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Des données rendues publiques indiquent que plus de 4200 Tunisiens hautement qualifiés résident à l’étranger et exercent dans divers domaines de compétences. D’après la troisième session du forum des compétences tunisiennes résidant à l’étranger, conjointement organisée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et l’Agence tunisienne de la Coopération technique (ATCT), 31% des Tunisiens hautement qualifiés résident en France, 13% au Canada, 11% aux USA, et 10% en Allemagne. Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Technologie a, à l’occasion, annoncé la mise en place d’un programme pour le renforcement des liens de coopération scientifique et technique entre les structures et les équipes de recherche tunisiennes et les chercheurs tunisiens résidant à l’étranger

Le programme vise à favoriser l’accueil des chercheurs tunisiens installés à l’étranger dans les structures de recherche du pays afin d’entreprendre des actions conjointes de recherche et de développement technologique. Il a aussi pour objectif de favoriser la création d’une dynamique de coopération et de partenariat scientifique et technique entre les structures de recherche tunisiennes et celles au sein desquelles exercent les chercheurs tunisiens résidant à l’étranger. APA a appris, auprès des responsables de l’ATCT, que le programme de coopération avec les chercheurs tunisiens concerne «prioritairement » les domaines de recherche et de développement technologique suivants : Technologies de l’information et de la communication, la biotechnologie, l’énergie, l’eau, lenvironnement, l’agriculture, les sciences et technologies de la mer, la santé, et les sciences sociales et humaines. Il a également été annoncé que l’accueil des chercheurs tunisiens résidents à l’étranger dans les structures de recherche et de développement technologique (centres de recherche, laboratoires et unités de recherche, établissements publics de santé, centres techniques, technopoles) est prévu sous forme de séjour scientifique et technique de un à dix mois. Le Pr Abderrahmane Robanna, membre du Comité de lecture de l’International Journal of Management and Technologies, et le savant Mohamed El­awsat Ayari, directeur conseiller au département de l’exploration aérospatiale à la NASA, dans l’Etat du Colorado, figurent en bonne place parmi les valeurs sûres de la diaspora tunisienne. Cinq autres savants tunisiens font partie des chercheurs les plus en vue dans les laboratoires de physique nucléaire aux Etats­Unis.

Lundi 18 Août 2008 APA­ Tunis.


Transitions arabes : quand le vieux se meurt et le nouveau n’arrive pas à naître

Ahmed Selmane
Mardi 22 Novembre 2011

Plusieurs pays en arabe sont en « transition », d’autres en attente installés dans un sentiment de sécurité illusoire. En Tunisie, l’évolution se déroule dans de bonnes conditions. En Egypte, elle est plus heurtée. Là, et encore davantage en Syrie, le vieux n’en finit pas de mourir et empêche le nouveau d’éclore.

Les tunisiens avancent

En Tunisie, n’en déplaise aux éditocrates parisiens décidemment très marqués par la vieille idéologue coloniale qui n’en reviennent pas de découvrir des tunisiens non-conformes à leurs visions, les choses se déroulent bien. Après une élection historique, l’Assemblée constituante se réunit à partir de ce mardi pour une inauguration solennelle. Auparavant, les principales forces politiques issues des urnes (Ennahda, 89 élus) et les deux partis de gauche Congrès pour la République (CPR 29 élus) et Ettakatol (20 sièges) se sont entendus sur la distribution du pouvoir. Les islamistes dirigeront le gouvernement avec Hamadi Jbali, le très tenace Moncef Marzouki, du CPR devient président de la république et Mustapha Ben Jaafar, pour présider la Constituante. Aucune expérience n’étant transposable sous forme de copié-collé, mais il faut bien constater que la Tunisie profite de la déconfiture morale de l’appareil policier de Ben Ali (qui va être sans doute, le corps à réformer le plus rapidement possible), l’armée ayant été de facto un réel soutien au processus de transition. Elle profite aussi de l’attitude très positive du personnel politique qui a aboutit, en définitive, à déminer le terrain. Et à créer les conditions pour que la politique soit enfin possible dans un pays où elle avait été bannie comme partout ailleurs dans le monde arabe. Le refus d’un Moncef Marzouki de reproduire les poncifs laïco-éradicateurs parisiens – chose qui n’a pas été évitée par d’autres – permet de rester sur un terrain politique moins phantasmatique. Rien n’est rose. La réalité est complexe. Il faut lire l’analyse de Sadri Khiari (Tunisie : commentaires sur la révolution à l’occasion des élections ) pour avoir un aperçu de la complexité politique et des difficultés qui attendent la Tunisie. Il faut néanmoins prendre acte d’un processus qui semble fonctionner. La Tunisie est marche. Et c’est sans doute le pays arabe où le changement se fait avec le moins de dégâts. Ce qui ne veut pas dire sans dégâts. Une boutade d’un homme politique sceptique disait que le changement a une chance de réussir car la Tunisie n’est pas dans une configuration géopolitique décisive. Mais il faut y ajouter – et c’est sans doute le plus important – une volonté générale d’avancer et de refuser les retours en arrière.


