L’échiquier syrien : Du terrorisme comme « la continuation de la politique par d’autre moyens »

Publié: 2 mars 2016 dans actualité, analyse & opinion
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Historiquement, sont les grandes puissances qui définissent les règles de jeu et les puissances moyennes sont plus ou moins contraintes de suivre. C’est ce que nous confirme une fois de plus la crise syrienne. Les pays du Golfe et la Turquie ont rapidement été appelés à se ressaisir par leur allié américain. Pour se faire comprendre, l’OTAN a clairement fait savoir à Ankara que l’Alliance ne se laissera pas entrainer dans une guerre ouverte avec la Russie. Le paysage de sécurité dans cette partie du monde est extrêmement volatile alors que chacun a déjà le doigt sur la gâchette. La stratégie poursuivie par les acteurs impliqués dans ce conflit (y compris européens, américain, et en particulier turc, saoudien, qatarien) considérant le terrorisme comme, pour paraphraser Carl von Clausewitz, « la continuation de la politique par d’autre moyens » a montré ses limites. De la même façon qu’il est vivement déconseillé d’exhorter un militaire à désobéir au civil/politique et cela quel que soit le contexte et l’urgence par crainte de créer un précédent, il est vigoureusement conseillé de bannir le terrorisme comme une stratégie. Car il est impossible de manipuler le terrorisme sans y subir les conséquences. Dans cet article, un accent sera mis sur la Turquie et la Russie.

La faillite du récit stratégique en Syrie :
La nature ne supporte le vide aussi longtemps. C’est mauvais pour les affaires. Le vide laissé par renversement du régime irakien fut une occasion pour les puissances régionales d’investir le terrain dans un contexte marqué par la diversité des enjeux et la multiplicité des acteurs. Comme chacun des acteurs impliqués y voit un jeu à somme nulle, le chaos était inévitable. Damas en a payé le prix. La Syrie est un mélange explosif fait de ; rivalités géopolitiques régionales ; luttes pour les ressources ; jeu des grandes puissances ; instrumentalisation de la religion et manipulation de l’identité ; difficultés économiques et sociales ; changements structurelles et aspirations démocratiques des populations de région.

Sont nombreux qui se sont trompés sur la Syrie. Dès le début de ce est appelé par euphémisme le « printemps arabe », les pays du Golfe, la Turquie et certaines capitales Occidentales prévoyaient (et parce qu’ils travaillaient à) l’effondrement du régime syrien dans quelques semaines voire mois. La suite est connue. Ce que subit la Syrie est une version plus subtile améliorée du « changement de régime » à l’irakienne. Dire cela, on vous fait sortir, comme à chaque fois, la « théorie de complot » pour discréditer toute lecture qui conteste le discours dominant véhiculant les bienfaits du « militarisme » humanitaire démocratique. Est-il nécessaire de citer l’ancien secrétaire à la défense Robert Gates. « La démilitarisation de l’Europe  », dit-il le 23 février 2010, constitue « une entrave à la réalisation de la sécurité réelle et d’une paix durable dans la 21e siècle ». Les dirigeants américains changent rapidement de logiciel lorsqu’un autre pays comme la Chine modernise ses forces. Dire cela n’est pas une indifférence à l’égard de la souffrance du peuple syrien. Mais c’est pour dire que la réalité est complexe et les solutions ne sont pas toujours aussi simples. Après tout sont ceux qui en parlent trop sur la souffrance des syriens qui soit en font peu pour la soulager soit l’aggravent davantage.

Certaines justifient ; le régime syrien est une dictature qui réprime sa population. Mais, enfin, la population au Bahreïn a connu le même sort. Mais personne n’en parle. D’autres exemples peuvent être cités. La réalité est que la révolte en Syrie (ainsi qu’en Libye) était dès le début militarisée et soutenue par des acteurs extérieurs avec un agenda géopolitique bien précis. Ces deux pays font partie de ceux que l’administration Bush fils a prévu de renverser militairement dans le cadre de son projet de reconfiguration géopolitique et géoéconomique du Grand Moyen-Orient. Comme le rappelle le général Wesley Clark, les pays dans la ligne de mire du Pentagone en 2003 étaient l’Irak, l’Iran, la Syrie, le Soudan, la Somalie, le Liban et la Libye. L’insurrection irakienne a modifié les plans initiaux. Aujourd’hui, on est face à des versions ajustées de la stratégie de « Changement de régime ». Bref, ici n’est pas le lieu d’aborder cette question. Ce que l’on contacte est simple : pour les grandes puissances le terrorisme « est la continuation de la politique par d’autre moyens ». Une organisation aussi abjecte que le « Front al-Nosra », par exemple, est considérée comme modérée.

