Articles Tagués ‘tunisie’


afrique fuite des cerveaux ok_1_0

L’Organisation internationale du travail (OIT) et le Centre algérien de recherche en économie appliquée pour le développement viennent de publier le premier rapport qui s’intéresse à la fuite des cerveaux dans les pays du Maghreb. Intitulé «Fuite des cerveaux ou mobilité des compétences ? Une vision du Maghreb», ce rapport, que RFI a pu consulter, montre que de la Mauritanie à la Libye, le départ des élites diplômées est supérieur à la moyenne mondiale.

La fuite des cerveaux est un des problèmes cruciaux de ces trois dernières décennies au Maghreb. Leur principale destination ? L’Europe. Et surtout, la France. En 2012, plus de 850 000 Maghrébins diplômés de l’université vivaient dans les pays de l’OCDE. A cela, il faut ajouter 100 000 étudiants du Maghreb venus obtenir un diplôme étranger. 9 sur 10 sont Algériens ou Marocains.

D’abord, ce sont des médecins, des ingénieurs et des titulaires d’un master qui quittent ces pays. En Algérie par exemple, 1 partant sur 4 est diplômé de médecine. Autre point commun, les motifs de départ. Dans toute la région, le chômage des universitaires est aussi très élevé. Plus de 30% en Tunisie au moment de l’étude. Ces pays tentent-ils d’atténuer l’effet de la fuite des cerveaux ?

De son côté, après avoir tenté de bloquer les départs, le Maroc a choisi de donner plus de possibilités aux ressortissants installés à l’étranger pour collaborer à l’économie depuis l’Europe et de faciliter leur retour au pays.

Pour ce qui est de la Mauritanie, le rapport pointe le manque de prise en compte des diplômés par les stratégies économiques et les politiques publiques développées depuis des années, mais aussi les salaires des fonctionnaires qui sont parmi les moins élevés de la sous-région.

En Mauritanie, le corps médical particulièrement touché

« Je suis dans une équipe médicale où j’ai un rôle mais je pense que je serai facilement remplaçable et que je serai beaucoup plus utile en Mauritanie. » Boubou Camara est aujourd’hui pneumologue à Grenoble en France. Originaire du sud de la Mauritanie, il a étudié au Maroc et a ensuite tenté de rentrer dans son pays.

Pendant deux ans, aucun recrutement de médecin n’a eu lieu dans le service public. Il décide donc d’aller se spécialiser en France. Ce choix a déterminé la suite de sa carrière mais c’est un choix par défaut, explique-t-il. « Moi, j’aurais souhaité mettre toutes ces compétences au service de ma nation, le problème c’est que rien n’est organisé pour ça. C’est vraiment, je pense, un problème d’organisation et de volonté politique. »

Pour Boubou Camara, ce n’est pas le salaire qui freine les expatriés à rentrer mais le manque d’intérêt manifesté par les autorités qui ne valorisent pas assez les compétences.

« Parcours du combattant »

Outouma Soumaré, premier neurochirurgien de Mauritanie, confirme qu’il faut avoir de l’énergie et un vrai projet, quand on a étudié en France et qu’on veut rentrer dans son pays. C’est le choix qu’il a fait, depuis 15 ans. Même si l’organisation du système de santé a parfois raison de son énergie.

« Je consulte dans un hôpital, je prescris des examens, notamment l’IRM, qui ne sont pas pratiqués dans l’hôpital où j’exerce et ensuite j’opère dans un troisième hôpital. C’est un parcours du combattant pour le patient mais aussi pour le praticien que je suis », confie-t-il.

Outouma Soumaré a dû multiplier les heures dans le privé pour compléter son salaire de 500 euros à l’hôpital public. Il ne cache pas qu’il a parfois des doutes sur son travail. Mais quand il craque dans sa tête explique-t-il, il lui suffit de penser aux progrès réalisés dans la prise en charge des malades ces 15 dernières années dans son pays.

Par RFI Publié le 09-11-2015 Modifié le 09-11-2015 à 05:00


Les événements ayant incendié Ghardaïa en Algérie le 8 juillet 2015 risquent par leur ampleur et leur gravité sans précédent de marquer un tournant quant à l’avenir du plus grand pays d’Afrique. Ils ne peuvent être compris qu’à travers une analyse rigoureuse de la restructuration en cours du théâtre maghrébin et de la géopolitique et de la sociologie politique de l’Algérie dont la stabilité conditionne la durabilité du processus démocratique tunisien.
«Jazirat el-Maghreb», la presqu’île du couchant des géographes arabes, présente une personnalité stratégique singulière.

L’identité maghrébine a été façonnée par une histoire aux apports multiples et divers. Le Maghreb «strictu sensu» est l’ensemble des hautes terres qui frangent au nord le continent africain face à l’Europe: le théâtre maghrébin est ainsi «tiraillé entre trois zones d’influence africaine, européenne et moyen-orientale».

La reconfiguraion du Maghreb

Le voisinage maghrébo-sahélien, durablement déstabilisé, projette un large spectre de menaces susceptibles d’amplifier les risques menaçant le processus démocratique tunisien: fragmentation du Maghreb, percée de l’islamisme radical et du jihadisme, éclatement d’un foyer d’instabilité durable au Sahel menaçant la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb sur le long terme, profonde déstabilisation de la Libye déstructurant l’Etat et érigeant le pays en épicentre de la menace terroriste et criminelle, dissémination et prolifération des armes légères et lourdes aux frontières, poussée de fièvre en Algérie marquée par de profondes tensions sociales sur fond de luttes intestines quant à la succession du président Bouteflika, course à l’armement initiée par l’Algérie depuis 2006, enracinement du crime organisé transnational et généralisation de l’économie informelle, gel du Grand Maghreb aggravant sa dépendance économique et stratégique, fragilités économiques et probable reconfiguration géopolitique de l’Europe et balkanisation en cours de la scène moyen-orientale, constituent autant de défis cruciaux pour la Tunisie aspirant à consolider son ancrage démocratique;
L’enlisement du projet de Grand Maghreb, paralysé par des ambitions géopolitiques inconciliables et des conflits non surmontés, ouvre la voie à d’autres acteurs décidés à peser sur les équilibres stratégiques du théâtre maghrébin : forte présence des Etats-Unis avec des projets empiétant sur le champ d’influence traditionnel des pays européens de l’arc latin et aspiration à évincer les puissances rivales ; percée géopolitique de la Chine avec pour objectif de se positionner en acteur significatif en Méditerranée ; et retour de la Russie. A terme, une redéfinition de la carte des influences et des ambitions au Maghreb est à prévoir.
Le Maghreb se posant en non acteur dans sa propre région laisse flotter la conviction que les pays concernés se perçoivent comme la périphérie d’un centre qui se situe hors d’eux-mêmes et dont ils attendent la stratégie organisatrice, qu’il s’agisse de l’Europe, des Etats-Unis, de l’Afrique, du monde arabe ou de toute autre entité.

La menace, dans ce contexte, est la dilapidation du Maghreb dans son essence géopolitique, c’est-à-dire la régression de l’entité politique et historique en simple contiguïté géographique dont la régulation géopolitique est subordonnée à l’initiative des puissances extérieures. La centralité maghrébine est aujourd’hui menacée.

Le trait dominant du Maghreb est que, sans être en guerre, il n’est pas en paix. Sur un fond de rivalité stratégique entre l’Algérie et le Maroc, des conflits interétatiques et intra étatiques ainsi que l’impact de l’extrémisme islamique entraînent une militarisation persistante  et un état d’alerte antiterroriste permanent.

 

La persistance du conflit saharien, les séquelles de la guerre civile algérienne, les disparités relativement au processus de transition démocratique et les revendications ethniques, créent un climat d’instabilité, sans déterminer à ce jour ni un règlement négocié entre les parties ni un compromis ménagé dans un cadre maghrébin ou arabe. Travaillé par ces forces centrifuges, cet espace ne parvient pas à trouver son point d’équilibre.
La Tunisie est ainsi confronté à court terme à un ordre régional déphasé, fragmenté, marqué par des inégalités relativement aux étapes du processus démocratique et susceptible, selon l’évolution de la situation, d’aboutir à une reconfiguration de la carte régionale. Cette nouvelle architecture régionale aux équilibres précaires est susceptible de contrarier ou de retarder le processus de transition démocratique en Tunisie.

L’Algérie, le colosse aux pieds d’argile

Sur un plan géopolitique, l’Algérie, accrochée au littoral méditerranéen et s’enfonçant vers le sud par un large appendice saharien qui l’écrase, est littéralement coincée en Méditerranée alors que le Maroc, Etat bi-océanique, est tourné vers le grand large et les Amériques à travers sa façade atlantique. L’accès à l’élément liquide est la source de toutes les richesses et un facteur de puissance déterminant: en récupérant le Sahara Occidental, Rabat renforce son statut de puissance continentale et de puissance maritime. Ainsi, Alger, en dépit de ses richesses énergétiques, est entravée par cette géopolitique de l’enfermement et apporte son soutien à la RASD2 afin d’accéder à la façade atlantique. Par ailleurs, il s’agit pour l’Algérie, visant le leadership régional, de nourrir un abcès de fixation handicapant le Maroc contraint à des dépenses militaires et économiques considérables.
Confrontée aux évolutions restructurant la scène maghrébine, l’Algérie préserve apparemment le statu quo prétendu démocratique. Tout en introduisant tardivement des réformes politiques et sociales, le régime s’est empressé d’élever son niveau de défense intérieur afin de se prémunir contre un effet de contagion pouvant déstabiliser le système. Le glacis algérien intrigue et pèse sur la dynamique d’intégration régionale.

Les rivalités de palais sont aiguisées par les incertitudes inhérentes à la succession du président Bouteflika et risquent de provoquer des développements inattendus soutenus par des acteurs extérieurs.

 

A ce stade, dominent des stratégies visant à sauvegarder l’ordre établi. Ainsi, la politique réfractaire du régime algérien qui croit pouvoir se renouveler indéfiniment dans sa nature «boumediéniste» à peine ajustée n’est que le reflet d’un déphasage teinté de conservatisme.

L’inconnue algérienne doit interpeller les autorités tunisiennes. Alger aspire à une évolution à la chinoise matérialisée par une ouverture maîtrisée et graduelle sauvegardant un pouvoir central fort en mesure d’écraser militairement toute contestation intérieure et de s’opposer à toute convoitise extérieure sur les ressources nationales.

L’opacité du «système algérien».

Par ailleurs, la complexité, l’opacité et les rivalités de pouvoir au sein de la scène politique algérienne sont au cœur de la problématique terroriste et régionale. À l’intérieur de l’État algérien existent des centres de décision aux stratégies divergentes qui mènent une lutte interne pour le pouvoir, le contrôle des richesses nationales et des trafics illégaux. A la mort du président Boumediene en décembre 1978, un groupe d’officiers attachés à fixer le centre réel du pouvoir algérien en retrait du gouvernement officiel, s’est attelé à mettre en place une hiérarchie parallèle, donnant naissance à un junte dont les excès ont engendré pour un temps une faillite économique, sociale et politique du pays.

«Le champ des manœuvres est d’autant plus ouvert et complexe que, contrairement à une idée répandue, le Haut Commandement de l’armée algérienne n’est pas monolithique. Il existe une multitude de clans rivaux en fonction de l’origine régionale, des écoles de formation, de leurs connivences extérieures et des secteurs de l’économie qu’ils contrôlent. Et tout cela constitue une espèce de société féodale où le pouvoir de chacun est évalué à l’aune de sa capacité à protéger et enrichir les siens ainsi qu’à diminuer le pouvoir et la richesse des autres. Il est évident que, pour certains, tous les coups sont permis»3.

Comme le souligne Alain Chouet : «La violence dite islamiste algérienne ne se confond pas avec le jihadisme internationaliste du type Al-Qaida(…)Cette violence paraît toujours fortement corrélée aux aléas et aux vicissitudes de la vie politique algérienne»4;
A l’image du double jeu pratiqué par les services secrets pakistanais ISI5 en Afghanistan, dans le cadre d’une sous-traitance, AQMI5 serait-elle en partie un instrument d’influence entre les mains de clans algériens générant une rente stratégique ou sécuritaire monnayable auprès des Occidentaux, tout en justifiant les ambitions hégémoniques algériennes à l’égard de l’espace sahélien6.