La mondialisation de la protestation

Joseph E. Stiglitz
Mardi 15 Novembre 2011

lanation.info

NEW YORK – Le mouvement protestataire qui a débuté en Tunisie en janvier pour s’étendre par la suite à l’Égypte puis à l’Espagne est désormais un phénomène mondial, avec des manifestations qui prennent d’assaut Wall Street et plusieurs villes d’Amérique. La mondialisation et la technologie moderne permettent désormais aux mouvements sociaux de transcender les frontières aussi rapidement que les idées. Et la contestation sociale a trouvé un terrain fertile partout dans le monde : un sentiment que le « système » a échoué et la conviction que, même au sein d’une démocratie, le processus électoral n’arrangera pas les choses – du moins, en l’absence d’une forte pression de la part de la rue.En mai, je me suis rendu sur les lieux des manifestations tunisiennes ; en juillet, j’ai eu l’occasion de parler avec les indignados espagnols ; je suis ensuite allé rencontrer les jeunes révolutionnaires égyptiens sur la place Tahrir au Caire ;  il y a quelques semaines enfin, j’ai discuté avec les contestataires d’Occupy Wall Street, à New York. Il existe un thème commun, exprimé par le mouvement
, et qui se résume en une phrase simple : « Nous représentons les 99% ».

Ce slogan fait écho au titre d’un article que j’ai récemment  publié : « Of the 1%, for the 1%, and by the 1% » (Des 1%, pour les 1%, et par les 1%), décrivant l’augmentation considérable des inégalités aux États-Unis : 1% de la population détient plus de 40% de la richesse et perçoit plus de 20% des revenus. Et les personnes appartenant à cette strate raréfiée sont souvent grassement récompensées, non pas pour leur contribution à la société – bonus et plans de sauvetage anéantissent clairement cette justification des inégalités – mais parce qu’ils sont, disons les choses clairement, des rentiers prospères (et parfois corrompus).

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élection d’une Assemblée constituante en Tunisie : Coup d’envoi d’une campagne historique

Le compte à rebours pour l’élection du 23 octobre en Tunisie a commencé samedi avec le lancement officiel de la campagne électorale, à laquelle participent des dizaines de partis et de formations, une première historique après des décennies de dictature et de parti unique.

Premier pays du Printemps arabe, la Tunisie sera aussi la première à se rendre aux urnes pour élire une Assemblée constituante neuf mois après la chute du régime de Zine El Abidine Ben Ali, chassé du pouvoir le 14 janvier par un
. «Rendez-vous avec l’histoire», «Dernière ligne droite», titraient samedi les quotidiens francophones pour saluer l’entrée officielle du pays en campagne, dans une atmosphère effervescente. A Tunis, dès le matin, des militants et sympathisants se sont attelés à coller des portraits des têtes de liste sur les panneaux muraux réservés à la campagne officielle, et de nombreux passants s’arrêtaient pour détailler les listes en lice. Elus à la proportionnelle au plus fort reste, les 217 membres de la future Constituante auront la charge de rédiger une nouvelle Constitution. Plusieurs partis ont prévu des conférences de presse ou meetings.

Le mouvement islamiste Ennahda, considéré comme le grand favori du scrutin, a très symboliquement choisi la ville de Sidi Bouzid (centre), berceau de la révolution tunisienne, pour lancer sa campagne. Durement réprimés sous Ben Ali, les islamistes bénéficient d’un capital de sympathie dû à leur passé d’opposant, mais «ce ne sont pas eux qui ont fait la révolution», rappellent régulièrement leurs détracteurs.

11 000 candidats pour 217 sièges

La campagne démarre également sur les médias nationaux, qui ont commencé à diffuser les 3 minutes de message électoral octroyées à un représentant de chaque liste. Au total, l’électeur tunisien est susceptible d’entendre trois heures de messages politiques par jour, calculait récemment un responsable de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE). Car l’offre politique pour ces premières élections post-Ben Ali est pléthorique : quelque 1500 listes, soit près de 11 000 candidats, se présentent dans les 27 circonscriptions de Tunisie.