Ce qui différencie la Syrie des autres endroits où le terrorisme est utilisé comme une stratégie, c’est qu’en Syrie les masques sont tombés. En Syrie, le récit stratégique de la guerre a perdu sa cohérence, devenant incapable d’assumer et de rationnaliser les contradictions qui lui sont inhérentes. Le récit d’un conflit est en effet un aspect important de légitimation et pour créer un consensus sur l’utilisation de la force. La tache est plus compliquée avec la connectivité mondiale et (qui intensifie) l’ « effet CNN ». Théoriquement, le contexte politique des guerres irrégulières contemporaines (pour être justifiées) nécessite que le but et la pratique des forces militaires soient régis par les valeurs libérales. La réalité est autre. Il s’agit d’un enfumage. Comme l’explique Lawrence Freedman, l’intégration des guerres avec la société civile rend l’application des valeurs libérales difficile et ce défi devient plus facile à y faire face lorsque les opérations militaires sont comprises pour contribuer à l’élaboration d’un récit fascinant sur l’évolution et les conséquences probables d’un conflit, dans lequel ces valeurs sont exposées pour être respectées. Ainsi, les récits  sont « stratégiques parce qu’ils ne surgissent pas spontanément, mais sont délibérément construits ou renforcés sur les idées et les pensées qui sont déjà en cours. Ils expriment un sentiment d’identité et d’appartenance et communiquent un sens de la cause, de but et de mission ». En outre, les « récits stratégiques ne sont pas analytiques et peuvent, lorsqu’ils ne sont pas fondés sur des preuves ou de l’expérience, compter sur les appels à l’émotion, ou sur des métaphores suspectes et des analogies historiques douteuses ».

Le stylo devient chaque jour plus puissant que l’épée. « Les mots sont importants et comment nous les utilisons dans notre dialogue est extrêmement important », prévient le général américain James Jones. En effet, l’importance de la langue est nette dans la guerre. Elle qui « est utilisée pour isoler et confondre les ennemis, rallier et motiver les amis, et obtenir le soutien des spectateurs hésitants ». Plutôt d’être simplement un outil de guerre, le discours peut façonner une guerre. « Le même langage dirige –ou dirige mal- l’effort militaire; la rhétorique du conflit politique devient la réalité de la théorie stratégique ». Le processus et le choix des mots sont d’une importance vitale. Par-dessus tout, le commandant doit établir le genre de guerre qu’il mène car « les noms donnés à un conflit peut influer sur le conflit lui-même ». Le processus de nomination et l’utilisation de la langue a « la conséquence involontaire de contraindre ou de mal orienter l’action ». Fréquemment, les types de mots et de caractères utilisés sont nécessaires pour maintenir le soutien politique à la maison ou à consolider la cohésion dans une coalition multilatérale.

Une erreur d’appréciation et de formulation pourrait empêcher non seulement l’État, mais aussi son armée, de faire les choix opérationnels les plus astucieux ou optimaux. De manière général, l’importance qu’accordent les systèmes politiques et militaires à la création, la diffusion et le contrôle du langage dans la guerre est un élément clé du conflit. Une fois introduits dans le discours politico-militaire, les mots peuvent façonner un champ de bataille. En Syrie, les contradictions sont telles qu’elles ne peuvent pas être rationnalisées. Comment convaincre les gens que le Front Al-Nosra fait un bon boulot ? L’Arabie saoudite lutte contre le terrorisme ? C’est une blague ! Qui pourrait croire que les pays du Golfe, parmi les régimes archaïques et sclérosés au monde, défendent la démocratie en Syrie ou ailleurs ? Même les Etats-Unis avec leur capital moral son incapables de jeter discrédit sur l’actions de la Russie. L’écart entre la réalité (les objectifs cachés) et le discours (objectifs déclarés de la coalition Etats-Unis, Turquie, Golfe persique et quelques capitales européennes) est tellement grand qu’aucun ajustement n’est possible sans remettre en cause la stratégie a cours.

