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Historiquement, sont les grandes puissances qui définissent les règles de jeu et les puissances moyennes sont plus ou moins contraintes de suivre. C’est ce que nous confirme une fois de plus la crise syrienne. Les pays du Golfe et la Turquie ont rapidement été appelés à se ressaisir par leur allié américain. Pour se faire comprendre, l’OTAN a clairement fait savoir à Ankara que l’Alliance ne se laissera pas entrainer dans une guerre ouverte avec la Russie. Le paysage de sécurité dans cette partie du monde est extrêmement volatile alors que chacun a déjà le doigt sur la gâchette. La stratégie poursuivie par les acteurs impliqués dans ce conflit (y compris européens, américain, et en particulier turc, saoudien, qatarien) considérant le terrorisme comme, pour paraphraser Carl von Clausewitz, « la continuation de la politique par d’autre moyens » a montré ses limites. De la même façon qu’il est vivement déconseillé d’exhorter un militaire à désobéir au civil/politique et cela quel que soit le contexte et l’urgence par crainte de créer un précédent, il est vigoureusement conseillé de bannir le terrorisme comme une stratégie. Car il est impossible de manipuler le terrorisme sans y subir les conséquences. Dans cet article, un accent sera mis sur la Turquie et la Russie.

La faillite du récit stratégique en Syrie :
La nature ne supporte le vide aussi longtemps. C’est mauvais pour les affaires. Le vide laissé par renversement du régime irakien fut une occasion pour les puissances régionales d’investir le terrain dans un contexte marqué par la diversité des enjeux et la multiplicité des acteurs. Comme chacun des acteurs impliqués y voit un jeu à somme nulle, le chaos était inévitable. Damas en a payé le prix. La Syrie est un mélange explosif fait de ; rivalités géopolitiques régionales ; luttes pour les ressources ; jeu des grandes puissances ; instrumentalisation de la religion et manipulation de l’identité ; difficultés économiques et sociales ; changements structurelles et aspirations démocratiques des populations de région.

Sont nombreux qui se sont trompés sur la Syrie. Dès le début de ce est appelé par euphémisme le « printemps arabe », les pays du Golfe, la Turquie et certaines capitales Occidentales prévoyaient (et parce qu’ils travaillaient à) l’effondrement du régime syrien dans quelques semaines voire mois. La suite est connue. Ce que subit la Syrie est une version plus subtile améliorée du « changement de régime » à l’irakienne. Dire cela, on vous fait sortir, comme à chaque fois, la « théorie de complot » pour discréditer toute lecture qui conteste le discours dominant véhiculant les bienfaits du « militarisme » humanitaire démocratique. Est-il nécessaire de citer l’ancien secrétaire à la défense Robert Gates. « La démilitarisation de l’Europe  », dit-il le 23 février 2010, constitue « une entrave à la réalisation de la sécurité réelle et d’une paix durable dans la 21e siècle ». Les dirigeants américains changent rapidement de logiciel lorsqu’un autre pays comme la Chine modernise ses forces. Dire cela n’est pas une indifférence à l’égard de la souffrance du peuple syrien. Mais c’est pour dire que la réalité est complexe et les solutions ne sont pas toujours aussi simples. Après tout sont ceux qui en parlent trop sur la souffrance des syriens qui soit en font peu pour la soulager soit l’aggravent davantage.

Certaines justifient ; le régime syrien est une dictature qui réprime sa population. Mais, enfin, la population au Bahreïn a connu le même sort. Mais personne n’en parle. D’autres exemples peuvent être cités. La réalité est que la révolte en Syrie (ainsi qu’en Libye) était dès le début militarisée et soutenue par des acteurs extérieurs avec un agenda géopolitique bien précis. Ces deux pays font partie de ceux que l’administration Bush fils a prévu de renverser militairement dans le cadre de son projet de reconfiguration géopolitique et géoéconomique du Grand Moyen-Orient. Comme le rappelle le général Wesley Clark, les pays dans la ligne de mire du Pentagone en 2003 étaient l’Irak, l’Iran, la Syrie, le Soudan, la Somalie, le Liban et la Libye. L’insurrection irakienne a modifié les plans initiaux. Aujourd’hui, on est face à des versions ajustées de la stratégie de « Changement de régime ». Bref, ici n’est pas le lieu d’aborder cette question. Ce que l’on contacte est simple : pour les grandes puissances le terrorisme « est la continuation de la politique par d’autre moyens ». Une organisation aussi abjecte que le « Front al-Nosra », par exemple, est considérée comme modérée.