Parmi elles, près de 800 représentent des partis et quelque 600 sont indépendantes, le reste des listes étant formées par des coalitions. Face à cette profusion, les Tunisiens restent dubitatifs et indécis, même si les cinq ou six formations politiques historiques devraient rafler le plus gros des sièges de la Constituante, selon les observateurs et les derniers sondages.

AFP

Les blogueurs du Printemps arabe en conclave à Tunis

Quelque 200 blogueurs arabes se retrouvent aujourd’hui à Tunis pour débattre du cyberactivisme et du rôle politique des réseaux sociaux, pour la première rencontre de ce genre depuis le déclenchement du Printemps arabe, a-t-on appris hier auprès des organisateurs tunisiens.

La troisième Rencontre des blogueurs arabes – les deux précédentes s’étaient tenues à Beyrouth en 2008 et 2009 – aura pour thème principal le rôle des cyberactivistes en période de transition démocratique, a indiqué à l’AFP Malek Khadraoui, co-organisateur de l’événement et administrateur du site collectif tunisien Nawaat. «C’est une rencontre exceptionnelle. Il y a eu trois révolutions arabes, et la plupart des blogueurs invités ont été impliqués dans ces révolutions, cela va leur permettre de se rencontrer et de développer les réseaux de solidarité», a-t-il ajouté. «Nous allons réfléchir ensemble aux nouveaux défis, évoquer les mouvements en cours en Syrie, à Bahreïn, au Yémen…», a-t-il poursuivi, soulignant le côté symbolique de la tenue de cette rencontre en Tunisie, «pays qui a ouvert le bal des révolutions arabes».

Le forum durera trois jours et abordera des thèmes tels que l’implication des blogueurs dans la vie politique, notamment en Tunisie où sept d’entre eux sont candidats à l’élection du 23 octobre, le rôle de WikiLeaks dans le Printemps arabe, la fiabilité des informations sur Twitter ou facebook…Cette rencontre se tient aussi alors que les noms de blogueurs arabes tels que la Tunisienne Lina Ben Mhenni, qui a tenu la chronique de la révolution sur internet, ou le cybermilitant égyptien Wael Ghonim, circulent pour le prix Nobel de la paix, qui sera remis le 7 octobre à Oslo.

AFP

Tunisie: Une révolution étonnamment prometteuse
Par Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie

Prix Nobel d’économie en 2001, Joseph E. Stiglitz enseigne cette discipline à l’université de Columbia après avoir dirigé le board des conseillers économiques du président Clinton et servi en qualité de directeur économique et de vice-président de la Banque mondiale. Il en a démissionné en 2000 et depuis il se montre très critique à l’endroit de l’institution. Son ouvrage le plus vendu (La grande désillusion) a été traduit dans plus de 30 langues. Il préside une commission d’experts, nommée par le président de l’Assemblée générale de l’Onu, sur les réformes du système monétaire et financier international.
Son dernier livre, Le triomphe de la cupidité, existe également en anglais, en allemand, en japonais et en espagnol

Le monde entier célèbre la révolution démocratique de la Tunisie qui a déclenché une cascade de soulèvements dans la région, notamment en Egypte, avec des conséquences inouïes. Le monde a maintenant les yeux fixés sur ce petit pays de 10 millions d’habitants pour tirer les leçons des événements récents, tout en se demandant quelle va être la suite: ce jeune peuple qui a renversé un autocrate corrompu parviendra-t-il à créer une démocratie stable et fonctionnelle?
D’abord les leçons. En premier lieu il ne suffit pas que l’Etat assure la croissance économique. Le PIB de la Tunisie a augmenté en moyenne de 5% par an au cours des 20 dernières années, au point d’être souvent citée comme l’une des économies les plus performantes de la région.

Mélange explosif

De même il ne suffit pas de se conformer aux exigences des marchés financiers – cela permet sans doute d’avoir des obligations bien cotées et de répondre à l’attente des investisseurs étrangers, mais cela ne s’accompagne pas nécessairement de créations d’emplois et d’une augmentation du niveau de vie de la population. La crise de 2008 a mis en évidence la faillibilité du marché obligataire et celle des agences de notation. Elles ont baissé la note de la Tunisie au moment où elle tentait de passer d’un régime autoritaire à la démocratie, ce qui n’est pas à mettre à leur crédit. Cela doit rester dans les annales.