Il s’agissait pour certains d’être en mesure de doser et de mesurer l’action «terroriste» afin de valoriser les positions algériennes à l’égard de leur flanc sud sans en arriver au seuil de déclenchement des interventions occidentales préjudiciables aux intérêts stratégiques algériens. Comme le souligne Aymeric Chauprade, «le GSPC est né du magnifique esprit d’initiative algérien lequel a su offrir aux Américains l’ennemi qu’ils attendaient afin de justifier leur implantation dans le Sahara».7
Les révolutions arabes ont marqué une rupture et alimenté la crainte de clans algériens, les amenant à développer des stratégies dilatoires destinées à assurer leur survie. «Grâce au GSPC et AQMI, l’Etat algérien a pu apparaître depuis 2001, aux yeux des Etats-Unis et de la France comme un rempart contre l’islamisme radical dans la région. Et la stratégie a fonctionné jusqu’aux révolutions arabes qui ont emporté les uns après les autres tous les régimes autoritaires de la région»8.
Suivant les écrits d’Alain Chouet, «une sorte de «deal» tacite s’était établi entre les éléments se réclamant d’AQMI et le pouvoir algérien. L’émir Droukdel restait confiné en Kabylie sans réels moyens opérationnels avec une relative liberté de vitupérer ce qu’il voulait, constituant ainsi une bonne soupape sans danger aux pulsions islamistes de certaines franges de la population et à l’irrédentisme kabyle.

 

Les bandes armées quant à elles avaient licence de mener leurs petits trafics et actions de piraterie contrebandes dont profitent sans doute quelques membres de la nomenklatura algérienne sur les frontières Sud à condition d’y rester et de ne pas remonter vers le nord et de ne pas toucher aux «gazoduc». Les rivalités entre chefs de bandes et la conjonction momentanée de leurs intérêts avec ceux des Touaregs et des rescapés de la «Légion verte» de Kadhafi qui recherchaient tous un sanctuaire territorial dans le ventre mou qu’est le Mali, puis l’intervention française, ont, au moins provisoirement, déstabilisé le pacte et jeté la zizanie entre filous»9.
Dans ce contexte, le pouvoir de l’ombre algérien (Etat profond), certes puissant, ne peut ignorer que le statut de sous-traitant n’est assorti d’aucune garantie durable et que les retournements d’alliance sont fréquents. L’Algérie se sait visée10, à moins d’écarter l’Occident du sillage des islamistes politiques et de le recentrer sur la guerre contre le terrorisme international. C’est chose faite. A travers son implication croissante dans les négociations régionales, notamment les crises maliennes et libyennes et sa volonté de sécuriser ses frontières, notamment avec la Libye et la Tunisie, l’Algérie se positionne à nouveau en puissance régionale incontournable dans la lutte contre le terrorisme et l’insécurité régionale s’immunisant momentanément d’une déstabilisation s’inscrivant dans la logique des printemps arabes. Néanmoins, cette tactique algérienne consistant à se poser en allié des puissances occidentales dans la lutte contre le terrorisme est précaire : elle ne saurait prémunir durablement Alger des visées occidentales.

La déstabilisation de l’Algérie

De nombreux Algériens soutiennent avec insistance la thèse du ciblage du régime algérien en se prévalant de l’expansion irrésistible des révolutions du «printemps arabe» et des pressions qui l’assaillent de toute part : à l’Est, les révolutions tunisienne et libyenne (risque terroriste et criminel aux frontières) ; à l’ouest la pression marocaine du fait du conflit saharien; et au sud le conflit malien induisant une militarisation croissante impliquant les puissances occidentales. L’accession de la Tunisie au statut d’allié majeur hors OTAN a exacerbé la nervosité algérienne matérialisée par le coup de nerf du chef d’état-major de l’ANP. L’Algérie avait en outre soutenu la résistance libyenne contre l’intervention extérieure et manifeste avec constance ses réserves à l’égard de l’offensive arabe et occidentale contre le régime syrien, dans l’esprit du Front du Refus.

 

Par ailleurs, l’Algérie pressent que sa prise de participation dans l’exploration et l’exploitation des richesses énergétiques du Sahel l’expose à des stratégies hostiles des puissances occidentales. Enfin, la dérive du Polisario étroitement encadré par Alger contribue également à discréditer la stratégie algérienne dans la région.

Dans ce contexte, l’Algérie est sur un volcan. Fragilisée, citadelle assiégée, elle aspire à reprendre la main sur l’ensemble de ces problématiques. Elle déploie des dispositifs militaires (course à l’armement), diplomatiques et secrets en vue de se positionner, à terme, en puissance régionale hégémonique.

Plus globalement, l’Algérie s’oppose ouvertement à la montée en puissance de l’islam politique à l’intérieur du pays et dans son voisinage et vise à contrer la réimplantation des puissances étrangères, notamment de la France au Sahel et au Maghreb.

Les médias algériens ont tendance à dénoncer, derrière la menace d’ingérence démocratique, les facteurs externes en omettant la consistance des facteurs internes évoqués par ailleurs de manière éparse : les mêmes causes ayant provoqué les révolutions tunisienne, égyptienne et libyenne se retrouvent en Algérie : l’aspiration à la démocratie et à l’Etat de droit, l’impératif de transparence inspiré par l’opacité du système politique, le chômage et la précarité d’une jeunesse désœuvrée, les déséquilibres économiques et sociaux en dépit des ressources considérables de l’Etat, etc.

Dans ce contexte, Alger joue momentanément la préservation de son autonomie stratégique. En effet, les menaces aux frontières, l’éclatement de la cohésion sociale (aggravation des événements secouant Ghardaïa depuis l’été 2013, In Salah, Tamanrasset, etc.), les réserves considérables en gaz et pétrole de schiste érigeant le pays à la troisième place mondiale derrière la Chine et l’Argentine, le renforcement de la présence chinoise et russe, la chute du cours du baril de pétrole affaiblissant significativement l’économie rentière algérienne et le risque d’effritement de l’unité de l’armée hypothèquent l’avenir du pays et ouvrent des brèches propices aux ingérences étrangères. Instrumentalisant les vulnérabilités intérieures algériennes, les puissances occidentales pourraient être tentées de stimuler un changement de régime précipitant le pays dans une guerre civile semblable au conflit syrien.

Cet état de fait placerait la Tunisie dans une configuration proche de celle du Liban avec tous les risques que cela comporte. Tunis serait ainsi prise en tenaille entre deux foyers déstructurés et représentant une menace durable quant au processus démocratique: la Libye et l’Algérie.

Ce scénario, à ce stade peut-être encore prématuré, ne relève nullement de la rêverie géopolitique issue de la réflexion d’un chercheur académique. Compte tenu de l’ampleur et de la gravité de ses répercussions dans l’éventualité où il se produirait,  il dicte une vigilance accrue des autorités tunisiennes et la mise en place d’une stratégie globale (stratégique, diplomatique, sécuritaire, économique, etc.) afin de l’anticiper, de mesurer sa potentialité de surveillance à travers un tableau de bord de veille et d’alerte et d’y faire face.

 

Le précédent libyen doit être médité. Le journal L’Expression dans son édition du 13 juillet  2015 soulignait : « il n’est un secret pour personne que notre pays est la cible d’ennemis qui ont accueilli, soutenu et armé les groupes terroristes pendant la décennie noire. Ce sont les mêmes qui ont essayé de plonger l’Algérie dans la mascarade du «printemps arabe». Ces ennemis qui n’ont pas intérêt à voir l’Algérie debout, tentent vainement de faire perdre le nord au Sud algérien… Ils attisent la colère des populations de cette région pour tenter d’y mettre le feu et fractionner l’Algérie, pays dont, il faut le rappeler, a comme principes fondamentaux son unicité et son indivisibilité. Les voilà qui remettent une couche en tentant de mettre le feu dans la vallée du M’zab. D’ailleurs, les hauts responsables de l’Etat se sont relayés pour mettre en garde contre ce complot. D’abord, le Premier ministre Abdelmalek Sellal lors de son déplacement à Ghardaïa dès le lendemain de ces terribles événements qui ont coûté la vie à 25 personnes. « Des pays connus pour être des ennemis de l’Algérie ont planifié les évènements de Ghardaïa», a-t-il lancé avec colère aux sages de la région»11 .

Par ailleurs, lors d’un discours prononcé le 10 juillet 2015 à l’occasion de la journée de Jérusalem, Hassan Nasrallah évoque les événements secouant la vallée du M’zab en les intégrant dans la vaste stratégie occidentale visant à balkaniser et à restructurer le monde arabe : «Israël annonce sa satisfaction face aux guerres civiles qui ravagent toute la région, et œuvre et agit dans ce sens via ses services secrets et de différentes manières pour étendre ces guerres. Et malheureusement, un grand nombre de pays ont été touchés par ce malheur, et on voit ce qui se prépare maintenant contre l’Algérie, et encore une fois, sous un aspect sectaire.

A l’heure actuelle, je n’ai pas d’informations détaillées, je ne prétends pas être spécialiste de ce dossier, mais chaque fois qu’il y avait des problèmes dans certaines régions, les médias parlaient de différences ethniques, ou basées sur des considérations ethniques, à savoir entre Arabes et Amazigh (berbères). Mais j’ai vu, ces derniers jours, que certaines chaînes étrangères occidentales diffusées en Arabe (BBC Arabic, France 24, etc.) parlaient de lutte entre les Malékites et les Ibadites. C’est-à-dire que l’Occident veut présenter cela comme un conflit confessionnel et sectaire. Voilà ce à quoi l’Occident œuvre au niveau de l’ensemble de la

région 12.

Enfin, le célèbre journaliste palestinien, Abdelbari Atouane, dans l’éditorial du journal Rai Alyoum du 9 juillet 2015 développe : «Il y a un plan diabolique qui vise à transformer l’Algérie en une autre Syrie. L’Algérie est visée. Et quand nous disons qu’elle est visée, c’est parce que les informations en notre possession sont très fiables. Les promoteurs du scénario sanglant qui est en train de ravager la Syrie veulent l’exporter vers l’Algérie».

La stratégie occidentale d’éviction des puissances rivales à travers la balkanisation du théâtre moyen-oriental et l’instrumentalisation de la menace terroriste et des vulnérabilités intérieures s’étend à la sphère maghrébine. La déstabilisation de l’Algérie est en cours : le point de rupture, c’est-à-dire l’agenda et le comment, c’est-à-dire la stratégie, sont modulables au gré des évolutions géopolitiques, des intérêts stratégiques et des résistances rencontrées.

Dans le cadre de l’édition d’Afrique Réelle du mois de juillet 2015, Bernard Lugan13, dans le prolongement d’une analyse détaillant les profondes vulnérabilités algériennes (politiques, économiques, sociales, etc.) développe ce qu’il intitule le scénario de l’Apocalypse : «les caisses étant vides, les autorités ne seront donc plus en mesure de calmer les revendications populaires.

Ces dernières risquant de coaguler, les digues pourraient alors sauter et le régime totalement discrédité serait emporté comme un fétu de paille. La révolution pourrait ensuite être  coiffée  par les islamistes avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer pour tout le Maghreb et au-delà, pour toute l’Afrique du Nord et l’Afrique saharienne(…)l’armée serait condamnée à intervenir pour écraser le mouvement, mais, n’étant plus monolithique comme elle l’était dans les années 1990 et une partie d’entre elle étant travaillée par les islamistes, une véritable guerre civile éclatera et les Berbères pourraient en profiter pour imposer leurs revendications.

 

D’autre part, l’inconnue algérienne doit interpeller les autorités tunisiennes d’autant plus que certains clans algériens n’ont intérêt ni à la réussite du processus démocratique en Tunisie, ni à l’application du principe de coexistence avec les forces islamistes mis en œuvre par les autorités tunisiennes. Cet Etat profond algérien ciblant Tunis n’épargne pas l’Etat formel algérien lui-même harcelé. Il est tenu d’amorcer un processus de réformes maîtrisées à la chinoise tout en empêchant à tout prix que le modèle tunisien ne parvienne à un point d’équilibre. La collaboration avec les gouvernements tunisiens successifs de la transition dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ne saurait nous abuser. Il s’agit d’un impératif ponctuel, existentiel mais indépendant de l’option fondamentale qui reste la finalité démocratique. Depuis Boumediene, l’Algérie affirme avec constance un droit de regard sur les régimes politiques de son voisinage (Union tuniso-libyenne en janvier 1974, Sahara Occidental en 1975).