Les discours élaborés pour des raisons politiques ou militaires peuvent avoir des effets très différents de ceux que visait le discours qui a été introduit. Le discours joue un rôle essentiel dans les conflits, direct ainsi qu’indirect. Le discours peut prendre une vie propre, forçant les dirigeants politiques et militaires et leurs institutions associées à être victime d’un piège de discours. « En temps de guerre », explique Michael Vlahos, « le récit est beaucoup plus qu’une simple histoire. Le ‘récit’ peut sembler un mot littéraire extraordinaire, mais il est en fait le fondement de toute stratégie, sur laquelle tout le reste -la politique, la rhétorique et l’action- est construit. Les récits de guerre doivent être identifiés et examinés de façon critique sur leurs propres termes, pour qu’ils puissent éclairer la nature intime de la guerre elle-même ». Plus clairement, le « récit de la guerre fait trois choses essentielles. Premièrement, il est le cadre de l’organisation de la politique. La politique ne peut pas exister sans une base de verrouillage des ‘vérités’ que les gens acceptent facilement, car elles semblent être évidentes et indéniables. Deuxièmement, cette ‘histoire’ fonctionne comme un cadre, précisément parce qu’elle représente justement une telle vision existentielle. Les ‘vérités’ qu’elle affirmait sont culturellement impossible à démonter ou même à critiquer. Troisièmement, après avoir présenté une logique de guerre qui est incontestable, le récit sert alors pratiquement comme le manuel rhétorique oint pour la façon dont guerre doit être débattue et décrite ».

La Turquie : La quête d’une « profondeur stratégique »

Depuis 1945, au moins, l’ancrage de la Turquie en Occident s’est progressivement affirmé et assumé. Durant les décennies suivantes, les impératifs de la guerre froide ont largement déterminé la politique étrangère et la stratégie de défense du pays. La Turquie ne conçoit en aucun cas sa stratégie de défense en dehors de l’OTAN. L’évolution de l’environnement international suite à l’effondrement de l’Union soviétique, les changements subséquents en l’Europe centrale et orientale, la poursuite de l’intégration et de l’élargissement de l’Union européenne, entre autres, ont profondément affecté la politique Turque. Ainsi dès le début des années 1990, Ankara est venue à réévaluer son environnement de sécurité régional. Toujours attachée à l’Alliance atlantique, la stratégie de défense de la Turquie prend la forme de « deux guerres et demie » ; les principales menaces étant la Grèce, la Syrie et une insurrection à l’intérieur du territoire national, en l’occurrence kurde.

Cette doctrine est en partie confortée par l’accord gréco-syrien de sécurité en 1995, la présence d’Abdullah Öcalan (le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan actuellement en prison) en Syrie et les relations de l’organisation séparatiste avec Athènes. Cela exige le maintien d’un important appareil de défense dissuasif. Faisant également partie de cette stratégie, l’établissement d’une alliance avec Israël face à la Syrie, celle-ci étant déclinante depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Paris de la Justice et du développement.

Malgré les tensions, les relations avec la Syrie n’ont jamais été rompues. Il y a même eu un rapprochement après l’intervention américaine en Irak et renversement de Saddam. La coopération entre les deux capitales est dictée par des intérêts commun y compris l’endiguement du chaos irakien et la prévention de l’émergence d’un Etat kurde indépendant. En outre, le désir de la Turquie d’adhérer à l’Union européenne l’a conduit à améliorer ses relations avec la Grèce depuis 1999 et a commencé à réduire sa présence militaire sur Chypre.

Géographiquement, la Turquie est un vrai pivot géopolitique qui a l’ambition de devenir un carrefour stratégique des stratégies énergétiques et une puissance régionale de premier plan. Sa posture gaulliste a suscité parfois des tensions et des crises même avec les Alliés les plus importants y compris les Etats-Unis. L’adoption la « doctrine de zéro problème avec les voisins » était censée fournir à la Turquie une « profondeur stratégique » lui permettant de tirer un avantage certain de sa situation. Cette politique élaborée par Ahmet Davutoğlu dans son ouvrage Profondeur stratégique édité en 2001, où il établit le cadre théorique qui doit permettre à la Turquie d’accéder au rang de puissance globale en consolidant son rôle de pôle régional, notamment en établissant des relations étroites avec les pays l’avoisinant.