Même permettre à la population d’accéder à une éducation de qualité ne suffit peut-être pas. Un peu partout dans le monde, on s’efforce de créer des emplois pour les nouveaux entrants sur le marché du travail. Chômage élevé et corruption endémique constituent un mélange explosif. Des études économiques montrent que la réussite d’un pays dépend avant tout du sentiment de justice et d’équité.
Lorsqu’il faut avoir des relations pour trouver du travail alors que les emplois sont rares et lorsque les dirigeants et les hauts fonctionnaires accumulent des fortunes alors que les ressources sont limitées, naît un sentiment d’injustice puis de révolte. L’indignation de l’opinion publique à l’encontre des banquiers en Occident est une version édulcorée de l’exigence de justice économique qui est apparue d’abord en Tunisie, et ensuite à travers la région.

Souvent la démocratie s’accompagne de conflits, de factionalisme et de dysfonctionnements étatiques. De ce point de vue la révolution tunisienne débute sur une note positive: un sentiment de cohésion nationale généré par le renversement d’un dictateur haï par la grande majorité de la population. La Tunisie doit préserver ce sentiment, ce qui exige un effort de transparence, de tolérance et d’ouverture à l’égard de toutes les couches de la société – tant sur le plan politique qu’économique.
Le sentiment d’équité exige un dialogue public. Car si tout le monde parle d’Etat de droit, on ne peut mettre de côté la nature même de ce droit. La loi peut servir à garantir l’égalité des chances et la tolérance ou bien à maintenir les inégalités et la mainmise des élites sur le pouvoir.

La Tunisie ne parviendra peut-être pas à empêcher que les représentants d’intérêts particuliers fassent main basse sur l’Etat. Pour éviter cette situation il est indispensable de procéder au financement public des campagnes électorales, de limiter l’action des lobbies et d’interdire les passages trop faciles entre le secteur public et le secteur privé. Privatiser en toute transparence et procéder à de véritables appels d’offres pour les achats publics permettrait de freiner la recherche de rente de situation.

Il y a un équilibre délicat à trouver dans beaucoup de domaine: un Etat trop puissant risque de ne pas respecter les droits des citoyens, tandis qu’un Etat trop faible risque de ne pouvoir conduire l’action collective nécessaire pour parvenir à une société prospère et solidaire à l’égard des plus démunis – ou de ne pouvoir empêcher les puissants acteurs du secteur privé d’exploiter les individus les plus faibles et sans défense. L’Amérique latine montre qu’il y a des problèmes relatifs à la durée des mandats des hommes politiques, mais l’absence de limite est la pire solution.
Les Constitutions doivent donc être flexibles. Inscrire comme loi d’airain le dernier principe économique à la mode, ainsi que l’a fait l’UE avec sa banque centrale qui se préoccupe exclusivement de la lutte contre l’inflation, est une erreur. Mais il est indispensable de garantir certains droits politiques (la liberté de religion, la liberté d’expression et la liberté de la presse) et économiques. Ainsi la Tunisie pourrait entamer son débat public par la question de savoir quels droits supplémentaires introduire dans sa nouvelle Constitution, en plus de ceux figurant dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Le début de la révolution tunisienne est étonnamment prometteur. Le peuple tunisien a fait preuve de maturité et de sagesse en établissant un gouvernement intérimaire, tandis que des Tunisiens qui ont réussi par leur talent ont accouru pour servir leur pays dans ce moment critique. C’est aux Tunisiens eux-mêmes de créer un nouveau système qui pourrait symboliser la démocratie du XXIe siècle.

Quant à la communauté internationale, après avoir soutenu si souvent des régimes autoritaires au nom de la stabilité (ou du principe qui veut que «les ennemis de mes ennemis sont mes amis»), elle a de toute évidence la responsabilité de fournir à la Tunisie toute l’aide dont elle aura besoin dans les mois et les années qui viennent.

Peau de chagrin

Aussi vertueuse soit la démocratie (ainsi que le montre l’exemple tunisien, elle est de loin préférable à la dictature), souvenons-nous des échecs de ceux qui en font un mantra et n’oublions pas qu’elle ne se limite pas à des élections, même équitables. Ainsi aux USA elle s’accompagne d’inégalités croissantes, au point que les 1% d’Américains les plus riches bénéficient du quart du revenu national et que la répartition du patrimoine est encore plus inéquitable.
La plupart des Américains vivent moins bien aujourd’hui qu’il y a 10 ans, presque tous les bénéfices de la croissance économique bénéficiant exclusivement à la petite minorité des plus riches. La corruption de style américain se traduit par des milliers de milliards de dollars de cadeaux aux entreprises pharmaceutiques, l’achat des hommes politiques au moyen de contributions financières massives aux campagnes électorales et des baisses d’impôt pour les millionnaires, tandis que les pauvres voient leur assurance santé se réduire à peau de chagrin.