Le contexte géopolitique menaçant exacerbe cet état de fait. C’est à la lumière de ces développements qu’il convient de remettre en perspective le déplacement précipité de Rached Ghannouchi à Alger et la visite en cours du ministre des affaires étrangères algérien à Tunis.

Les scénarios Maghreb 202014

Divers scénarios sont concevables :

 légende

 

 

Mehdi Taje
Géopoliticien et prospectiviste, spécialiste du Maghreb et du Sahel
Directeur de Global Prospect Intelligence

 

  1. L’Algérie n’a cessé d’élever son budget militaire, poussant à une course aux armements dans le Maghreb. Etant déjà le premier budget militaire de l’Afrique du Nord, Alger devient en 2011 le premier budget d’Afrique (à hauteur de $8,17 milliards) et le troisième dans le monde arabe après l’Arabie Saoudite ($46,21 milliards) et les Emirats Arabes Unis ($16,06 milliards en 2010), le Maroc étant classé huitième ($3,18 milliards). Avec plus de 10 milliards de dollars de dépenses militaires en 2013, l’Algérie est le premier importateur d’armes au Maghreb. En tant qu’importateur d’armes, elle se positionne à la sixième position mondiale  selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), avec un marché à fort potentiel de ventes qui la place au 9e rang des plus grands importateurs d’armes dans le monde à l’horizon 2017.Depuis 2002, Alger a augmenté ses dépenses militaires de 170 % avec un pic en 2011 de 44 %, passant de $5,67 milliards en 2010 à $8,17 milliards en 2011, soit une augmentation de $2,5 milliards. D’autres commandes s’ajoutent en 2012 et en 2013 auprès de l’Allemagne (pour un montant évalué à $2,2 milliards : deux corvettes classe MEKO équipées de 6 hélicoptères Super Lynx et de missiles suédois), auprès de la Chine (3 corvettes lourdes de type 056 chinoises) et auprès de l’Italie (1 patrouilleur lourd océanique et 1 bâtiment de débarquement et de soutien logistique de 8800 tonnes). Ces commandes développent la composante maritime déjà équipée par la Russie (notamment 4 sous-marins classe KILO auxquels s’ajoute la commande de 2 unités en 2014), l’armée de terre et l’armée de l’air ayant été développées et modernisées depuis 2006 suite à d’importantes commandes passées essentiellement auprès de Moscou. Le volume des livraisons d’armes vers l’Algérie a enregistré une hausse de 277 % entre 2003-2007 et 2008-2012 plaçant Alger au 6ème rang des pays importateurs d’armements. En détaillant, selon le SIPRI 2012, « la Russie a fourni 93 % des importations algériennes d’armes, dont 44 avions de combat Su-30 MKA, 2 sous-marins classe Kilo Project-636, 3 systèmes de défense anti-aérien S-300 PMU-2 (SA-20B) à longue portée sol-air missiles (SAM) et 185 chars T-90S. Le même rapport a noté cependant que l’Algérie s’est tournée en 2011-2012 vers l’Allemagne pour acquérir 2 frégates MEKO A200 et un premier lot de 54 blindés de transports de troupes de type Fuchs sur un contrat de 1200 blindés. La Chine est également fournisseur d’armes de l’Algérie avec 3 frégates F-22A ». Enfin, le budget militaire algérien enregistre à nouveau en 2013 puis en 2014 une nette augmentation pour franchir la barre des 10 milliards de dollars, soit 10,4 milliards de $ en 2013 et environ 12 milliards de dollars en 2014 correspondant à environ 7% du PIB. En 2015, il franchit le seuil des 13 milliards de dollars. Il est clair que cet arsenal dépasse l’impératif de la lutte contre le terrorisme et signale des visées autres que défensives, dans un contraste flagrant avec le voisinage maghrébin et africain. Avec un budget d’environ 3,5 milliards de dollars, le Maroc a enregistré selon le SIPRI une augmentation des livraisons d’armes de 1460 % entre 2003-2007 et 2008-2012. Au cours de la période 2008-2012, les principales acquisitions marocaines comprenaient : 24 avions de combat de type F-16C en provenance des Etats-Unis, la modernisation de 27 Mirage F1 aux standards MF2000 pour un cout estimé entre 518 et 542 millions de dollars, 3 frégates SIGMA des Pays-Bas, la frégate Fremm Mohamed VI commandée à la France en 2008, des négociations avec l’Allemagne et la Russie pour l’achat d’un sous-marin pour un coût d’environ 500 millions de dollars et 54 chars Type 90-2 en provenance de Chine s’ajoutant aux 200 M1A1SA américains, aux 150 VT-1A, aux 90 AIFV-B-C25 et 333 M113. Enfin, relativement à la Libye, sur un budget totale estimé à 52 milliards de dollars pour l’année 2013, Tripoli consacre 7,4 milliards de dollars à la défense afin de renouveler l’équipement de ses forces armées totalement anéanties suite à la guerre de 2011.
  2. République Arabe Sahraouie Démocratique.
  3. Alain Chouet,  Au cœur des services spéciaux : la menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Paris, La Découverte, 2011, p.231.
  4. Alain CHOUET,  Au cœur des services spéciaux : la menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Paris, La Découverte, 2011, p.227.
  5.  Inter Services Intelligence.
  6. De nombreux travaux menés par des chercheurs algériens, britanniques, suisses et allemands évoquent cette thèse. Sur ce sujet, il est possible de consulter les ouvrages et études de Jeremy Keenan (The Dark Sahara, etc.) ou encore l’étude très pointue « Al Qaida au Maghreb ou la très étrange histoire du GSPC algérien » menée par François Gèze et Sallima Mellah (22 septembre 2007).
  7. Aymeric Chauprade, « crise au Mali : réalités géopolitiques », Realpolitik.tv, 20 janvier 2013, consultable au lien suivant : http://www.realpolitik.tv/2013/01/crise-du-mali-realites-geopolitiques-premiere-partie-par-aymeric-chauprade/
  8. Cf. Aymeric Chauprade, Crise du Mali, réalités géopolitiques, première partie, 20 janvier 2013 «Une réalité indicible dans nos médias, du fait de l’ampleur des intérêts économiques français en Algérie, de la collusion aussi des élites politiques françaises avec le régime algérien … mais une vérité pourtant depuis longtemps évidente en dehors de France : AQMI/Polisario, DRS algérien, le trafic de drogue saharien sont une seule et même organisation du crime». http://www.realpolitik.tv/2013/01/crise-du-mali-realites-geopolitiques-premiere-partie-par-aymeric-chauprade/.
  9. Entretien avec Alain Chouet, « Algérie : un roc au milieu du chaos saharien ? », 29 novembre 2013, http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article8949, consulté le 2 décembre 2013.
  10. En février 2014, un rapport du Combatting Terrorism Center, proche du Pentagone et de l’Administration Obama, établit pour la première fois un lien direct entre les tensions sociales (notamment à Ghardaïa dans la vallée du Mzab) et le terrorisme dans la région menaçant les intérêts stratégiques américains, notamment énergétiques. Ce rapport fut dénoncé par les autorités algériennes. Ce rapport est consultable au lien suivant : https://www.ctc.usma.edu/posts/africa-special-issue.
  11. Walid Ait Said, «L’Algérie ciblée par une vaste machination », L’Expression, 13 juillet 2015, consultable au lien suivant : http://www.lexpressiondz.com/actualite/220410-un-complot-sur-commande.html
  12. «Hassan Nasrallah : L’Algérie est menacée par l’Axe Daech-USA-Israël », 13 juillet 2015, consultable au lien suivant : http://www.wikistrike.com/2015/07/hassan-nasrallah-l-algerie-est-menacee-par-l-axe-daech-usa-israel.html
  13. Bernard Lugan, Afrique Réelle, N°67, juillet 2015, p.14.
  14. Construits par l’auteur et non exhaustifs
  15. La Libye est soit placée sous un mandat des Nations-Unies avec déploiement de Casques Bleus soit fait l’objet d’une recolonisation de la part des puissances occidentales ne disant pas son nom à travers un déploiement militaire significatif.
  16. Suite à des révoltes sociales et ethniques répétitives.
  17. Suivant un scénario à la syrienne.
  18. Dirigé par de jeunes colonels à la péruvienne : redistribution des richesses au profit des plus vulnérables.
  19. Impact la Tunisie si ce scénario obéit à une stratégie algérienne.
  20. Impact la Tunisie si ce scénario obéit à une stratégie algérienne.
  21. Effondrement de l’Etat du fait de la généralisation de la corruption et du trafic de drogue gangrénant le pays jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir + révoltes répétitives des populations négro-africaines pouvant être soutenues par des puissances régionales et étrangères.


 

ferhat_abbes_20111101155055

Témoignage de Ferhat Abbes sur le rôle diplomatique de Hocine Aït-Ahmed

Au Caire, ce dernier (Hocine Aït-Ahmed) est responsable des relations extérieures. A ce titre, il ambitionne de faire participer l’Algérie à la conférence de Bandoeng qui doit se réunir en Avril 1955.

Pour réaliser son projet, Aït-Ahmed doit d’abord se battre contre les services spéciaux égyptiens qui voient d’un mauvais œil cette participation. Les Egyptiens voudraient garder « sous cloche » la délégation algérienne. Par contre Aït-Ahmed entend conserver, coûte que coûte, sa liberté de mouvement. La direction de la « Révolution Algérienne » n’appartient qu’aux seuls Algériens.

Avec Yazid, il se rend à Bogor, en Indonésie, où cinq pays devaient préparer la conférence. Ils se heurtent à l’opposition du président Nehru. Celui-ci évite de déplaire à la France et épouse la thèse de celle-ci, à savoir que l’Algérie est partie intégrante du territoire français.

Aït-Ahmed n’abandonne pas la partie. Il renvoie Yazid au Caire mais reste trois mois en Asie. Il effectue un immense travail d’information. Il se rend à Bombay, à Calcutta et développe le point de vue algérien.

Au moment où s’ouvre la conférence, il a en partie retourné l’opinion des Etats asiatiques. Yazid le rejoint à Bandoeng. A eux deux, et avec l’aide des Marocains et  des Tunisiens qui ont accepté de constituer avec l’Algérie une même délégation, ils remportent une victoire éclatante. La résolution finale parle de « l’appui donné par la conférence asiatique et africaine aux peules d’Algérie, du Maroc et de Tunisie ».

Quatre hommes d’Etat de dimension mondiale : , avaient été convertis à notre thèse. Aït-Ahmed, patient et persuasif, avait expliqué la « duplicité » du régime colonial appliqué à l’Algérie et rallié la conférence à notre juste cause. *

Avec Yazid, ils avaient ouvert les portes de l’ONU à la délégation algérienne. Une étape d’une grande importance venait d’être franchie sur le plan international.

Ferhat Abbas in « Autopsie d’une guerre » 

haa3-231x300

 


Transitions arabes : quand le vieux se meurt et le nouveau n’arrive pas à naître

Ahmed Selmane
Mardi 22 Novembre 2011

Plusieurs pays en arabe sont en « transition », d’autres en attente installés dans un sentiment de sécurité illusoire. En Tunisie, l’évolution se déroule dans de bonnes conditions. En Egypte, elle est plus heurtée. Là, et encore davantage en Syrie, le vieux n’en finit pas de mourir et empêche le nouveau d’éclore.

Les tunisiens avancent

En Tunisie, n’en déplaise aux éditocrates parisiens décidemment très marqués par la vieille idéologue coloniale qui n’en reviennent pas de découvrir des tunisiens non-conformes à leurs visions, les choses se déroulent bien. Après une élection historique, l’Assemblée constituante se réunit à partir de ce mardi pour une inauguration solennelle. Auparavant, les principales forces politiques issues des urnes (Ennahda, 89 élus) et les deux partis de gauche Congrès pour la République (CPR 29 élus) et Ettakatol (20 sièges) se sont entendus sur la distribution du pouvoir. Les islamistes dirigeront le gouvernement avec Hamadi Jbali, le très tenace Moncef Marzouki, du CPR devient président de la république et Mustapha Ben Jaafar, pour présider la Constituante. Aucune expérience n’étant transposable sous forme de copié-collé, mais il faut bien constater que la Tunisie profite de la déconfiture morale de l’appareil policier de Ben Ali (qui va être sans doute, le corps à réformer le plus rapidement possible), l’armée ayant été de facto un réel soutien au processus de transition. Elle profite aussi de l’attitude très positive du personnel politique qui a aboutit, en définitive, à déminer le terrain. Et à créer les conditions pour que la politique soit enfin possible dans un pays où elle avait été bannie comme partout ailleurs dans le monde arabe. Le refus d’un Moncef Marzouki de reproduire les poncifs laïco-éradicateurs parisiens – chose qui n’a pas été évitée par d’autres – permet de rester sur un terrain politique moins phantasmatique. Rien n’est rose. La réalité est complexe. Il faut lire l’analyse de Sadri Khiari (Tunisie : commentaires sur la révolution à l’occasion des élections ) pour avoir un aperçu de la complexité politique et des difficultés qui attendent la Tunisie. Il faut néanmoins prendre acte d’un processus qui semble fonctionner. La Tunisie est marche. Et c’est sans doute le pays arabe où le changement se fait avec le moins de dégâts. Ce qui ne veut pas dire sans dégâts. Une boutade d’un homme politique sceptique disait que le changement a une chance de réussir car la Tunisie n’est pas dans une configuration géopolitique décisive. Mais il faut y ajouter – et c’est sans doute le plus important – une volonté générale d’avancer et de refuser les retours en arrière.