Ce qui différencie la Syrie des autres endroits où le terrorisme est utilisé comme une stratégie, c’est qu’en Syrie les masques sont tombés. En Syrie, le récit stratégique de la guerre a perdu sa cohérence, devenant incapable d’assumer et de rationnaliser les contradictions qui lui sont inhérentes. Le récit d’un conflit est en effet un aspect important de légitimation et pour créer un consensus sur l’utilisation de la force. La tache est plus compliquée avec la connectivité mondiale et (qui intensifie) l’ « effet CNN ». Théoriquement, le contexte politique des guerres irrégulières contemporaines (pour être justifiées) nécessite que le but et la pratique des forces militaires soient régis par les valeurs libérales. La réalité est autre. Il s’agit d’un enfumage. Comme l’explique Lawrence Freedman, l’intégration des guerres avec la société civile rend l’application des valeurs libérales difficile et ce défi devient plus facile à y faire face lorsque les opérations militaires sont comprises pour contribuer à l’élaboration d’un récit fascinant sur l’évolution et les conséquences probables d’un conflit, dans lequel ces valeurs sont exposées pour être respectées. Ainsi, les récits  sont « stratégiques parce qu’ils ne surgissent pas spontanément, mais sont délibérément construits ou renforcés sur les idées et les pensées qui sont déjà en cours. Ils expriment un sentiment d’identité et d’appartenance et communiquent un sens de la cause, de but et de mission ». En outre, les « récits stratégiques ne sont pas analytiques et peuvent, lorsqu’ils ne sont pas fondés sur des preuves ou de l’expérience, compter sur les appels à l’émotion, ou sur des métaphores suspectes et des analogies historiques douteuses ».

Le stylo devient chaque jour plus puissant que l’épée. « Les mots sont importants et comment nous les utilisons dans notre dialogue est extrêmement important », prévient le général américain James Jones. En effet, l’importance de la langue est nette dans la guerre. Elle qui « est utilisée pour isoler et confondre les ennemis, rallier et motiver les amis, et obtenir le soutien des spectateurs hésitants ». Plutôt d’être simplement un outil de guerre, le discours peut façonner une guerre. « Le même langage dirige –ou dirige mal- l’effort militaire; la rhétorique du conflit politique devient la réalité de la théorie stratégique ». Le processus et le choix des mots sont d’une importance vitale. Par-dessus tout, le commandant doit établir le genre de guerre qu’il mène car « les noms donnés à un conflit peut influer sur le conflit lui-même ». Le processus de nomination et l’utilisation de la langue a « la conséquence involontaire de contraindre ou de mal orienter l’action ». Fréquemment, les types de mots et de caractères utilisés sont nécessaires pour maintenir le soutien politique à la maison ou à consolider la cohésion dans une coalition multilatérale.

Une erreur d’appréciation et de formulation pourrait empêcher non seulement l’État, mais aussi son armée, de faire les choix opérationnels les plus astucieux ou optimaux. De manière général, l’importance qu’accordent les systèmes politiques et militaires à la création, la diffusion et le contrôle du langage dans la guerre est un élément clé du conflit. Une fois introduits dans le discours politico-militaire, les mots peuvent façonner un champ de bataille. En Syrie, les contradictions sont telles qu’elles ne peuvent pas être rationnalisées. Comment convaincre les gens que le Front Al-Nosra fait un bon boulot ? L’Arabie saoudite lutte contre le terrorisme ? C’est une blague ! Qui pourrait croire que les pays du Golfe, parmi les régimes archaïques et sclérosés au monde, défendent la démocratie en Syrie ou ailleurs ? Même les Etats-Unis avec leur capital moral son incapables de jeter discrédit sur l’actions de la Russie. L’écart entre la réalité (les objectifs cachés) et le discours (objectifs déclarés de la coalition Etats-Unis, Turquie, Golfe persique et quelques capitales européennes) est tellement grand qu’aucun ajustement n’est possible sans remettre en cause la stratégie a cours.