Par Arezki Derguini
Mercredi 11 Mai 2011

Notre jeunesse réussira-t-elle à trouver une bonne inscription dans le monde ou devra-t-elle subir ce à quoi elle a été disposée : prendre sans trop demander et être livrée aux vents d’est et d’ouest? Réussira-t-elle à ne pas être coincée, impuissante, entre la société pour laquelle elle a été préparée et celle qu’elle devrait construire, la vie à laquelle elle aspire et celle dont elle a les moyens ?

Sa crise n’est pas simplement celle du régime politique de ses sociétés, de ses élites, comme l’Occident se plaît à le répéter, lui qui a tendance à se charger de nous dire trop souvent ce qui est bon pour nous, à nous fabriquer des élites et à nous en priver quand elles disconviennent. Je le soupçonne aujourd’hui de vouloir nous focaliser sur une mauvaise séquence, nous préparant comme à un échec programmé.

La crise est d’abord celle d’un monde qui ne peut plus soutenir un mode de production et un mode de vie, ainsi que celle d’une division du travail internationale, qui ont entretenu une population dans un certain mode de vie mimétique et lui ont refusé de pouvoir le soutenir par elle-même. Alors que chez les anciennes nations industrielles la mise au travail généralisée a dévalorisé le travail domestique et a conduit à un vieillissement des populations, chez les sociétés dîtes en fin de transition démographique (la réduction des décès a fini par être rattrapé par celle des naissances) le mode de vie mimétique a réduit le nombre de bouches à nourrir par famille. Malheureusement elles doivent faire face à des besoins plus grands avec l’accroissement du nombre d’adultes, tels ceux qui donnent l’autonomie à chacun, et qui pour avoir des droits doivent avoir un emploi.

La baisse du taux de fertilité de la population par la modification du mode de vie ne garantit pas la création d’un emploi décent, elle le laisse en suspens, ni ne garantit le continuel soutien du mode de vie antérieur. C’est maintenant au fort taux de population active et à son faible taux d’occupation qu’il faut faire face. Ce qui aurait pu être une chance lors des premières révolutions industrielles s’avère a priori un handicap avec la dernière. On se flatte d’avoir achevé le processus de transition démographique (le taux de fertilité féminine est arrivé au seuil de 2.1 enfants par femmes) après avoir dissocié la question démographique de la question productive, il nous faut maintenant faire face à la transition économique.

C’est là une véritable crise que celle à laquelle va être exposée la jeunesse de la région Afrique du nord et du Moyen Orient (MENA) : une forte proportion de la population en quête d’un premier emploi dont l’Occident va accueillir la fraction la plus riche et demander aux oligarchies locales de gérer la plus pauvre. Car, affirmons le, pour que la démocratie puisse être le système d’autogestion de cette population active excessive, il faudra que cette population (et) le monde consentent à des ajustements douloureux. Après avoir usé des élites actuelles, l’Occident se prépare à nous en proposer d’autres dont il connaît seul les secrets et qu’il nous faudra user à nouveau pour en avoir de nouvelles. Il y a longtemps que les habitudes ont été prises, lui de penser pour nous et nous de lui confier ce soin.

La révolte de la jeunesse est donc coincée entre une forte population avec un fort taux d’expectation et les faibles moyens de le satisfaire. Une population active trop forte pour un trop faible taux d’emploi. Des besoins d’adultes multipliés, un immense besoin d’avoir des droits. La jeunesse aspire à vivre comme « tout le monde » au moment où le modèle occidental dominant entre en crise. Ainsi aspire-t-elle à adopter un modèle finissant. On ne cesse de le constater, nos sociétés sont en retard d’une ou de plusieurs révolutions. Le monde que nos sociétés imitent vit largement au-dessus de ses moyens. Et comme nous avons désappris à penser, nous avons renoncé à expérimenter, lorsque vivre au dessus de nos moyens ne se pourra plus, nous ferons la révolution, nous nous offrirons un bouc émissaire et nous nous referons une conscience. Il est extrêmement bizarre que le parallèle avec la Grèce ne soit que très peu présent.

L’enjeu et les chances de succès de la nouvelle révolution démocratique résident dans l’invention d’une nouvelle société et d’un nouveau mode de vie dans lesquels, nos jeunesses et le monde entier, sont parties prenantes, et qu’elles ne pourront donc pas à elles seules inventer. Une nouvelle société, un nouveau mode de production, un nouveau « way of life » pour elle-même et pour le monde.