Les blogueurs du Printemps arabe en conclave à Tunis

Quelque 200 blogueurs arabes se retrouvent aujourd’hui à Tunis pour débattre du cyberactivisme et du rôle politique des réseaux sociaux, pour la première rencontre de ce genre depuis le déclenchement du Printemps arabe, a-t-on appris hier auprès des organisateurs tunisiens.

La troisième Rencontre des blogueurs arabes – les deux précédentes s’étaient tenues à Beyrouth en 2008 et 2009 – aura pour thème principal le rôle des cyberactivistes en période de transition démocratique, a indiqué à l’AFP Malek Khadraoui, co-organisateur de l’événement et administrateur du site collectif tunisien Nawaat. «C’est une rencontre exceptionnelle. Il y a eu trois révolutions arabes, et la plupart des blogueurs invités ont été impliqués dans ces révolutions, cela va leur permettre de se rencontrer et de développer les réseaux de solidarité», a-t-il ajouté. «Nous allons réfléchir ensemble aux nouveaux défis, évoquer les mouvements en cours en Syrie, à Bahreïn, au Yémen…», a-t-il poursuivi, soulignant le côté symbolique de la tenue de cette rencontre en Tunisie, «pays qui a ouvert le bal des révolutions arabes».

Le forum durera trois jours et abordera des thèmes tels que l’implication des blogueurs dans la vie politique, notamment en Tunisie où sept d’entre eux sont candidats à l’élection du 23 octobre, le rôle de WikiLeaks dans le Printemps arabe, la fiabilité des informations sur Twitter ou facebook…Cette rencontre se tient aussi alors que les noms de blogueurs arabes tels que la Tunisienne Lina Ben Mhenni, qui a tenu la chronique de la révolution sur internet, ou le cybermilitant égyptien Wael Ghonim, circulent pour le prix Nobel de la paix, qui sera remis le 7 octobre à Oslo.

AFP

Les soulèvements populaires et les transitions en cours au sud de la méditerranée sont, sans surprise, dissuasifs, pour les IDE. Pour l’Afrique du Nord, le bilan de l’observatoire Anima-Mipo, montre une chute importante des projets annoncés pour la Tunisie, l’Egypte et la Libye. A contrario, dans les pays où les tumultes politiques restent, encore, de basse intensité, les IDE restent stables (Algérie) ou progressent (Maroc).

2011 est une année de ralentissement pour  l’investissement direct étranger en Méditerranée (IDE) après avoir connu une reprise en 2010. La baisse des annonces de projets dans le pays Med est de 23% par rapport à 2010. Anima-Mipo n’a recensé que 322 projets au cours des six premiers mois 2011, contre 838 au total en 2010, et 430 au premier semestre 2010. Cette baisse est compensée par les montants des investissements annoncés qui sont 15,2 milliards d’euros au cours du premier semestre 2011 contre 14,5 milliards en 2010.  Les projets de partenariat reculent de manière sensible avec moins 38%. Il y a eu 159 projets de partenariats recensés au cours du premier semestre contre 255 au premier semestre 2010. Le chiffre pour toute l’année 2010 a été 513. L’impact des changements politiques en Tunisie et en Egypte  est net. Il se traduit par des baisses très sensibles (- 40%) du nombre des IDE au cours du premier semestre. La Tunisie compense cette baisse du nombre par un maintien en termes de montants. Les investisseurs dans le secteur des hydrocarbures (l’Autrichien OMV, le Britannique BG et l’Italien ENI) ne boudent pas la Tunisie. La tendance est même à l’amélioration depuis juillet, selon l’Agence de Promotion de l’Investissement Extérieur « FIPA-Tunisia ». En Egypte, les annonces d’IDE ont été pratiquement gelées après la chute de Moubarak, mais l’observatoire enregistre depuis le mois de juin 2011 un début de relance. Pour la Libye, les choses sont simples : aucun projet d’IDE n’a été recensé depuis la mi-janvier 2011. Le dernier IDE en date étant  la prise de participation de la Qatar National Bank (QNB) dans la banque libyenne du commerce et du développement.

« Stabilité » en Algérie après une année « médiocre »

Pour l’Algérie, les annonces d’investissements restent stables en termes de nombre de projets. Une « stabilité » qui signifie dans les faits que l’on reste a peu sur le même rythme, médiocre, de l’année 2010. Le chapitre IDE ne bouge, en termes de montants, que du fait de la relance du projet Dounya Park de l’Emirati EIIC après avoir reçu les autorisations. L’autre projet d’investissement étant celui que doit engager ArcelorMittal dans le complexe d’El Hadjar. Petite compensation dans le domaine du partenariat où l’on enregistre 11 projets  au cours des 6 premiers 2011, soit autant que pour toute l’année 2010. Le Maroc est le pays maghrébin et arabe qui a été le plus attractif pour les IDE. Il enregistre la « seule hausse significative du nombre de projets d’IDE au premier semestre 2011 (+23% par rapport au S1 2010) ». Le Maroc, estime l’observatoire « conserve la confiance des investisseurs et se place juste derrière la Turquie et Israël en nombre de projet détectés, confirmant ainsi la dynamique plutôt encourageante enregistrée en 2010 ». Petit bémol : les montants des IDE sont «  nettement en deçà des niveaux d’avant-crise, avec tout juste 500 millions d’euros annoncés entre le 1er janvier et le 30 juin 2011 ».

 

Écrit par Oussama Nadjib    Samedi, 24 Septembre 2011

http://www.maghrebemergent.com


 

 

L’étincelle allumée par Mohamed Bouazizi en Tunisie au mois de décembre 2010 a enflammé les masses arabes opprimées du Maroc à Bahreïn, de l’Egypte au Yémen en passant par l’Irak, la Syrie et la Jordanie. Aucun pays n’a véritablement échappé à cette vague de révoltes qui a déferlé sur le monde arabe. Une profonde aspiration à la démocratie et à la dignité s’est emparée des peuples de cette région du monde. Deux dictateurs sont déjà tombés. Le troisième, Ali Abdallah Saleh restera probablement en Arabie Saoudite en compagnie de Ben Ali. En tout cas le peuple du Yémen considère que son départ est sans retour. Mais les révolutions et les contre-révolutions vont de pair. La révolution arabe n’a pas échappé à cette dialectique de la lutte des classes.

Les classes dirigeantes arabes, avec l’aide de l’impérialisme américain, font tout pour se maintenir au pouvoir, et celles qui l’ont déjà perdu, n’aspirent qu’à le reprendre. Surpris par la rapidité avec laquelle les régimes tunisien et égyptien sont tombés, l’impérialisme américain et son caniche européen tentent de sauver les autres despotes de la colère de leurs peuples. Ainsi ils ont envoyé le 14 mars 2011 l’armée saoudienne à Bahreïn, dans le cadre du Conseil de Coopération du Golfe(CCG), pour briser la révolte du peuple de ce petit royaume et sauver la dynastie des Al Khalifa dont les jours étaient comptés. La place de la Perle, haut lieu de la résistance populaire a été évacuée dans le sang le 16 mars et son monument a été détruit comme l’ont été également plusieurs mosquées. «Tous les moyens, dont les plus abjects et les plus infâmes, sont utilisés pour briser cette magnifique volonté de changement du peuple de Bahreïn»(1). La répression sauvage contre un mouvement pacifique reste la seule arme dont dispose la classe dirigeante et ses alliés extérieurs pour se maintenir au pouvoir. Le 22 juin 2011, un tribunal spécial a condamné à perpétuité huit personnalités, figures emblématiques de la contestation du Royaume. La famille Al-Khalifa poursuit également devant ses tribunaux 48 chirurgiens, médecins, infirmières les accusant de vouloir renverser la monarchie, alors qu’ils ne faisaient que soigner les manifestants pacifiques blessés par les balles de la police du régime. Le silence complice des bourgeoisies américaine et européenne sur les condamnations à mort, les tortures, les assassinats et la répression féroce des manifestations pacifiques, la poursuite devant les tribunaux des médecins etc. montre à quel point l’impérialisme est l’ennemi des peuples, de la démocratie et du progrès.

Au Yémen, malgré un puissant mouvement populaire de protestation, Ali Abdallah Saleh au pouvoir depuis 1978 n’a pu se maintenir à la tête de l’État que grâce, entre autres, au soutien de Washington. Le dictateur du Yémen est considéré par les américains comme un allié dans ce qu’ils appellent «la lutte contre le terrorisme». Si le peuple du Yémen a enregistré sa première victoire avec le départ de Saleh en Arabie Saoudite pour se faire soigner, le régime et ses institutions sont toujours en place. La contre-révolution menée par les États-Unis et l’Arabie Saoudite vont utiliser la situation chaotique que connaît le Yémen, les divisions qui déchirent les différents acteurs et opposants d’Ali Saleh, la révolte des Houthis au Nord, les sécessionnistes au Sud etc. pour détourner les objectifs de la révolution au profit d’un nouveau régime qui servira leurs intérêts. Selon le New York Times du 8 juin 2011, Washington intensifie ses frappes aériennes au Yémen (2). Encore une fois, la lutte contre Al Qaida sert de prétexte pour s’immiscer dans les affaires intérieures des pays souverains. En fait ce qui intéresse surtout les États-Unis, c’est la situation géostratégique du Yémen. Ce n’est pas la lutte contre le terrorisme qui pousse la bourgeoisie américaine à s’installer dans cette région, mais c’est bel et bien le détroit de Bāb al-Mandab et le Golfe d’Aden, deux voies maritimes par lesquelles transite une partie importante du commerce mondial dont une bonne part de pétrole à destination de la Chine et de l’Europe.

La France, qui a toujours soutenu Ali Abdallah Saleh, n’a pas de présence véritable dans cette région. En échange de quelques contrats liés à la vente du matériel de défense et de sécurité notamment, elle a décoré de la légion d’honneur en 2010 Amar Saleh, neveu du président et directeur-adjoint de la sécurité nationale, qui s’est illustré par sa cruauté dans la répression des manifestants.

De ce chaos yéménite, émerge le mouvement des jeunes révolutionnaires dont le but est de construire un Yémen uni, démocratique et moderne(3). Leur ennemi est le régime d’Ali Saleh qu’ils veulent renverser pacifiquement. La contre-révolution intérieure et extérieure mobilisera tous les moyens dont elle dispose pour contrecarrer et anéantir ce projet révolutionnaire. Seul le temps nous dira si la révolution triomphera de l’ensemble de ses ennemis et mettra le Yémen sur la voie de la démocratie et des réformes sociales progressistes.

