors qu’elle ne l’a jamais été par le passé.
La guerre contre la prostitution a-t-elle donc pris fin? “Nous avons décidé d’observer une pause pendant la saison estivale mais nous resterons vigilants. La deuxième mi-temps, ce sera pendant le mois de Ramadhan et nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout”, promet Rachid. Et un de ses amis d’avertir : “Si le problème n’est pas pris en charge, il risque d’y avoir d’autres dérapages”. La balle est plus que jamais dans le camp des autorités.


Par : Arab Chih, Liberté, 25 juin 2011