Aucun État, aucune société locale, ne peut se reproduire ni se développer et par être surcroît être souverain sans s’intégrer de plus en plus au monde. On l’aura compris les sociétés et les jeunesses du MENA, sont avec celles des maillons faibles européens (Grèce, Irlande, Portugal, etc.), les premières à devoir affronter la crise de l’ancien régime d’accumulation, à devoir accepter une remise en cause de leur pouvoir d’achat. Les premières à devoir penser la remise en cause du monde actuel.

Pour la société algérienne cela a quelque chose de l’ordre de l’ironie, elle serait vouée comme à aller d’une révolution à une autre.

Les réjouissances de l’Occident ne sauraient cacher ses inquiétudes quant à la nouvelle révolution démocratique. Car en vérité celle-ci participe moins d’un nouveau rayonnement de ses valeurs que d’une accélération de la crise du modèle occidental et de la mise en place d’un nouveau régime d’accumulation et d’une nouvelle configuration du monde.

La nouvelle révolution émerge dans un contexte mondial caractérisé par l’apparition de nouveaux acteurs, ainsi que par une perte de marchés (anciens et nouveaux escomptés) par les occidentaux, un mouvement de concentration des puissances productives autour de quelques pôles et une redistribution du pouvoir d’achat mondial.

Mon hypothèse est qu’au moment où les anciennes divisions du monde établies par les puissances occidentales ne tournent plus à leur profit mais à celui des nouvelles puissances émergentes, les USA songent à en établir de nouvelles en accélérant la mutation de l’ancien régime d’accumulation.

Les maillons faibles sont les premières victimes. Trois zones vont connaître de fortes turbulences et de profondes restructurations : elles vont de l’Europe à l’Asie des Sud. Une division ancienne est particulièrement visée, celle du sous continent indien. Le « double jeu » pakistanais qui résulte de la division postcoloniale de l’Inde et du Pakistan, coûte aux USA et à l’Europe, beaucoup plus qu’il ne peut rapporter.

Les élites actuelles du MENA vont donc être parmi les premières victimes de la crise. D’autres ajustements plus importants devront avoir lieu qui mettent en cause des dispositions sociales plus fondamentales. Les élites actuelles doivent accepter une alternance pacifique qui rende possible le débat, la capitalisation de l’expérience, afin que les sociétés puissent se poser les vraies questions et qu’une réelle élite, et non une élite de substitution, puisse émerger.

Pour que la démocratie puisse être l’instrument de la souveraineté sociale et de l’invention d’une nouvelle société, il faudrait qu’elle se prévale d’un sens très pragmatique : elle devra accompagner la transformation de la société, ses expérimentations, ajustements internes et externes plutôt que d’essayer de lui fixer des valeurs, ce qui serait à mon avis, la meilleure façon de la faire échouer.

La démocratie correspond à l’émergence des masses dans le champ décisionnel, et ce n’est pas un hasard, si elle accompagne la conception de la société comme construction humaine et historique. La société sans classes historiques, telle la nôtre, peut avec le système démocratique se projeter dans l’avenir et construire son unité . La supériorité de son système réside dans l’unité qu’elle réalise entre la conception et l’exécution de ses décisions, ses actions. De ce point de vue, elle est le système le moins coûteux, ce qui assure sa réforme constante, son approfondissement historique.

C’est dans ce sens qu’on peut parler de la démocratie comme nécessité technique, comme machinerie sociale. Bien que produite par les sociétés industrielles de classes, la démocratie n’y a pas trouvé son milieu d’excellence qui suppose une plasticité sociale que ne possède pas toujours la société de classe et qui opérerait un meilleur ajustement des attentes et des possibilités.

Les conditions fondamentales d’une expérimentation et d’une progression réelle (inscription de la société dans le monde comme acteur souverain) est que la société (qui n’a pas toujours existé contrairement à ce que beaucoup se laissent penser) puisse représenter pour ses membres un bien commun incontestable. Or l’usage actuel de la rente s’oppose à une telle représentation de la société. Il définit le jeu social comme un jeu à somme nulle : ce que l’un gagne l’autre le perd. La coopération est un coût. Or, ce n’est pas le seul usage possible, comme le montre l’exemple de la Norvège. L’usage actuel dilapide notre capital naturel et contrarie la formation des autres capitaux (dutch disease).