La situation en Libye est différente de celle de Bahreïn et du Yémen. La fuite de Ben Ali vers l’Arabie Saoudite le 14 janvier 2011 a soulevé un immense espoir de changement dans tout le monde arabe. S’adressant au peuple tunisien non pas pour le féliciter, mais pour regretter le départ de son ami dictateur, Kadhafi déclarait avec beaucoup de mépris et d’arrogance : «Vous avez subi une grande perte (…) Il n’y a pas mieux que Zine(El Abidine Ben Ali) pour gouverner la Tunisie,(…) Je n’espère pas seulement qu’il reste jusqu’à 2014, mais à vie» (4). Ainsi parlait Kadhafi de la révolution tunisienne. Pour lui comme pour tous les dictateurs, le pouvoir n’est pas un moyen mais une fin en soi; le pouvoir pour le pouvoir. Après 42 ans de règne sans partage, la Libye de Kadhafi est encore une société archaïque et tribale alors que le pays regorge de pétrole et de gaz naturel. Kadhafi comme l’écrivait à juste titre Samir Amin «n’a jamais été qu’un polichinelle dont le vide de la pensée trouve son reflet dans son fameux «Livre vert» »(5). Tantôt socialiste, tantôt nationaliste, Kadhafi n’a réellement jamais été ni l’un ni l’autre. Bien avant les révoltes des peuples arabes, il avait engagé la Libye sur la voie du libéralisme en ouvrant l’exploitation de sa richesse pétrolière et gazière aux compagnies américaines et européennes. Commence alors une période marquée par les privatisations, les réductions des dépenses publiques et l’explosion du chômage. Ces difficultés économiques et sociales, conséquences des politiques libérales, combinées aux soulèvements populaires qui ont chassé Ben Ali et Moubarak dans la Tunisie et l’Égypte voisines ont probablement entraîné l’explosion de février 2011. Ces événements traduisent en même temps la volonté du peuple libyen, comme les autres peuples de la région, d’un changement profond. Mais la Libye n’est ni la Tunisie ni l’Égypte. Dès le départ, cette aspiration au changement du peuple libyen a été confisquée par des groupes armés qui veulent prendre la place de Kadhafi. Le contraste est saisissant entre les masses tunisiennes et égyptiennes qui ont renversé les deux dictateurs pacifiquement, et le Conseil National de Transition libyen (CNT) livrant une véritable guerre au régime de Khadafi pour s’emparer du pouvoir. Le monde entier a vu ces images d’hommes et de femmes scander à l’unisson «Ben Ali dégage» sur l’avenue Bourguiba, ou sur la désormais célèbre place Tahrir des centaines de milliers d’égyptiens exiger pacifiquement le départ de Moubarak. De la Libye, nous avons surtout vu, avant l’intervention de l’OTAN, des hommes en treillis surarmés, des pick-up équipés d’armes antiaériennes, des ruines, des cadavres, bref des images d’une véritable guerre civile entre l’armée d’un despote et un gouvernement provisoire autoproclamé qui parle au nom des libyens et téléguidé par l’impérialisme américain et européen. Car le CNT n’a pas tardé à faire appel à l’OTAN pour renverser le régime de Kadhafi. Et c’est le Conseil de Coopération du Golfe qui a demandé une réunion extraordinaire de la Ligue arabe et a invité «le Conseil de sécurité de l’ONU à protéger les civils libyens, notamment à l’aide d’une zone d’exclusion aérienne».Ce sont ceux-là mêmes qui massacrent des manifestants pacifiques à Bahreïn et qui exigent la protection des civils en Libye!! Le CCG, instrument de l’impérialisme américain, joue de plus en plus le rôle de la contre-révolution dans le monde arabe.

Depuis son intervention en Libye, combien de victimes civiles innocentes sont tombées sous les bombes de l’OTAN ? Dans la nuit du samedi 18 juin, l’OTAN a mené un raid aérien sur un quartier populaire de Tripoli faisant plusieurs morts dont deux enfants. Les corps ont été retirés des décombres devant la presse mondiale. Il ne s’agit là que d’un crime en plus parmi les innombrables massacres de la bourgeoisie occidentale commis à travers le monde, loin des États-Unis et de l’Europe. En guise de protéger les civils, on les massacre!!

La volonté de l’impérialisme de pomper, à l’instar d’un vampire, le pétrole libyen est sans limite. Il est prêt à sacrifier autant de vies humaines que nécessaire pour assouvir sa soif de l’or noir dont il a besoin pour faire tourner sa machine économique, base matérielle de sa domination (6).

En Syrie, le parti Baath est confronté à son tour à cette formidable volonté de changement qui secoue le monde arabe. Le peuple syrien, à l’instar des autres peuples arabes, aspire profondément lui aussi au changement, à la liberté et à la démocratie. Même Bachar Al Assad a reconnu dans son discours du 20 juin 2011 la nécessité des réformes :«le processus de réformes est une conviction totale dans l’intérêt de la patrie et aucune personne raisonnable ne peut aller à l’encontre de la volonté du peuple» disait-il. Mais le parti Baath au pouvoir depuis 1963 peut-il répondre à cette aspiration vusa base sociale petite bourgeoise et sa nature policière dont les deux piliers restent l’armée et les services secrets, les fameuses et redoutables «Moukhabarat»? C’est ce qui explique, entre autres, le nombre important de victimes.

Le Baath syrien s’est éloigné lui-même de sa propre idéologie nationaliste panarabe (une espèce de foi mystique dans la nation arabe) et laïque. La renaissance arabe(baath signifie en arabe renaissance, résurrection) a été abandonnée. Le parti Baath qui était au pouvoir en Syrie et en Irak n’a jamais réussi à unir ces deux pays. La laïcité est restée un concept creux, vide de tout sens et le parti est devenu un instrument entre les mains de militaires assoiffés de pouvoir. Hafez Al Assad est le principal bénéficiaire de cette dégénérescence du parti. La Syrie est devenue la propriété privée du clan Al Assad. La priorité des priorités est de garder le pouvoir non pas pour transformer la société et sortir la Syrie du sous développement en menant des réformes sociales progressistes, mais pour le pouvoir lui-même. La rhétorique anti-sioniste du régime contraste cruellement avec sa passivité face à l’occupation du plateau du Golan par Israël. Le statu quo reste le meilleur garant de l’hégémonie de l’État sioniste dans la région et la négation des droits du peuple palestinien.

Pour Israël, qui semble regretter quelque peu cette remarquable stabilité, l’affaiblissement du régime syrien risquerait de précipiter celui-ci dans les bras de l’Iran, son principal ennemi dans la région.

Mais l’opposition actuelle représente-t-elle vraiment le peuple syrien? Quel est son programme ?

Quelle est l’influence des Frères musulmans, des hommes d’affaires et de la réaction en général au sein de cette opposition? Quel est le rôle de la Turquie dans ce mouvement de protestation? Pour l’instant l’opposition se contente de slogans et de vouloir renverser le régime. La conférence d’Antalya, financée par la riche famille Wassim Sanqar, qui a réuni du 31 mai au 3 juin 2011 quelques centaines d’opposants n’a pas vraiment apporté de réponses à ces interrogations. Toutefois la déclaration finale des participants affirme «le rejet sans équivoque d’une intervention militaire étrangère» (7).

La manipulation de l’opposition par l’impérialisme pour casser l’axe Syrie/ Iran / Hezbollah / Hamas n’est pas à exclure non plus.

Au Maroc, le Mouvement du 20 février exige une monarchie parlementaire où le roi règne mais ne gouverne pas. C’est une véritable révolution pour un pays habitué à être gouverné par des rois depuis des siècles.

A la suite des manifestations pacifiques, Mohamed VI est intervenu à la télévision le 9 mars pour annoncer un ensemble de réformes constitutionnelles importantes comme le «renforcement du statut du Premier ministre en tant que chef d’un pouvoir exécutif effectif», la «consolidation du principe de séparation et d’équilibre des pouvoirs», ou encore «l’élargissement du champ des libertés individuelles et collectives» etc. Il a désigné une commission ad hoc pour la révision de la constitution. Le 17 juin le roi du Maroc a présenté le projet de la nouvelle constitution qui sera soumis au référendum le premier juillet 2011. La plupart des partis politiques plus ou moins liés au pouvoir, la Confédération générale des entreprises du Maroc(patronat) ont applaudi chaleureusement ce projet comme d’ailleurs l’Union européenne, l’Administration Obama, l’ONU, le FMI etc.

Par contre, le Mouvement du 20 février estime que ni le discours, ni le projet de la nouvelle constitution ne répondent aux aspirations profondes du peuple marocain à un véritable changement. Pour le Mouvement, la constitution doit être votée par une assemblée constituante elle-même élue démocratiquement. Le Mouvement du 20 février appelle le peuple marocain à poursuivre le combat «historique et pacifique contre l’oppression, la corruption et pour la liberté, la dignité et la justice sociale» par des marches pacifiques dans tout le pays et à boycotter le référendum. Il faut préciser par ailleurs que si la direction de l’Union Socialistes des Forces Populaires (USFP) a appelé à voter pour le projet, sa base notamment sa jeunesse appelle, elle, à voter contre.

De son côté, le pouvoir mobilise tous les moyens dont il dispose y compris le recours au lumpenproletariat pour casser la dynamique créée par le Mouvement et faire voter le projet de la nouvelle constitution.

La résistance au changement est menée sur le plan intérieur, pour simplifier au maximum, par la bourgeoisie marocaine tant industrielle que financière très liée au Makhzen (appareil du pouvoir au Maroc), les grands propriétaires terriens, les partis politiques qui depuis de longues décennies ont accepté les règles du jeu politique tracées par le pouvoir. Sur le plan extérieur, nous retrouvons, comme dans tous les pays arabes, l’impérialisme américain et européen qui sont farouchement contre tout changement aussi minime soit-il. Car le processus de changement en cours est fondamentalement en contradiction avec l’immobilisme et le statu quo garants de leurs intérêts. Face à ce bloc réactionnaire se dresse l’ensemble des couches populaires et même la classe moyenne laminée par la mondialisation capitaliste. Les jeunes issus de ces deux classes dont une bonne partie d’entre eux souffrent du chômage ou survivent avec des petits boulots, sont à la pointe de la contestation. Leur maîtrise de la technologie de l’information et de la communication les a aidés à dépasser l’idéologie dominante véhiculée notamment par les grands médias au service du pouvoir.

En Égypte, la contre-révolution est menée par la bourgeoisie (avec toutes ses fractions civiles, militaires, religieuses etc.) et les grands propriétaires terriens. Ces deux composantes de la réaction sont intimement liées à l’impérialisme américain et ses institutions internationales comme le FMI, La Banque mondiale etc. La contre-révolution ne cherche pas à «ressusciter» l’ancien régime qui a fait son temps, mais à limiter l’ampleur des changements démocratiques et surtout détourner les objectifs de la révolution pour sauvegarder ses propres intérêts. Ce bloc réactionnaire utilise non seulement l’État et son appareil, mais également les organisations politiques notamment la confrérie des Frères musulmans pour atteindre ses objectifs. Rappelons que ce courant politique conservateur était le dernier à rejoindre le soulèvement populaire et le premier à le quitter pour aller «dialoguer» avec le vice-président Omar Souleiman qui, dans une ultime tentative de sauver le régime de Moubarak, avait appelé au dialogue national. La révolution égyptienne du 25 janvier est démocratique et non religieuse. Les États-Unis peuvent jouer la carte des Frères musulmans pour éviter une Égypte démocratique qui remettrait en cause les intérêts de l’impérialisme et d’Israël dans la région.

L’Administration Obama ne se contente pas seulement de déverser directement des milliards de dollars sur le nouveau pouvoir égyptien pour le maintenir dans sa dépendance, mais elle utilise également le FMI, ennemi de tous les peuples, pour ancrer l’économie égyptienne dans le libéralisme à travers ses programmes d’ajustement structurel (PAS) condition essentielle de sa dépendance vis à vis de la mondialisation capitaliste. C’est ce qui explique cette précipitation du FMI à accorder 3 milliards de dollars début juin 2011 au gouvernement égyptien. Les monarchies du Golfe, qui jouent le rôle de la contre-révolution dans le monde arabe, ne sont pas en reste. L’Arabie Saoudite et le Qatar veulent également «aider» au redressement de l’économie égyptienne en investissant 14 milliards de dollars notamment dans le secteur de la presse pour mieux contrôler les médias égyptiens et propager leur idéologie réactionnaire. Au sommet du G8 à Deauville, les dirigeants ont évoqué un «partenariat durable» avec les nouveaux régimes tunisien et égyptien.

Conscient des dangers qui guettent la révolution, le peuple d’Égypte descend régulièrement dans la rue pour rappeler au Conseil suprême des forces armées(CSFA), qui dirige la transition, et à la contre-révolution, son attachement aux objectifs de la révolution et qu’il est prêt à se mobiliser massivement à nouveau pour les réaliser. Ainsi une immense manifestation a réuni plusieurs millions d’égyptiens dans tout le pays le vendredi 27 mai. Le 8 juillet 2011, les jeunes révolutionnaires appellent les citoyens à manifester massivement «pour protéger la révolution». Le combat du peuple égyptien pour la démocratie et la justice sociale est un combat permanent.