Son idée est simple ; dans son environnement régional, des Balkans au Proche-Orient, la Turquie a à la fois le devoir et un « droit naturel » d’intervenir comme un leader. « La mer Méditerranée est notre mer : elle l’a toujours été, elle le sera toujours », disait un proche conseiller du ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu. Et voilà ce qui explique l’hétérie du ministre de la défense turc, Ismet Yilmaz, qui ose, lors d’une conférence de presse tenue aux Emirats arabes unis, critiquer l’Algérie pour « soutenir le terrorisme au Moyen-Orient ». Cette zone ne devrait pas être la scène de l’intervention des pays africains tels que l’Algérie et le Maroc. « Vous savez que la position de la Turquie a toujours été de lutter contre le terrorisme. On aurait du mal à me convaincre de la nécessité de la présence algérienne au Moyen-Orient, cette intervention pourrait provoquer notre réaction militaire contre les intrus », dit-il. Si cette information est avérée, on peut dire que la Turquie est gravement désorientée. vivant une vraie expérience de « privation sensorielle » causée par les échecs répétitifs. Encore une fois de plus, Ankara se retrouve hors-jeu. Ce devient une habitude. En effet, l’identité algérienne s’est forgée à son corps défendant. Sans ignorer les faiblesses de l’Algérie, le pays reste un fournisseur de sécurité et un exportateur de stabilité.

Pour rappel, l’expression de « profondeur stratégique » a été utilisée par Dick Cheney au début des années 1990 dans la nouvelle stratégie défense pour remplacer l’expression « bloquer tout rival » utilisée dans la controversée Defense Planning Guidance, publiée en février 1992. En termes militaires, elle a une connotation avec un territoire supplémentaire qui fournit une marge de sécurité supplémentaire dans la lutte contre des adversaires. Par exemple, une Afghanistan contrôlée par les Talibans –est dit- donne au Pakistan une « profondeur stratégique »  face à l’Inde. Lorsque les responsables du Pentagone ont commencé à utiliser le terme en 1990, il avait cette même connotation géographique. Mais dans la révision de Lewis ‘Scooter’ Libby, la phrase prend un sens plus large et plus abstrait; « profondeur stratégique » se réfère à la position avantageuse de l’Amérique dans le monde, son vaste réseau de bases, armements et niveaux de la technologie militaire. Pour Davutoglu, décrit comme le « Kissinger de la Turquie », l’idée de « prendre parti » est une relique de la guerre froide. « Nous ne tournons pas notre visage à l’Est ou à l’Ouest », dit-il. Plus que tout, le Turquie rêve d’intégrer l’UE et s’imposer comme le leader naturel au Moyen-Orient. La lenteur des négociations d’adhésion à l’UE a conduit Ankara à se tourner vers le monde musulman. Mais son leadership est contesté dans l’« Orient complique ». Ni l’Iran, ni l’Egypte ni l’Arabie saoudite n’est disposé à lui reconnaitre ce statut.

De « zéro problème avec les voisins  » à «  zéro voisin sans problèmes  »

Ce n’était qu’une question de temps avant que la doctrine de « zéro problème » ne tombe désuète. Pour avoir zéro problème, il faut se focaliser à mettre l’ordre chez soi. Mais l’esprit du « néo-ottomanisme » est si fort que la Turquie ne peut pays y résister. De « zéro problèmes », elle passe à « zéro amis », «  zéro voisin sans problèmes  ». Il ne s’agit pas uniquement de la Syrie. En Egypte, Ankara s’est aussi mise du mauvais côté. Le premier ministre Erdoğan a publiquement dit qu’« il n’y a aucune différence » entre Bachar el-Assad et Abdel Fattah al-Sissi. Le renversement des Frères musulmans en Egypte a été échec pour la diplomatie Turque. Les relations avec Israël sont gravement dégradées. Avec l’UE, la relation n’est pas meilleure. A plusieurs reprises les responsables turcs ont accusé les Etats occidentaux d’avoir orchestré et financés les manifestations et diverses « forces obscures » (ce qu’Erdoğan appelle le «lobby» international « du taux d’intérêt ») dans le pays.