Les discours élaborés pour des raisons politiques ou militaires peuvent avoir des effets très différents de ceux que visait le discours qui a été introduit. Le discours joue un rôle essentiel dans les conflits, direct ainsi qu’indirect. Le discours peut prendre une vie propre, forçant les dirigeants politiques et militaires et leurs institutions associées à être victime d’un piège de discours. « En temps de guerre », explique Michael Vlahos, « le récit est beaucoup plus qu’une simple histoire. Le ‘récit’ peut sembler un mot littéraire extraordinaire, mais il est en fait le fondement de toute stratégie, sur laquelle tout le reste -la politique, la rhétorique et l’action- est construit. Les récits de guerre doivent être identifiés et examinés de façon critique sur leurs propres termes, pour qu’ils puissent éclairer la nature intime de la guerre elle-même ». Plus clairement, le « récit de la guerre fait trois choses essentielles. Premièrement, il est le cadre de l’organisation de la politique. La politique ne peut pas exister sans une base de verrouillage des ‘vérités’ que les gens acceptent facilement, car elles semblent être évidentes et indéniables. Deuxièmement, cette ‘histoire’ fonctionne comme un cadre, précisément parce qu’elle représente justement une telle vision existentielle. Les ‘vérités’ qu’elle affirmait sont culturellement impossible à démonter ou même à critiquer. Troisièmement, après avoir présenté une logique de guerre qui est incontestable, le récit sert alors pratiquement comme le manuel rhétorique oint pour la façon dont guerre doit être débattue et décrite ».

La Turquie : La quête d’une « profondeur stratégique »

Depuis 1945, au moins, l’ancrage de la Turquie en Occident s’est progressivement affirmé et assumé. Durant les décennies suivantes, les impératifs de la guerre froide ont largement déterminé la politique étrangère et la stratégie de défense du pays. La Turquie ne conçoit en aucun cas sa stratégie de défense en dehors de l’OTAN. L’évolution de l’environnement international suite à l’effondrement de l’Union soviétique, les changements subséquents en l’Europe centrale et orientale, la poursuite de l’intégration et de l’élargissement de l’Union européenne, entre autres, ont profondément affecté la politique Turque. Ainsi dès le début des années 1990, Ankara est venue à réévaluer son environnement de sécurité régional. Toujours attachée à l’Alliance atlantique, la stratégie de défense de la Turquie prend la forme de « deux guerres et demie » ; les principales menaces étant la Grèce, la Syrie et une insurrection à l’intérieur du territoire national, en l’occurrence kurde.

Cette doctrine est en partie confortée par l’accord gréco-syrien de sécurité en 1995, la présence d’Abdullah Öcalan (le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan actuellement en prison) en Syrie et les relations de l’organisation séparatiste avec Athènes. Cela exige le maintien d’un important appareil de défense dissuasif. Faisant également partie de cette stratégie, l’établissement d’une alliance avec Israël face à la Syrie, celle-ci étant déclinante depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Paris de la Justice et du développement.

Malgré les tensions, les relations avec la Syrie n’ont jamais été rompues. Il y a même eu un rapprochement après l’intervention américaine en Irak et renversement de Saddam. La coopération entre les deux capitales est dictée par des intérêts commun y compris l’endiguement du chaos irakien et la prévention de l’émergence d’un Etat kurde indépendant. En outre, le désir de la Turquie d’adhérer à l’Union européenne l’a conduit à améliorer ses relations avec la Grèce depuis 1999 et a commencé à réduire sa présence militaire sur Chypre.

Géographiquement, la Turquie est un vrai pivot géopolitique qui a l’ambition de devenir un carrefour stratégique des stratégies énergétiques et une puissance régionale de premier plan. Sa posture gaulliste a suscité parfois des tensions et des crises même avec les Alliés les plus importants y compris les Etats-Unis. L’adoption la « doctrine de zéro problème avec les voisins » était censée fournir à la Turquie une « profondeur stratégique » lui permettant de tirer un avantage certain de sa situation. Cette politique élaborée par Ahmet Davutoğlu dans son ouvrage Profondeur stratégique édité en 2001, où il établit le cadre théorique qui doit permettre à la Turquie d’accéder au rang de puissance globale en consolidant son rôle de pôle régional, notamment en établissant des relations étroites avec les pays l’avoisinant.