En Tunisie, d’où est partie l’étincelle qui a embrasé tout le monde arabe (8), la contre-révolution est partout. Car si la tête du régime est tombée, son corps est toujours là. Les figures familières de l’ancien régime sont omniprésentes, à commencer par Fouad Mebazaâ l’actuel président par intérim de la Tunisie.Les difficultés économiques constituent un obstacle de taille que la contre-révolution n’hésitera pas à exploiter, d’une manière ou d’une autre, pour briser la jeune révolution tunisienne. C’est aussi un prétexte supplémentaire pour les États-Unis et la France en collaboration avec la bourgeoisie locale d’ enfermer la Tunisie dans des stratégies économiques ultra-libérales à travers notamment les prêts du FMI et de la Banque mondiale.

Mais le véritable danger qui guette la révolution tunisienne, et toutes les révolutions en général, est la déception des classes populaires qui voulaient révolutionner leur condition d’existence, et qui constatent que celles-ci n’ont pratiquement pas changé. Elles avaient mis tout leur espoir dans la révolution. Les chômeurs, qui se comptent par centaines de milliers, sont déçus. Beaucoup d’entre eux, tentés par une vie meilleure en Europe (qui les expulse sans scrupules), quittent la Tunisie. Les mesures prises par le gouvernement (allocations versées aux familles pauvres, titularisation d’une partie des précaires dans la fonction publique, subventions des produits de première nécessité, politique de réinsertion des jeunes diplômés à travers le programme Amal etc.)sont peu visibles, car sans effet réel sur les plus démunis. Trotsky avait raison lorsqu’il a écrit en 1926 que «La désillusion d’une partie considérable des masses opprimées dans les acquis immédiats de la révolution et le déclin de l’énergie et de l’activité révolutionnaire de classe engendre un regain de confiance parmi les classes contre-révolutionnaires»(9).

La révolution et la contre-révolution dans le monde arabe sont le produit de la lutte des classes. Ce sont les conditions matérielles d’existence inhumaines de larges fractions des couches populaires qui ont produit ces soulèvements. Le refus de la démocratie et la résistance à tout changement des bourgeoisies locales et de l’impérialisme, responsables de décennies entières d’exploitation et d’humiliation, montrent que la révolution est un combat de longue haleine. Mais la contre-révolution a également ses propres limites. Les États-Unis sont empêtrés dans une crise économique et financière dont ils n’arrivent pas à s’en sortir. La chambre des représentants a adopté le 13 juin 2011 un amendement interdisant d’utiliser les fonds pour financer l’intervention en Libye. Les États-Unis n’ont plus les moyens, comme il y a encore quelques années, de leurs ambitions. L’échec cuisant de leurs interventions en Irak et en Afghanistan sont des exemples de l’affaiblissement de l’impérialisme américain. L’Arabie Saoudite elle-même doit affronter le rejet du statu quo et la profonde aspiration au changement du peuple saoudien. Sur les réseaux sociaux, les jeunes s’expriment aussi et préparent l’avenir qui passera nécessairement par la contestation de la monarchie. La convergence des luttes des peuples du sud et du nord de la méditerranée peut ouvrir des perspectives plus lumineuses. Et comme l’écrivait le romancier et journaliste yéménite Ahmad Zein dans sa lettre à Mohamed Bouazizi :

«Plus rien n’est impossible depuis que tu as ouvert la route avec ton corps qui continue de brûler comme une torche de lumière dans l’esprit des peuples».

Mohamed Belaali

————————-

(1) Voir «Répression et résistance à Bahreïn» balaali.over-blog.com

(2) http://www.nytimes.com/2011/06/09/world/middleeast/09intel.html?_r=1&hp

(3) Voir en arabe http://www.facebooom/media/set/?set=a.182693685113633.42241.169040416478960

(4) http://www.france24.com/fr/20110115-le-colonel-kadhafi-regrette

(5) http://www.comite-valmy.org/spip.php?article1536

(6) Des centaines d’hommes et de femmes notamment des travailleurs africains meurent également en méditerranée en tentant de fuir la Libye. Le Gisti va déposer plainte contre l’OTAN, l’Union européenne et les pays de la coalition en opération en Libye.

http://www.gisti.org/spip.php?article2304

Voir également le témoignage de Donatella Rovera conseillère spéciale d’Amnesty International qui accuse les «rebelles libyens» de commettre des crimes contre les migrants africains, Le Monde du 24 juin 2011 page 5.

(7) http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=10793#01

(8) http://belaali.over-blog.com/article-que-l-etincelle-tunisienne-embrase-tout-le-monde-arabe

(9) http://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1926/11/lt19261126.htm


26/08/2011 – 10:14:00 – Sicavonline

/www.sicavonline.fr

La fin proche du conflit libyen suscite l’intérêt des économies développées. Si à court terme, l’industrie pétrolière peut reprendre rapidement des couleurs, les experts de CM-CIC Securities s’attendent à ce que les entreprises occidentales profitent également du développement des secteurs du bâtiment et du luxe. Cette relance devrait également profiter aux autres pays du Maghreb.

 

Des perspectives encourageantes

Les spécialistes de la recherche Afrique de CM-CIC Securities sont formels : « Riche pays pétrolier (9èmes réserves mondiales avec 41,5 milliards de barils) avec une faible population (moins de 6 millions d’habitants), la nouvelle Libye devrait, à court et à moyen terme, et sous condition d’une gestion sans anicroche de la transition post révolutionnaire, constituer un véritable eldorado pour les entreprises françaises et britanniques, dont les gouvernements ont porté à bras le corps l’opposition armée libyenne. »

En effet, « la France et le Royaume-Uni (…) devraient profiter [de leur soutien actif] pour placer leurs pions mais les investisseurs historiques risquent de ne pas se laisser remplacer facilement. L’Italie reste le partenaire occidental le plus important de la Libye, » même si « sa réaction initialement hostile au soutien occidental du CNT et le passé colonialiste, encore fort présent dans l’esprit des libyens, peut peser sur les relations futures entre les deux pays, » anticipe CM-CIC Securities.

Cependant, les pays développés ne devraient pas être les seuls bénéficiaires de la situation, si l’on en croit les spécialistes de CM-CIC Securities : « Les économies de la zone Maghreb devraient également [profiter] du changement de régime du fait de l’adhésion de la Libye à l’Union du Maghreb Arabe, bloc économique régional «mort vivant » depuis sa création en 1989, ainsi que de l’importance des relations économiques liant ce pays notamment avec la Tunisie et le Maroc. »

Sécurisation et (ré)unification du la Libye : des enjeux clés pour le CNT

Pourtant, si la situation est en bonne voie de dénouement, elle n’est pas encore totalement réglée. Mais une fois la guerre terminée, « la stabilisation du pays dans l’après Kadhafi va être la première problématique à gérer pour les nouvelles autorités politiques, » affirme-t-on chez CM-CIC. Car « du fait des tensions tribales et des enjeux pétroliers, la voie est loin d’être dégagée. »

Les experts de l’Afrique de CM-CIC prévoient, dans cette perspective, que « le Conseil National de
Transition devrait profiter de sa victoire pour essayer d’unifier la population autour de lui et constituer un socle pour une « union nationale » et ainsi bâtir rapidement un nouvel Etat. Cependant, la réaction forte de la tribu de Kadhafi, les Gaddafa, prééminente dans les villes de Syrte et de Sabha, devrait être déterminante dans le climat politique et sécuritaire du pays dans les prochains mois. »

La Tunisie et le Maroc, acteurs de la reprise au Maghreb

La reprise d’une activité économique en Libye, permise par la fin de la guerre, est à même de favoriser un rebond de l’économie au Maghreb.
La Tunisie, du fait des relations économiques étroites avec son voisin libyen grâce au tourisme et à l’import/export, est très concernée par la fin du conflit. « La volonté de consolider les relations économiques après la chute du régime de Kadhafi est apparue clairement dans la déclaration du président du CNT lors de son déplacement en Tunisie en juin 2011, où il a annoncé que la Tunisie aurait un rôle important à jouer dans la reconstruction de la Libye, » note CM-CIC Securities. On devrait donc voir une reprise rapide des exportations de main d’œuvre et de matériaux vers la Libye.

Les spécialistes de l’Afrique chez CM-CIC jugent également que « les nouveaux dirigeants libyens ont tout intérêt à renforcer les échanges commerciaux avec le Maroc pour profiter de sa main-d’œuvre qualifiée, de l’expertise de ses cadres dans les secteurs vitaux de l’économie tels que le BTP, de son offre en produits agricoles bon marché et surtout pour mieux équilibrer le poids des échanges économiques avec la Tunisie et l’Egypte. »

© Sicavonline


Slimane Zeghidour. Grand reporter et spécialiste du monde arabe

le 04.09.11 | el watan
Grand reporter, rédacteur en chef et éditorialiste à TV5, Slimane
Zeghidour a largement couvert le monde arabe au point de devenir un fin connaisseur de la région. En sus d’être un infatigable globe-trotter et une figure médiatique bien connue, l’enfant d’Erraguène (Jijel) est un homme d’une grande érudition. Esprit vif à la culture vertigineuse, il porte un regard bien singulier sur les événements qui agitent notre planète. Un regard où se mêlent l’histoire, l’anthropologie, la psychanalyse, la géopolitique, l’art, la philosophie… Nous l’avons sollicité pour disséquer le cycle insurrectionnel en cours, et il s’est prêté généreusement à l’exercice. Avec une vision lucide et un talent de conteur, il nous livre une analyse saisissante des bouleversements politiques qui ont changé le visage du monde arabe.

– Le régime de Mouammar El Gueddafi vient de tomber après six mois de combats. Comment réagissez-vous, à chaud, à cette chute ? Quelles auront été, selon vous, les spécificités de cette «révolution» libyenne ?

Une ère s’achève, une autre s’ouvre, la nature ayant horreur du vide. El Gueddafi fini, reste son héritage accablant, chaotique. Un constat d’abord : où sont donc passés ces soldats dévoués et patriotes, ces masses populaires ardentes, ces avions, tanks et missiles dernier cri ? Une leçon, ensuite : il ne peut y avoir d’armée efficiente dans un pays où règne la médiocrité, le laisser-aller et l’arbitraire. Une morale enfin : la pathétique solitude des dictateurs arabes. Voyez avec quelle désinvolture les «fidèles» du Guide l’ont lâché pour aller monnayer leur salut personnel contre les secrets d’Etat qu’ils détiennent. Ce type de régime a moins à voir avec la dictature de type européen ou latino-américain qu’avec la mafia, un mot qui viendrait de l’arabe «ma’afiya» signifiant la «protection». La protection en échange de l’allégeance au chef. Mais dès que celui-ci flanche, il y a rupture immédiate du contrat. La singularité du cas libyen saute aux yeux.

Primo : les Egyptiens, les Syriens, les Tunisiens, les Yéménites sont tous sortis protester en arborant leurs couleurs nationales. Rien de tel avec les Libyens qui ont d’emblée hissé un nouveau-ancien drapeau, celui du royaume Senoussi, renversé par El Gueddafi le 1er septembre 1969. Secundo : au contraire de leurs frères arabes, les insurgés libyens ne se recrutent pas parmi les jeunes sans travail ni avenir. Ce ne sont pas des exclus, démunis de tout. Au contraire : il y a parmi eux des caciques du régime, des exilés qui ont fait fortune dans les pays anglo-saxons, des libéraux bon teint, des monarchistes, des islamistes plus ou moins repentis. Leur profil est très différent de celui des autres révoltés. Tertio : alors que les «révolutionnaires» tunisiens, égyptiens, syriens ou yéménites sont sortis mains nues crier leur soif de liberté, les Libyens, eux, sont soudain apparus bardés de roquettes anti-chars, d’orgues de Staline, de canons et d’uniformes venus de tous horizons. En un mot, en Libye, ce n’est pas une catégorie sociale qui s’est révoltée, mais une région, la Cyrénaïque, capitale de Benghazi.