Les interventions turques en Irak sont une source de tension. L’Iran est clairement opposé à la vision d’Ankara. Leurs stratégies régionales se neutralisent. Il est peu probable que les Iraniens abandonnent leur allié syrien. La Syrie fait partie des intérêts vitaux des Téhéran. L’abattement d’un avion militaire russe a encore compliqué la situation de la Turquie. L’ampleur de l’engagement militaire russe en Syrie montre la détermination de Moscou qu’une décision ne peut être prise sans son accord. Le dernier coup de disgrâce est venu leur allié ; les Etats-Unis font des Kurdes une pièce maitresse de leur stratégie contre Daech.

La Turquie s’est retrouvée hors-jeu. Cela signifie que l’ennemi principal pour Turquie, en l’occurrence, n’est pas considéré comme un groupe terroriste par les Américain, mais un allié. Une série d’erreur d’appréciation de la situation. Il est encore temps de temps de se ressaisir. Au bout du compte la position régionale d’Ankara est plus que jamais difficile. Face à l’offensive de la Russie et l’Iran, les moyens de la Turquie de peser sur le règlement du conflit syrien sont désormais réduits. Seul le renforcement de ses liens avec l’Occident est susceptible de lui sauver la face. Mais la solidarité atlantique a ses limites. L’Alliance atlantique a clairement fait savoir que l’OTAN ne se laissera en aucun cas entrainé dans une guerre avec la Russie pour un différend avec la Turquie. D’après les médias allemands, « des diplomates européens ont averti le gouvernement turc qu’il ne pourrait pas compter sur le soutien de l’OTAN si le conflit avec la Russie devait dégénérer en conflit armé ». La Turquie a intérêt à prendre en compte sérieusement les préoccupations sécuritaires de la Russie qui sont réelles. Dans un environnement régional extrêmement volatile, une simple erreur de calcul et l’ « impensable » pourrait se produire. L’ampleur de l’engagement russe en Syrie ne laisse guère de doute quant à la détermination de Moscou d’aller au bout de sa compagne militaire et sa volonté de peser sur l’issue du conflit syrien.

La Russie : entre sentiment de vulnirabilité stratégique et ambitions de puissance 

Les intérêts stratégiques de la Russie sont plutôt plus modestes. Elle n’a ni aucune intention d’entrer dans une confrontation avec l’Occident. Ce qui est considéré comme un comportement russe irrationnel ou la volonté de reconstituer l’empire perdu fait partie de cette longue histoire d’idées fausses et d’échecs à comprendre les forces motrices du comportement extérieur de Moscou, qui peut être expliqué par le caractère durable de sa culture stratégique ; le sentiment de vulnérabilité stratégique. Comme une formule académique, l’idée de la culture stratégique souffre d’un certain nombre de faiblesses. Le concept de culture est amorphe, et il est difficile de prouver l’importance des facteurs culturels dans l’élaboration de résultats stratégiques -la culture de manière générale se manifeste autour de trois niveaux différents allant des « Artifacts » aux « valeurs défendues » et aux « Hypothèses de base ». Cependant, le concept a une valeur considérable comme un ombrage ajouté à une image plus large.

Les différents Etats ont des cultures stratégiques différentes, qui sont enracinées dans les expériences de formation de l’Etat, et sont influencés dans une certaine mesure par les caractéristiques philosophiques, politiques, culturelles et cognitives de l’Etat et ses élites. L’effet global de la culture de la sécurité nationale est de prédisposer les sociétés en général et les élites politiques en particulier à l’égard de certaines actions et politiques au détriment d’autres. De cette façon, elle limite les choix de comportement qui fait que l’on pourrait tirer des prédictions précises sur le choix stratégiques. Certaines options ne seront tout simplement pas imaginées, certaines sont plus susceptibles d’être rejetées comme inappropriés ou inefficaces que d’autres. La culture stratégique peut être comprise comme une prédisposition culturelle profondément ancrée pour une pensée ou un comportement particulier, dérivé de l’histoire et la géographie d’un pays, les mythes et les symboles nationaux, les traditions et les institutions politiques d’un pays. Pour Colin Gray, la culture stratégique, « découle de la géographie et des ressources, de la société et de la structure politique » et, plus important, « se référant à des modes de pensée et d’action à l’égard de la force ».