Son idée est simple ; dans son environnement régional, des Balkans au Proche-Orient, la Turquie a à la fois le devoir et un « droit naturel » d’intervenir comme un leader. « La mer Méditerranée est notre mer : elle l’a toujours été, elle le sera toujours », disait un proche conseiller du ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu. Et voilà ce qui explique l’hétérie du ministre de la défense turc, Ismet Yilmaz, qui ose, lors d’une conférence de presse tenue aux Emirats arabes unis, critiquer l’Algérie pour « soutenir le terrorisme au Moyen-Orient ». Cette zone ne devrait pas être la scène de l’intervention des pays africains tels que l’Algérie et le Maroc. « Vous savez que la position de la Turquie a toujours été de lutter contre le terrorisme. On aurait du mal à me convaincre de la nécessité de la présence algérienne au Moyen-Orient, cette intervention pourrait provoquer notre réaction militaire contre les intrus », dit-il. Si cette information est avérée, on peut dire que la Turquie est gravement désorientée. vivant une vraie expérience de « privation sensorielle » causée par les échecs répétitifs. Encore une fois de plus, Ankara se retrouve hors-jeu. Ce devient une habitude. En effet, l’identité algérienne s’est forgée à son corps défendant. Sans ignorer les faiblesses de l’Algérie, le pays reste un fournisseur de sécurité et un exportateur de stabilité.

Pour rappel, l’expression de « profondeur stratégique » a été utilisée par Dick Cheney au début des années 1990 dans la nouvelle stratégie défense pour remplacer l’expression « bloquer tout rival » utilisée dans la controversée Defense Planning Guidance, publiée en février 1992. En termes militaires, elle a une connotation avec un territoire supplémentaire qui fournit une marge de sécurité supplémentaire dans la lutte contre des adversaires. Par exemple, une Afghanistan contrôlée par les Talibans –est dit- donne au Pakistan une « profondeur stratégique »  face à l’Inde. Lorsque les responsables du Pentagone ont commencé à utiliser le terme en 1990, il avait cette même connotation géographique. Mais dans la révision de Lewis ‘Scooter’ Libby, la phrase prend un sens plus large et plus abstrait; « profondeur stratégique » se réfère à la position avantageuse de l’Amérique dans le monde, son vaste réseau de bases, armements et niveaux de la technologie militaire. Pour Davutoglu, décrit comme le « Kissinger de la Turquie », l’idée de « prendre parti » est une relique de la guerre froide. « Nous ne tournons pas notre visage à l’Est ou à l’Ouest », dit-il. Plus que tout, le Turquie rêve d’intégrer l’UE et s’imposer comme le leader naturel au Moyen-Orient. La lenteur des négociations d’adhésion à l’UE a conduit Ankara à se tourner vers le monde musulman. Mais son leadership est contesté dans l’« Orient complique ». Ni l’Iran, ni l’Egypte ni l’Arabie saoudite n’est disposé à lui reconnaitre ce statut.

De « zéro problème avec les voisins  » à «  zéro voisin sans problèmes  »

Ce n’était qu’une question de temps avant que la doctrine de « zéro problème » ne tombe désuète. Pour avoir zéro problème, il faut se focaliser à mettre l’ordre chez soi. Mais l’esprit du « néo-ottomanisme » est si fort que la Turquie ne peut pays y résister. De « zéro problèmes », elle passe à « zéro amis », «  zéro voisin sans problèmes  ». Il ne s’agit pas uniquement de la Syrie. En Egypte, Ankara s’est aussi mise du mauvais côté. Le premier ministre Erdoğan a publiquement dit qu’« il n’y a aucune différence » entre Bachar el-Assad et Abdel Fattah al-Sissi. Le renversement des Frères musulmans en Egypte a été échec pour la diplomatie Turque. Les relations avec Israël sont gravement dégradées. Avec l’UE, la relation n’est pas meilleure. A plusieurs reprises les responsables turcs ont accusé les Etats occidentaux d’avoir orchestré et financés les manifestations et diverses « forces obscures » (ce qu’Erdoğan appelle le «lobby» international « du taux d’intérêt ») dans le pays.

Les interventions turques en Irak sont une source de tension. L’Iran est clairement opposé à la vision d’Ankara. Leurs stratégies régionales se neutralisent. Il est peu probable que les Iraniens abandonnent leur allié syrien. La Syrie fait partie des intérêts vitaux des Téhéran. L’abattement d’un avion militaire russe a encore compliqué la situation de la Turquie. L’ampleur de l’engagement militaire russe en Syrie montre la détermination de Moscou qu’une décision ne peut être prise sans son accord. Le dernier coup de disgrâce est venu leur allié ; les Etats-Unis font des Kurdes une pièce maitresse de leur stratégie contre Daech.