La question de la rente pose un redoutable problème de décision : qui peut fermer la vanne sans affronter en retour la pression qu’exercerait sur lui tout le système de distribution, s’il ne bénéficiait pas du consentement de ses bénéficiaires immédiats ? Dans un système rentier, par définition monopoliste, il est illusoire de croire que la démocratie puisse conduire à la souveraineté, à un « gouvernement du peuple » qui ne soit pas celui du « contribuable ». Il y a une disposition fondamentale dans les sociétés du MENA, selon laquelle les tribus de ces régions ne peuvent s’entendre que contre elles-mêmes (économie de la prédation), n’être réunies que sous la domination de l’une d’entre elles (dans la promesse d’un tribut futur), autrement vouées à la dispersion. La rente conforte cet habitus. Aussi n’y aura-t-il personne pour fermer la vanne et renvoyer chacun à sa contribution quant à l’œuvre collective. Nous préférerons attendre que le liquide dans la vanne sèche de lui-même pour retourner à notre dispersion ou d’autres prédations.

En attendant, avec la multiplication des candidats adultes, le système de répartition de la rente essaye de définir des critères de distribution. On associe comme il convient le droit au revenu avec certaines prestations de travail. Mais la forte croissance du nombre des candidats à avoir des droits et la distribution des droits monétaires qui en donnent accès, conduit à l’inflation des postes par rapport aux besoins, d’où la multiplication des petits travaux de jardinage, d’entretien, ainsi que des allocations de chômage déguisées qui ont toutes pour conséquence la dégradation du travail, des métiers, du sens de la responsabilité et le dégoût de soi. Les « allocations de chômage déguisées » qui privent les bénéficiaires de leur liberté sont particulièrement criminelles. Elles dégradent l’activité à laquelle le bénéficiaire de l’allocation est attaché, parce qu’il ne consent à cette activité qu’à contrecœur, ensuite elle le prive d’une liberté dont il devrait faire meilleur usage. Dans les faits du système rentier, c’est cette liberté qui fait problème, l’individu doit être employé, avoir une part de revenu, afin d’être inscrit dans la chaîne du système de distribution, dans les réseaux du système d’allégeance. Il est donc impératif de changer de société, d’aller vers une société où la liberté ne fait plus problème mais constitue la richesse privée et collective.

Si nous consentons à mettre en examen nos dispositions fondamentales, à changer de société, à aller vers une société qui veuille vivre de ses créations, de ses richesses, il sera alors possible de décider la fermeture de la vanne qui nous maintient dans l’état de nourrissons, pour traverser une phase de sevrage, puis d’adolescence pour nous conduire à une jeunesse qui acceptera d’assumer les défis de son temps en faisant preuve de grande solidarité et de grande compétition. Bien entendu le monde pourrait nous accuser de vouloir renchérir le prix de notre capital naturel parce que nous aurions préféré les produits de l’activité de nos bras et de nos neurones aux produits de leurs activités. Il nous reprocherait quelque chose, après l’islamisme, pour nous refuser la souveraineté démocratique, car quoique l’on dise les oligarchies improductives, consommant leur capital politique et notre capital naturel, sont plus faciles à manœuvrer que les masses obscures que nous pouvons représenter à leurs yeux. En vérité je crois que le monde, avec notre indépendance politique, se faisait plus de souci quant à notre désir de vouloir être leurs égaux. Notre démocratie sera toujours celle de ces masses obscures parce qu’elles veulent penser par elles-mêmes et non comme ont été instruites quelques minorités.

Ainsi une double disposition, soit deux forces, conspirent contre l’avènement d’une nouvelle société nationale qui accompagnerait l’émergence d’un nouveau modèle d’accumulation mondial du capital : une disposition capitaliste mondiale qui n’a de cesse de profiter de toutes les divisions asymétriques dont celles du travail et une disposition sociale à détruire le bien commun au profit de l’intérêt privé centrifuge.

Théoriquement et moralement, notre usage de la rente est condamnable, il fait des générations présentes des générations d’assistés, il conspire contre l’accumulation du capital, l’émergence d’une structure sociale et dilapide un patrimoine qui est aussi celui générations futures. Renoncer à cette rente, nous permettrait de « vivre debout » mais exigerait de nous une période douloureuse de sevrage à laquelle nous avons tort de croire que nous pourrons échapper. Le sevrage atteint déjà une partie notable de notre jeunesse, cette jeunesse universitaire, ces jeunes femmes en particulier, à qui l’on a continuellement menti, à qui l’on a fait miroiter un avenir bien meilleur que celui qui les attend. Une émergence au monde bien brutale que celle de ces masses juvéniles. Nous devrions disposer de cette rente de telle manière qu’elle renforce notre capital et celui des générations futures au lieu du contraire. Nous devrions considérer le capital naturel comme un patrimoine collectif dont il nous faudrait prendre soin, dont nous disposerions comme d’un emprunt fait aux générations futures et que nous serions tenus de restituer. Un tel usage de la rente rendrait les réalités postcoloniales à leur nature réelle.