La culture stratégique n’est pas un simple produit de la culture militaire, et ce n’est pas le seul domaine où son influence se fait sentir. Elle influe également sur les systèmes politiques, et les traditions et pratiques de politique étrangère d’un pays ; la raison pour laquelle le concept a été élargi pour se concentrer sur les grandes stratégies des Etats et comprend (en plus de moyens militaires pour atteindre les objectifs d’un Etat) des variables telles que l’économie et la diplomatie. Ainsi, non seulement la façon dont le pouvoir politique est acquis et utilisé, mais aussi la façon dont un pays particulier voit et traite le monde extérieur sont des facteurs déterminants dans la formation de la culture stratégique de l’Etat. Les objectifs de la politique étrangère qui sont poursuivis par un état, et qui reflètent son identité et les intérêts, sont définis par sa culture stratégique. Le Commandement du Sud des États-Unis définit la culture stratégique comme « la combinaison des influences et expériences internes et externes -géographique, historique, culturelle, économique, politique et militaire- qui façonnent et influencent la façon dont un pays comprend sa relation avec le reste du monde, et comment un Etat se comportera au sein de la Communauté internationale ».

Comment le pays conçoit son propre rôle dans le système international et sa perception de la sécurité font également partie de sa culture stratégique. Privée d’une profondeur stratégique, la géopolitique de la Russie est marquée par l’indéfendabilité. C’est-à-dire elle est géopolitiquement instable et qu’elle n’est pas sure, ni dans le temps de l’empire ni à l’époque (post)soviétique. Quand l’URSS était une puissance dominante dans le système bipolaire, la culture stratégique russe a été basée sur la perception de l’infériorité stratégique et la question clé est : comment maintenir la sécurité. Ce sentiment de vulnérabilité habite les dirigeants russes. L’élargissement de l’Otan aux frontières russes, le système de défense anti-missiles de l’Otan, etc. ne font qu’accroitre ce sentiment. Ce cycle n’a rien à voir avec l’idéologie ou le caractère russe. Il a tout à voir avec la géographie, qui à son tour génère l’idéologie et façonne le caractère. La culture stratégique du pays est fondée sur « une perception quasi obsessionnelle d’une menace générale à la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Russie ». Les dirigeants russes appréhendent le monde d’abord à travers un prisme réaliste, dans lequel la recherche d’un équilibre du pouvoir est une caractéristique permanente. Pour eux, la Russie doit favoriser l’émergence d’un monde multipolaire -ses intérêts y dépendent.

Les principaux éléments de sa culture stratégique russe -combativité, compétitivité, affirmation de soi politique, fermeté face à ce qui est perçu comme la plus grande menace à sa sécurité et ses ambitions- sont présents les aspirations renaissantes du pays pour retrouvé un statut de grande puissance. Cela a clairement était affirmé dans le « Concept de politique extérieure » approuvé en Juillet 2008 par le président Medvedev, qui visait « à assurer la sécurité nationale, à préserver et renforcer sa souveraineté et l’intégrité territoriale, à atteindre de fortes positions d’autorité dans le monde… ». L’engagement de la Russie dans le théâtre syrien constitue changement majeur. Il traduit une stratégie multidimensionnelle.

Les objectifs sont multiples. En premier lieu, c’est une démonstration de puissance en direction de l’OTAN. Ensuite, placer la Russie en acteur incontournable dans la recomposition du Proche et Moyen-Orient tout en préservant ses intérêts stratégiques. « L’enjeu, pour les Russes, est celui de l’accès aux mers chaudes et à leurs ports. Enfin, il s’agit également pour la Russie de répondre à la menace de l’islamisme radical : les combattants étrangers de Daech comptent en effet, dans leurs rangs, 4 000 russophones dont 2 000 Russes », a indiqué le général Didier Castres, sous-chef d’état-major Opérations de l’armée française. La Russie va donc continuer à réagir fermement à tout ce qui est perçu comme une menace à son influence, sécurité et intégrité territoriale en premier lieu Daech est ses groupes affiliés. La connexion des groupes actifs en Syrie aux organisations de l’Asie centrale est sérieusement prise en compte par les Russes. C’est tout simplement est intolérable. A plusieurs reprises, Poutine a clairement fait savoir qu’il n’hésitera en aucun cas à recourir la force militaire pour protéger ce qu’il considère comme les intérêts vitaux de la Russie (Géorgie, Ukraine, Syrie, etc.).

Source : Quotidien d’Oran/Algeria.

Tewfik HAMEL

Consultant, chercheur en Histoire militaire et Chef de la Rédaction d’African Journal of Political Science

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