La Turquie s’est retrouvée hors-jeu. Cela signifie que l’ennemi principal pour Turquie, en l’occurrence, n’est pas considéré comme un groupe terroriste par les Américain, mais un allié. Une série d’erreur d’appréciation de la situation. Il est encore temps de temps de se ressaisir. Au bout du compte la position régionale d’Ankara est plus que jamais difficile. Face à l’offensive de la Russie et l’Iran, les moyens de la Turquie de peser sur le règlement du conflit syrien sont désormais réduits. Seul le renforcement de ses liens avec l’Occident est susceptible de lui sauver la face. Mais la solidarité atlantique a ses limites. L’Alliance atlantique a clairement fait savoir que l’OTAN ne se laissera en aucun cas entrainé dans une guerre avec la Russie pour un différend avec la Turquie. D’après les médias allemands, « des diplomates européens ont averti le gouvernement turc qu’il ne pourrait pas compter sur le soutien de l’OTAN si le conflit avec la Russie devait dégénérer en conflit armé ». La Turquie a intérêt à prendre en compte sérieusement les préoccupations sécuritaires de la Russie qui sont réelles. Dans un environnement régional extrêmement volatile, une simple erreur de calcul et l’ « impensable » pourrait se produire. L’ampleur de l’engagement russe en Syrie ne laisse guère de doute quant à la détermination de Moscou d’aller au bout de sa compagne militaire et sa volonté de peser sur l’issue du conflit syrien.

La Russie : entre sentiment de vulnirabilité stratégique et ambitions de puissance 

Les intérêts stratégiques de la Russie sont plutôt plus modestes. Elle n’a ni aucune intention d’entrer dans une confrontation avec l’Occident. Ce qui est considéré comme un comportement russe irrationnel ou la volonté de reconstituer l’empire perdu fait partie de cette longue histoire d’idées fausses et d’échecs à comprendre les forces motrices du comportement extérieur de Moscou, qui peut être expliqué par le caractère durable de sa culture stratégique ; le sentiment de vulnérabilité stratégique. Comme une formule académique, l’idée de la culture stratégique souffre d’un certain nombre de faiblesses. Le concept de culture est amorphe, et il est difficile de prouver l’importance des facteurs culturels dans l’élaboration de résultats stratégiques -la culture de manière générale se manifeste autour de trois niveaux différents allant des « Artifacts » aux « valeurs défendues » et aux « Hypothèses de base ». Cependant, le concept a une valeur considérable comme un ombrage ajouté à une image plus large.

Les différents Etats ont des cultures stratégiques différentes, qui sont enracinées dans les expériences de formation de l’Etat, et sont influencés dans une certaine mesure par les caractéristiques philosophiques, politiques, culturelles et cognitives de l’Etat et ses élites. L’effet global de la culture de la sécurité nationale est de prédisposer les sociétés en général et les élites politiques en particulier à l’égard de certaines actions et politiques au détriment d’autres. De cette façon, elle limite les choix de comportement qui fait que l’on pourrait tirer des prédictions précises sur le choix stratégiques. Certaines options ne seront tout simplement pas imaginées, certaines sont plus susceptibles d’être rejetées comme inappropriés ou inefficaces que d’autres. La culture stratégique peut être comprise comme une prédisposition culturelle profondément ancrée pour une pensée ou un comportement particulier, dérivé de l’histoire et la géographie d’un pays, les mythes et les symboles nationaux, les traditions et les institutions politiques d’un pays. Pour Colin Gray, la culture stratégique, « découle de la géographie et des ressources, de la société et de la structure politique » et, plus important, « se référant à des modes de pensée et d’action à l’égard de la force ».

La culture stratégique n’est pas un simple produit de la culture militaire, et ce n’est pas le seul domaine où son influence se fait sentir. Elle influe également sur les systèmes politiques, et les traditions et pratiques de politique étrangère d’un pays ; la raison pour laquelle le concept a été élargi pour se concentrer sur les grandes stratégies des Etats et comprend (en plus de moyens militaires pour atteindre les objectifs d’un Etat) des variables telles que l’économie et la diplomatie. Ainsi, non seulement la façon dont le pouvoir politique est acquis et utilisé, mais aussi la façon dont un pays particulier voit et traite le monde extérieur sont des facteurs déterminants dans la formation de la culture stratégique de l’Etat. Les objectifs de la politique étrangère qui sont poursuivis par un état, et qui reflètent son identité et les intérêts, sont définis par sa culture stratégique. Le Commandement du Sud des États-Unis définit la culture stratégique comme « la combinaison des influences et expériences internes et externes -géographique, historique, culturelle, économique, politique et militaire- qui façonnent et influencent la façon dont un pays comprend sa relation avec le reste du monde, et comment un Etat se comportera au sein de la Communauté internationale ».