– Comment envisagez-vous l’après El Gueddafi ? On sait que l’OTAN, et la France en particulier, se sont beaucoup impliqués pour soutenir le CNT. Certains prédisent déjà un gouvernement à l’irakienne après l’éviction de Saddam par les Américains…

El Gueddafi a tout fait pour gommer le brouillon d’Etat construit par la dynastie Senoussi. Il a aboli tout semblant d’institution un tant soit peu représentative, parti politique, syndicat, association de quartier, amicale de métiers. Il n’y avait ni conseil des ministres, ni véritable état-major militaire, ni députation ni même des ambassades à l’étranger, celles-ci étant réduites à de simples «bureaux populaires». Tout est donc à faire et à refaire, à partir de zéro ou presque : le découpage administratif, les billets de banque ou les manuels scolaires, tous à la gloire du Guide, l’hymne national, les passeports, les timbres, les noms de lieux. Il faut récupérer les milliards placés ou investis hors du pays, revoir les contrats, reconstituer la police, l’armée… Et bien entendu, il faudrait trouver des cadres assez compétents, motivés et intègres pour s’atteler à ce chantier colossal. Avec la Libye, on aura assisté au troisième régime mis à bas avec l’appoint décisif d’une intervention militaire étrangère, terrestre en Afghanistan et en Irak, aérienne dans le cas libyen. On sait ce qu’il en est advenu de Kaboul et Baghdad : la fin des délires du mollah Omar et de la terreur de Saddam Hussein ont eu pour corollaire une division de fait de ces pays. Le Pachtoun Hamid Karzaï n’a pas réussi à se rallier les Ouzbeks de Mazar-i-Charif ni les Tadjiks du Pandjchir. Idem pour l’Irak, coupé entre un Nord kurde, un Sud chiite et un Centre sunnite, le tout sur fond de déplacements de populations visant à une sorte de purification ethnique sans armes ni violences. Qu’en sera-t-il de la Libye, un pays composite fondé sur un trépied assez bancal assemblant la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan, au Sud ? C’est un défi majeur que les futurs dirigeants devront relever, sous peine de partition, un risque qui n’a hélas plus rien de fictif depuis que le Soudan a subi l’ablation de son Sud, qui plus est avec l’aval de la Ligue arabe !

– Comment se dessine le nouveau Maghreb à l’aune de tous ces bouleversements, sachant que le CNT a toujours reproché au gouvernement algérien ses positions ambiguës vis-à-vis du conflit libyen et son soutien au colonel El Gueddafi ?

Nul ne sait de quoi demain sera fait. Tout le monde semble naviguer à vue, y compris les grandes puissances, tant il est vrai que les grilles de lecture issues de la guerre froide, les paradigmes géostratégiques et les schémas mentaux en vigueur jusqu’ici ne sont plus opératoires. Ils sont caducs, point barre ! Un ample mouvement de redistribution des cartes, y compris dans le sens géographique, est à l’œuvre sous nos yeux ébahis. Depuis 1991, l’ONU a accueilli une vingtaine de nouveaux Etats, le plus récent étant le Sud Soudan. Le dogme de l’intangibilité des frontières coloniales a vécu, voici venu le temps des minorités, des provinces et des principautés. Faut-il donc rappeler que sur les 230 000 km de frontières terrestres entre Etats, plus de la moitié, oui plus de la moitié, dont celles des pays arabes, ont été tracées par deux puissances, la France et la Grande-Bretagne ? On n’a jamais autant parlé de «Berbères» en Libye que lors de cette insurrection, non en tant que composante vitale de l’identité maghrébine mais en tant que corps social «à part», par opposition aux Arabes. Des «think tank» projettent déjà l’image d’un Maghreb qui sera moins arabe et plus berbère. En tout état de cause, les remous qui risquent d’affecter la Libye ne manqueront pas de peser sur le cours des transitions en Tunisie et en Egypte et, bien entendu, sur l’Algérie.

– Abordons maintenant le cas égyptien. Que vous ont inspiré ces images d’un Hosni Moubarak diminué, dans une posture peu glorieuse, porté sur une civière et comparaissant devant ce tribunal du Caire ?

A vif, j’ai eu comme un flash fulgurant : l’image d’un autre dictateur, peut-être le premier tyran-bouffon jamais jugé en Afrique, celle de Macias Nguema, le président de la Guinée équatoriale, ex-colonie portugaise. Renversé puis capturé, ce mélange d’Amin Dada, de Pol-Pot et d’El Gueddafi est présenté au tribunal couché sur un brancard, l’air hébété. L’image fit sensation. Sous son règne (1968-1979), un tiers de la population avait fui le pays. Il avait interdit les timbres, le courrier, le port de chaussures. Et aboli toutes les religions, sauf son propre culte qu’on célébrait dans des temples répartis à travers tout le pays.
Voilà donc l’image qui gicla dans mon esprit en voyant Hosni Moubarak, alias «le héros
de la traversée» (de la ligne Bar-Lev) ou «Vache qui rit», couché sur une civière, derrière des barreaux. Rien de glorieux dans ce spectacle, pas plus pour l’Egypte que pour la justice du pays, celle-là même qui aura, jusqu’ici, expédié des dizaines de milliers de citoyens dans l’enfer des bagnes de la Haute-Egypte. On ne se grandit pas en rabaissant un homme dans son humanité, aussi vil soit-il. Tout un chacun a droit au respect de son intégrité physique et morale, quand bien même il aura, lui, piétiné celles des autres. Réagir à la violence brute par une autre violence, c’est, au final, donner raison au tyran et lui concéder par là même une sorte de victoire.
L’intérêt, la vertu pédagogique du procès de Moubarak n’est pas tant la juste sanction d’un responsable politique que la rupture une fois pour toutes avec le cycle infernal des violences politiques, qui ont déjà pourri la vie à deux générations d’Arabes, poussé des millions d’entre eux à un exil sans retour. Sur ce point, je reste redevable au Nobel de la paix argentin, Adolfo Perez Esquivel, d’une immense leçon d’éthique : il faudrait démontrer via le procès que non seulement le crime ne paye pas, mais qu’il se payera tôt ou tard. Rien ne serait pire que de laisser s’installer dans l’inconscient collectif l’idée que l’usage de la violence politique peut payer et même rester impuni. Ce serait laisser le portail grand ouvert à la tentation de la violence.

On n’a encore jamais vu une justice expéditive aboutir à un ordre stable. Au contraire, la vengeance appelle toujours la vengeance. Voilà pourquoi il faut couper net le cycle. Humilier, dégrader, tuer, assouvit non pas la soif de justice mais l’instinct de vengeance. Il faut méditer, à ce propos, le sort infligé au Premier ministre irakien Nouri Saïd (1888-1958), il y a déjà plus d’un demi siècle. S’étant évadé de son palais déguisé en femme, il fut reconnu, aussitôt lynché par une foule en furie qui accrocha son cadavre à une moto pour le traîner ensuite en macabre trophée à travers tout Baghdad.
Cette image d’un Moubarak aux abois marque probablement un temps fort des révolutions arabes. C’est peut-être le moment de dresser un premier bilan de ce cycle insurrectionnel, notamment des révolutions tunisienne et égyptienne. Partagez-vous le sentiment selon lequel rien n’est encore réglé, que ce soit à Tunis ou au Caire ? On a vu les jeunes en Egypte réinvestir Maydan Atahrir pour exiger le départ du maréchal Tantaoui et sa clique…Rien n’est réglé, tout reste à faire. Une fois décapité, privé de son raïs, le pouvoir doit être reconstruit. Comment ? En le restituant aux citoyens qui vont, eux, choisir qui sera en mesure de l’incarner. Il ne s’agit donc pas de substituer une «tête» par une autre, mais de donner un autre contenu et une mission autre au pouvoir. Ce sera un travail ardu mais crucial. Faut-il rappeler que l’Etat républicain égyptien est dirigé par des militaires depuis sa création mi-1952 et que depuis lors, il n’aura eu que… trois présidents en 60 ans, dont un, Moubarak, 30 ans durant ? L’état des lieux est accablant : avec 5 à 6 millions de gratte-papiers d’une bureaucratie aussi impotente que tyrannique, deux à trois millions de soldats, gendarmes, policiers, indicateurs et autres seconds couteaux, l’Etat égyptien n’est plus qu’un monstre obèse, un Etat-parasite, un pur pouvoir d’obstruction. En clair, avant de songer à un Etat de droit, il faudrait bien commencer par y édifier déjà un Etat tout court.

Il faut donc se défier de la «pensée magique» selon laquelle la révolte en elle-même produit la révolution, soit le changement radical, la rénovation, le bonheur. C’est une vue de l’esprit, un leurre dangereux. C’est juste que la route est ouverte, mais que tout un chemin reste à parcourir pour la construction d’une société politique moderne, avec une séparation des pouvoirs, un Etat arbitre, un Etat puissant parce qu’il a l’assentiment de la population et non pas parce qu’il l’intimide ou la terrorise avec ses pléthores de flics et de mouchards. La seule et unique force d’un Etat, c’est la confiance qu’il inspire aux citoyens. Dans Le Prince, Machiavel propose toutes les recettes et les combines pour que le Prince puisse se maintenir au pouvoir : la manipulation, la corruption, la prébende, le chantage, les alliances matrimoniales, bref, toute sorte d’expédients. Et il termine en lui disant : «Mais sache quand même que le meilleur moyen de gouverner dans la quiétude et la prospérité, c’est d’être aimé par son peuple.» A bon entendeur…

– Vous être connu pour être un spécialiste de la géopolitique des religions. La donne islamiste revient avec insistance dans la reconfiguration de la société politique en Tunisie et en Egypte. Comment voyez-vous le positionnement de l’islamisme dans le nouvel échiquier politique qui se dessine dans ces deux pays ?

Je ferai d’abord une observation préliminaire. On parle de l’islamisme comme on parlerait du communisme. Or, il n’y a pas de doctrine islamiste. J’entends par là une théorie générale de l’homme et de la société, à l’instar de ce que l’on connaît dans les doctrines marxiste, fasciste, libérale. J’ai rencontré assez de dirigeants islamistes pour en parler : il n’y a pas de doctrine islamiste digne de ce nom. Rien d’étonnant à cela : le cursus académique des «penseurs islamiques», leur conviction que l’Islam recèle en lui tout le savoir humain – «El Islam din kamil chamil» -, leur peu d’intérêt pour les autres civilisations, tout cela fait qu’ils sont hors d’état de créer une idéologie islamique en prise sur le siècle et exprimée à travers un discours cohérent et universaliste. Il y a juste chez la plupart d’entre eux ce leitmotiv que le retour à un prétendu âge d’or de l’Islam résoudrait tous les problèmes.
On est dans la pensée magique. Cela tend à dire que la piété en elle-même, par une opération du Saint Esprit, apportera la prospérité, la paix et le bonheur. Tout cela est bien joli, mais exercer le pouvoir ne consiste pas à protéger la religion mais à prévoir et à gérer des conflits incessants, à relever des défis inédits, à imaginer des solutions efficaces à des problèmes de plus en plus complexes. D’ailleurs, moi, si j’étais un islamiste, je prierais pour ne jamais exercer le pouvoir parce que ce serait prendre le risque de disqualifier la religion en lui faisant porter le chapeau de l’échec des hommes qui agissent en son nom.

– Pourtant, les mouvements islamistes, eux, se préparent activement pour s’engager dans cette bataille politique précisément…

Oui, je le vois. Cependant, le cas tunisien est singulier. Rien à voir avec l’Algérie ou l’Egypte. Un, la Tunisie n’a aucun problème identitaire. Tout le monde se sent tunisien, même les enfants de juifs tunisiens immigrés en Israël qui habitent Tel-Aviv ou Petakh-Tikva se définissent en tant que tels. Deux, il y a un bilinguisme arabe-français apaisé dont tout le monde se félicite, et qui plus est n’entame nullement le parler populaire tunisien. Quand on connaît le pouvoir de nuisance de ces deux problèmes en Algérie, on se dit que la Tunisie à vraiment de la chance. Trois, le pays a une histoire qui le distingue nettement de son voisin algérien. Un exemple, à Alger, le pouvoir ottoman n’a jamais été dévolu à des autochtones et ne fut exercé que par des «raïs» venus d’Europe, des renégats ou chrétiens convertis à l’Islam qui y ont vécu le regard fixé sur la mer, le dos tourné au pays profond.