Nous l’avons dit précédemment, les élites du MENA sont parmi les premières à être sacrifiées sur l’autel de la restructuration de la gouvernance mondiale. Je crois que le monde occidental pour qui elles sont familières, leur accordera les chances de se convertir, sauf à celles réticentes. La question est de savoir si les nouvelles seront pionnières du changement, actrices de l’avènement d’un nouveau monde, prépareront une réelle émancipation ou si elles reconduiront à l’échec, substitueront de nouvelles oligarchies à d’anciennes, pour soumettre leur société aux conditions du nouvel ordre mondial (fournir la main d’œuvre « qualifiée » bon marché et contenir la pauvreté).

Les sociétés du MENA et leur jeunesse devront produire de nouvelles élites en mesure de sortir leur société de leur marginalisation internationale. Enorme défi pour les élites candidates à la succession. La tâche est ardue et pourtant elles disposent du bien le plus précieux, la générosité de la jeunesse, pourvu qu’à la tâche elle puisse croire. Elle puisse croire qu’elle mérite une autre place dans un monde qui est aujourd’hui à réinventer.

Pour cela il me semble impératif de chercher à se projeter dans de nouveaux cadres régionaux, pour que le capitalisme mondial ne puisse pas exploiter les multiples asymétries qui caractérisent nos régions et que puisse être défini un bien commun qui nous unisse jusqu’à nos compétitions. La nouvelle élite qui émergerait d’un processus autocentré de prise en charge démocratique et qui pourrait servir le dessein évoqué ne peut apparaître dans les anciens cadres.

Pour conclure ce texte, au nécessaire contrôle des deux forces qui conspirent contre l’émergence d’une nouvelle société et pour la perpétuation du système rentier, j’ajouterai deux conditions nécessaires à l’émergence d’un nouveau régime d’accumulation mondial dont les régions du MENA ne seraient pas les victimes. Tout d’abord, il s’agirait de dépasser l’héritage postcolonial, avec ses frontières, ses institutions, ses façons de penser et de décliner les divisions du réel. Sans un tel dépassement qui libérerait notre esprit, notre processus d’indépendance resterait inachevé.

A l’ère de la nouvelle révolution industrielle, être indépendant c’est avoir son propre esprit, ses propres logiciels. Il est impossible que les Etats actuels hérités du combat anticolonial puissent être le cadre dans lequel émergerait la nouvelle créativité sociale. Leur société n’en a pas les ressources. Un esprit qui ne se donne pas ses limites, ses cadres, ne se possède pas. Après cela, il faudrait renoncer à l’usage dilapidateur de la rente, comme le montre l’exemple de la Norvège.

La rente ne se dresserait plus comme un obstacle à la construction des nouveaux espaces, telles ceux d’unions maghrébine et africaine. Notre pétrole, ne serait plus le nôtre et pas celui de nos voisins tunisiens et marocains, mais un capital dont nous jouirions mais dont il faudra aussi laisser la jouissance à d’autres générations.

Des « fonds souverains » en quelque sorte, soucieux de l’intérêt des générations futures et de la préservation du capital naturel, au service de l’Afrique et de la région MENA, qui n’auraient pas pour seul souci la rentabilité immédiate comme on la recherche dans un pays étranger, mais comme on la recherche dans son propre pays, pour sa propre famille, ses enfants et les générations à venir. Des fonds qui investiraient dans l’avenir et une projection ambitieuse de soi.

On imagine ce que l’Afrique serait en mesure de faire, les peines et les souffrances dont elle pourrait s’épargner, si elle pouvait renoncer à un tel usage de sa rente. Elle entrerait sûrement dans l’histoire. Mais je doute que cela fut à quoi le président Sarkozy pensait quand il fit son discours de Dakar. Et pourtant cela entre dans ce que l’Occident appelle une définition claire des droits de propriété qu’il vante comme ayant été à l’origine de son développement.

Il faut peut être considérer en effet que cet usage de la rente est à l’origine de notre négation du droit. Il nie le droit des générations futures en même temps qu’il nous incite à nier nos droits mutuels parce ce que frappés du coin de l’illégitimité. La confusion qui règne dans nos appropriations, s’étend à l’ensemble de nos droits, jusqu’à ceux que nous avons sur nous-mêmes.