Comment le pays conçoit son propre rôle dans le système international et sa perception de la sécurité font également partie de sa culture stratégique. Privée d’une profondeur stratégique, la géopolitique de la Russie est marquée par l’indéfendabilité. C’est-à-dire elle est géopolitiquement instable et qu’elle n’est pas sure, ni dans le temps de l’empire ni à l’époque (post)soviétique. Quand l’URSS était une puissance dominante dans le système bipolaire, la culture stratégique russe a été basée sur la perception de l’infériorité stratégique et la question clé est : comment maintenir la sécurité. Ce sentiment de vulnérabilité habite les dirigeants russes. L’élargissement de l’Otan aux frontières russes, le système de défense anti-missiles de l’Otan, etc. ne font qu’accroitre ce sentiment. Ce cycle n’a rien à voir avec l’idéologie ou le caractère russe. Il a tout à voir avec la géographie, qui à son tour génère l’idéologie et façonne le caractère. La culture stratégique du pays est fondée sur « une perception quasi obsessionnelle d’une menace générale à la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Russie ». Les dirigeants russes appréhendent le monde d’abord à travers un prisme réaliste, dans lequel la recherche d’un équilibre du pouvoir est une caractéristique permanente. Pour eux, la Russie doit favoriser l’émergence d’un monde multipolaire -ses intérêts y dépendent.

Les principaux éléments de sa culture stratégique russe -combativité, compétitivité, affirmation de soi politique, fermeté face à ce qui est perçu comme la plus grande menace à sa sécurité et ses ambitions- sont présents les aspirations renaissantes du pays pour retrouvé un statut de grande puissance. Cela a clairement était affirmé dans le « Concept de politique extérieure » approuvé en Juillet 2008 par le président Medvedev, qui visait « à assurer la sécurité nationale, à préserver et renforcer sa souveraineté et l’intégrité territoriale, à atteindre de fortes positions d’autorité dans le monde… ». L’engagement de la Russie dans le théâtre syrien constitue changement majeur. Il traduit une stratégie multidimensionnelle.

Les objectifs sont multiples. En premier lieu, c’est une démonstration de puissance en direction de l’OTAN. Ensuite, placer la Russie en acteur incontournable dans la recomposition du Proche et Moyen-Orient tout en préservant ses intérêts stratégiques. « L’enjeu, pour les Russes, est celui de l’accès aux mers chaudes et à leurs ports. Enfin, il s’agit également pour la Russie de répondre à la menace de l’islamisme radical : les combattants étrangers de Daech comptent en effet, dans leurs rangs, 4 000 russophones dont 2 000 Russes », a indiqué le général Didier Castres, sous-chef d’état-major Opérations de l’armée française. La Russie va donc continuer à réagir fermement à tout ce qui est perçu comme une menace à son influence, sécurité et intégrité territoriale en premier lieu Daech est ses groupes affiliés. La connexion des groupes actifs en Syrie aux organisations de l’Asie centrale est sérieusement prise en compte par les Russes. C’est tout simplement est intolérable. A plusieurs reprises, Poutine a clairement fait savoir qu’il n’hésitera en aucun cas à recourir la force militaire pour protéger ce qu’il considère comme les intérêts vitaux de la Russie (Géorgie, Ukraine, Syrie, etc.).

Source : Quotidien d’Oran/Algeria.

Tewfik HAMEL

Consultant, chercheur en Histoire militaire et Chef de la Rédaction d’African Journal of Political Science

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Une guerre contre l’Iran avant septembre 2011?