Hussein Dey a signé la capitulation sans barguigner avant de gagner Naples avec son trésor et sa famille. Rien de tel en Tunisie, où les «pieds-noirs» ottomans, pour la plupart des Grecs ou des Crétois, se sont «créolisés» au même titre que les Espagnols d’Amérique du Sud qui ont fini par développer un patriotisme local, avec Simon Bolivar entre autres. Savez-vous que Bourguiba tout comme Bahi Ladgham ont des origines crétoises ? Et c’est quand même épatant de savoir que ce sont eux qui ont porté le patriotisme tunisien. J’ai vu comme tout un chacun la Tunisie fliquée à mort sous Ben Ali, un flicage absurde compte tenu du caractère pacifique et policé de la société. Sauf qu’il y a une classe moyenne et il y a un Etat en Tunisie. Et cela se voit tout de suite, dans le tissu urbain, dans la trame des paysages ruraux, dans la préservation du patrimoine historique dont chacun connaît la valeur. Il n’y a pas de HLM et pas plus de cité des «1500 logements» ou encore des «12 Salopards» comme on en voit à Alger ou à Tizi Ouzou mais également au Caire. Il y a de petites maisons de petits bourgeois. 80% des Tunisiens sont propriétaires de leur maison. Tout est tracé au cordeau, et la façade des maisons et des immeubles relève de l’espace public. On n’a pas le droit de mettre des barreaux à la fenêtre, de placer du zinc pour cacher la vue des femmes au balcon. Toutes ces choses-là n’existent pas en Tunisie. Et cela se répercute sur l’islamisme tunisien qui est un islamisme d’épargnant petit bourgeois, plus conservateur qu’intégriste. En tout cas, et jusqu’à nouvel ordre, ce n’est pas un islamisme insurrectionnel.

– Venons-en maintenant au chantier syrien. Il y a quelque chose qui choque dans l’attitude de Bachar Al Assad. Il est relativement jeune, il est ophtalmologue de formation, il a fait ses études à Londres, et voilà qu’il se comporte comme son père, confirmant parfaitement l’adage : «Tel père tel fils». Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans sa tête pour massacrer son peuple de cette
manière ? Serait-il pris d’un sentiment de panique ?

Souvent, les choses sont d’une simplicité désarmante. J’ai un ami anglais, un universitaire, qui m’a dit un jour une chose très juste : les services de renseignement dans ce type de régimes fonctionnent comme les journalistes de la presse aux ordres du parti qui y règne. Tous deux intoxiquent le régime en lui racontant ce qu’il a envie d’entendre.
Le paradoxe est que ces services de renseignement qui sont supposés tout savoir – et souvent ils en savent long sur les petites choses de la vie quotidienne des gens, du genre qui parle avec qui, qui couche avec qui, etc – finissent par s’auto-intoxiquer eux-mêmes via les journalistes qu’ils «briefent». Mais s’ils disent au régime ça ne va pas dans telle région, la réaction est la sanction. «Donc, vous n’avez pas été capables de les réprimer !» Alors, ils trichent. Ils mentent. C’est pour cela que la phrase la moins mensongère que Ben Ali ait prononcée est : «Je ne savais pas qu’il y avait tout ça.»

– Vous le croyez ?

Oui, je suis enclin à le croire. C’est la phrase où il y avait une part indéniable de vérité. «Je ne savais pas». Cela ne le rend pas pour autant non coupable, non. Il est pleinement coupable et responsable. Le fait est que le régime crée un système de miroirs qui lui renvoie l’image qu’il a envie d’avoir de lui-même. «Je suis aimé. Je suis Bachar et tout le monde m’adore». On l’a vu dans ses discours absurdes, pathétiques, au Parlement, en train de s’esclaffer, affichant une désinvolture indécente alors même que son pays est à feu et à sang. D’abord, parce qu’on ne lui dit pas toute la vérité. Ensuite, parce qu’il y a l’effet «théorie du complot». Il doit se dire : «Je suis tellement légitime que s’il y a des gens qui protestent contre moi, c’est qu’ils sont des agents stipendiés par l’étranger.» Ces gens-là, je dirais presque «sincèrement», n’arrivent pas à imaginer qu’on puisse vivre sans eux. Ils se croient à ce poin indispensables pour leur pays, et c’est dans ce sens qu’ils sont dangereux. Parce que cette cécité les empêche de voir la réalité. Cette cécité se trouve chez El Gueddafi, et elle est chez Bachar également. Ils ont l’impression qu’ils sont la solution alors qu’ils sont le problème, voire le seul problème de leur pays. Ils ont l’impression qu’ils sont la clé alors qu’ils en sont le verrou.
Bio express :
Slimane Zeghidour est né en septembre 1953 dans un petit hameau de Petite Kabylie appelé El Oueldja, à 6 km d’Erraguène, région berbérophone située au cœur des Babors, dans la wilaya de Jijel. Enfant, il grandira dans le camp de regroupement d’Erraguène. En 1974, Slimane Zeghidour débarque à Paris et fait des études de journalisme.
Il devient très vite grand reporter et collabore à plusieurs journaux et magazines : Le Monde, Télérama, Géo, Libération, El Pais, La Vie. Il sillonne alors la planète entière, de Ramallah à Rio de Janeiro, et de Samarkand au Cercle polaire. Il intègre ensuite la rédaction de TV5 Monde où il devient rédacteur en chef et éditorialiste.
Conférencier international, chercheur associé à l’Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS), l’enfant d’Erraguène est également chargé de cours. Il anime un séminaire de géopolitique des religions à sciences po. Menton et Poitiers. Un thème auquel il consacre par ailleurs un blog sous le titre : «Deus ex machina.
La géopolitique des religions au fil de l’actualité» (voir : http://blogs.tv5.org/deus-ex-machina/) Slimane Zeghidour est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels : La Vie quotidienne à La Mecque, de Mahomet à nos jours (Hachette, 1989, prix Clio d’Histoire) ; Le Voile et la bannière (Hachette-Pluriel, 1990) ; 50 mots de l’Islam (Desclée de Brouwer, 1990), L’Homme qui voulait rencontrer Dieu (Gallimard, 1993). Il s’apprête à sortir un nouvel ouvrage aux éditions Les Arènes sous le titre : L’Algérie en couleurs. Photographies d’appelés de la guerre d’Algérie (septembre 2011).


Jean Ziegler aux Tunisiens: « Ne comptez pas sur la loi pour récupérer les biens des Ben Ali en Suisse »

 

  • Pourrait-on juger les prédateurs de la finance pour crime contre l’humanité? Peut-être, mais pas en Suisse, estime Jean Ziegler, sociologue suisse réputé pour dénoncer les abus des «seigneurs de la guerre économique qui ont mis la planète en coupe réglée».
  • En 2005, Jean Ziegler publiait son ouvrage «L’empire de la honte». Aujourd’hui, il parle en Tunisie du pouvoir de la honte. «Si vous voulez récupérer votre argent, ce n’est certainement pas en suivant des procédures légales à ne pas en finir mais en militant, en vous exprimant par tous les moyens pour faire honte à ces Etats occidentaux qui «attaquent le pouvoir normatif des Etats, contestent la souveraineté populaire, subvertissent la démocratie, ravagent la nature et détruisent les hommes et leurs libertés… La dette et la faim sont les deux armes de destruction massive utilisées par les maîtres du monde pour asservir les peuples, leur force de travail, leurs matières premières, leurs rêves. Sartre disait que “pour aimer les hommes, il faut détester fortement ce qui les opprime“.

C’est ainsi que s’est exprimé Jean Ziegler lors de la conférence organisée par l’Association tunisienne de la Transparence financière qu’il a présentée samedi 11 juin à Tunis.

Le 19 janvier 2011, le gouvernement fédéral suisse a gelé les avoirs de 48 personnes de nationalité tunisienne. L’opération consiste à envoyer via un message électronique à Berne aux banques suisses un message disant «Si vous avez des comptes au nom de Ben Ali et des personnes qui se trouvent sur cette liste, toute transaction de retrait ou de transfert est interdite à partir de demain 12h». C’est une saisie qui n’a aucun impact sur le plan judiciaire, elle est une ordonnance constitutionnelle. Donc, les mesures effectives ne pourraient être prises que si les intérêts de la Confédération sont menacés à l’international. L’Etat qui veut rapatrier ses avoirs doit user d’une loi appelée loi sur l’enquête judiciaire. Il n’est pas dit, non plus, que cette procédure sera efficace car les banques suisses sont libres d’indiquer l’existence de comptes ou de ne pas le faire. Des clients comme Ben Ali sont par ailleurs très appréciés par la nomenclature bancaire suisse très concurrentielle car elle peut leur imposer des intérêts très bas puisque la provenance de capitaux n’est pas des plus transparentes.

Et même si le gouvernement suisse avait communiqué au gouvernement tunisien avoir gelé et saisi les avoirs de 70 noms soit un montant de 60 millions d’€ (une somme insignifiante), on ne peut arriver à cerner l’étendue des fonds déposés dans les banques suisses et autres. Les racketteurs à l’échelle de l’Etat peuvent user de mille et un subterfuges pour camoufler leurs malversations et principalement à travers les sociétés off shore et la diversification des lieux et des paradis fiscaux. Le président de l’Union des banques suisses a d’ailleurs protesté violemment contre la saisie et le gel précoces des biens des biens des Ben Ali et alliés.

Pour récupérer les biens spoliés à la Tunisie et déposés en Suisse, il faudrait que les législations des deux pays en matière de malversations bancaires et financières soient conformes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il faudrait aussi prouver le rapport entre ces fonds et leurs provenances par des pratiques mafieuses ou dans le cadre du blanchiment d’argent, ce qui n’est pas évident.

La Suisse, les capitaux spoliés sont chez moi, ils y restent. Vive le secret bancaire!

Le secret bancaire est sacré en Suisse, ceux qui le violent sont passibles de lourdes peines de prisons pouvant aller jusqu’à cinq ans. C’est en 1934 et suite à la mise à mort par Hitler de trois Allemands pour cause de compte en Suisse, que l’Etat helvète a convenu définitivement de la nécessité d’une loi stricte réglementant le secret bancaire afin de permettre aux clients de ses banques de bénéficier de la protection du code pénal. Et bien qu’en 2009 le Conseil fédéral suisse ait voté une loi permettant la levée du secret fiscal couvrant les évadés fiscaux étrangers, il n’est pas dit que la tâche pour la récupération des capitaux déposés dans ses institutions bancaires soit aisée. Berne n’aurait rien lâché sur ce qui constitue l’essence du secret bancaire suisse, c’est-à-dire la sauvegarde de la sphère privée pour toute personne «honnête».

Comment prouver que les fonds déposés dans les banques helvètes sont mal acquis? Et combien de temps cela prendrait? Dieu seul le sait.

En attendant, les Sani Abacha (Nigeria), Mobutu (ex-Zaïre), Jean-Claude Duvalier (Haïti), Marcos (Philippines), Ben Ali, Trabelsi et autres continueront à déposer en toute confiance le produit de leurs spoliations en Suisse. La Suisse, qui n’a aucune richesse naturelle, a un PNB de l’ordre de 550 milliards de $, celui de la Tunisie, par contre, est de l’ordre de 44 milliards. 27% des fonds off shore de par le monde se trouvent en Suisse.

«Je vous laisse imaginer comment la Suisse est devenue aussi riche», a déclaré sur un ton moqueur Jean Ziegler. En fait, la loi helvétique sur le secret bancaire est d’une telle complexité que très peu de gouvernements ont une chance quelconque de récupérer plus que quelques miettes des fortunes de leurs tyrans déchus. Et il ne s’agit pas que de Tyrans, nombre de riches ressortissants européens (Français, Espagnols ou Italiens), pratiquent l’évasion fiscale en se réfugiant en Suisse.

Dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, il est stipulé que tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes… peuvent disposer librement de leurs richesses et qu’en aucun cas, un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance. Dans l’article 14 de cette convention, il est dit que les États Parties envisagent de mettre en œuvre des mesures réalisables de détection et de surveillance du mouvement transfrontière d’espèces et de titres négociables ainsi que des mesures visant à prévenir le blanchiment d’argent et instituer un régime de contrôle des banques afin de décourager et de détecter toutes formes de blanchiment d’argent. Ce régime met l’accent sur les exigences en matière d’identification des clients et, s’il y a lieu, des ayants-droit économiques, les États Parties s’accordent mutuellement l’entraide judiciaire la plus large possible lors des procédures judiciaires concernant les infractions visées par la Convention à identifier, geler et localiser le produit du crime.

Il n’est pas dit que la Tunisie arrive à récupérer les capitaux placés dans les banques suisses. La tâche ne sera certainement pas aisée et c’est pour cela que pour Ziegler, il faut faire de la pression par le biais de la société civile, des médias et des dénonciations. «Il faudrait que les Etats qui abritent les biens volés aux peuples aient honte, il faudrait qu’ils sachent qu’ils s’exposent à une honte internationale», crie-t-il en terminant sur une belle citation de Pablo Neruda: «Nos ennemis peuvent couper toutes les fleurs mais jamais ils ne seront maîtres du printemps».