L’ex-chef des Services secrets israéliens prend position contre son gouvernement et met en garde contre une catastrophe pour Israël

La «Neue Zürcher Zeitung»,1 le «New York Times»2 et beaucoup d’autres journaux nous apprennent qu’Israël débat d’une éventuelle guerre contre l’Iran entre juin et fin sep­tembre. Fait extraordinaire, pour la première fois dans l’histoire du pays, un ancien chef du Mossad, c’est-à-dire des Services de renseignements, critique officiellement et sans aucune ambiguïté les dirigeants de son pays. Meir Dagan, qui a pendant plus de 8 ans, jusqu’en septembre dernier, assuré la sécurité extérieure d’Israël, ne passe pas pour un homme de gauche. Son intervention publique est d’autant plus explosive qu’elle a amené le commentateur d’un journal israélien à considérer la situation comme extrêmement grave. Et cela, selon l’ex-patron du Mossad, pour la survie de l’Etat d’Israël. Pour les médias israéliens, on ne sait pas si d’autres hauts responsables de l’establishment militaire et du renseignement partagent l’avis de Meir Dagan, mais on peut le supposer. Nous allons reproduire ci-dessous des extraits du débat et les déclarations du ministre israélien de la Défense Ehud Barak en nous fondant sur l’édition anglaise on line du quotidien israélien «Haaretz».
Des extraits de l’ouvrage de l’historien américain Stephen J. Sniegoski intitulé «Transparent Cabal. The Neoconservative Agenda, War in the Middle East and the National Interest of Israel» éclairent la dimension historique de l’implication des Etats-Unis dans cette affaire. (cf. p. 5 de notre journal). En effet, les néoconservateurs, qui ont fait la une des journaux surtout sous le gouvernement Bush, ne restent pas inactifs sous Obama. On verra si les «réalistes» autour de Zbigniew Brzezinski qui, comme Meir Dagan, sont farouchement opposés à une guerre contre l’Iran, arriveront à s’imposer.

ts. Selon la «Neue Zürcher Zeitung», le «New York Times» et divers autres journaux, en particulier des journaux israéliens, Meir Dagan, ancien chef du Mossad (chargé du renseignement, des opérations spéciales et de la lutte anti-terroristes à l’extérieur d’Israël), a déclaré, lors d’une conférence tenue le 1er juin à Tel Aviv, qu’Israël ne pourrait pas résister à un conflit régional déclenché par une attaque israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. Il a insisté sur le fait qu’Israël n’était pas en mesure de mettre un terme aux ambitions nucléaires de l’Iran, qu’il pouvait tout au plus les retarder. Lors de sa première intervention publique après son départ en septembre 2010, Dagan avait déclaré en mai dernier, lors d’une conférence tenue à l’Université hébraïque de Jérusalem, qu’un bombardement des installations nucléaires iraniennes était «la chose la plus stupide [qu’il ait] jamais entendue». Et le 1er juin, il a été encore plus précis.
Dans un article intitulé «Selon l’ex-patron du Mossad, Israël ne résistera pas à la guerre que provoquera une attaque de l’Iran», Gili Cohen cite Dagan: «Si quelqu’un envisage sérieusement une attaque, il doit comprendre qu’il entraînera Israël dans une guerre régionale dont il ne saura pas comment sortir. Le risque pour sa sécurité serait insupportable. […] L’option militaire est la dernière option, l’ultime solution. Il faut envisager toutes les autres solutions avant le recours à la force.» A ceux qui l’ont critiqué, Dagan à répondu: «Je me sens obligé d’exprimer mon opinion sur certains sujets. Le Premier ministre et le ministre de la Défense sont les personnes en fonctions, mais parfois les bonnes intuitions et les bonnes décisions n’ont rien à voir avec le fait d’avoir été élu.»
En ce qui concerne les relations avec les Palestiniens, Dagan est d’avis qu’Israël devrait prendre l’initiative diplomatique: «Je pense qu’il devrait y avoir une initiative diplomatique. Les Palestiniens sont ici et il faudrait parvenir à un accord avec eux. Si nous ne faisons pas d’offre et que nous attendons, nous pourrions être confrontés à une réalité dans laquelle on nous imposerait des choses. Mais si nous pouvons choisir entre l’initiative et la contrainte, je préfère l’initiative.»3

Début de la guerre: entre le départ de Gates et celui de Mullen

Le 1er juin également, dans un article du «Haaretz» intitulé «Le nouvel état-major de la sécurité d’Obama pourrait approuver une attaque contre l’Iran», Amir Oren écrit qu’Obama a renouvelé une année avant les élections présidentielles son équipe chargée de la sécurité, ce qui entraîne de sérieuses conséquences pour Israël. Quatre mois avant le départ à la retraite de l’amiral Michael Mullen en tant que président des chefs d’états-majors interarmées, Obama a prévu pour lui succéder le général Martin Dempsey. Il y a peu de chances qu’au début de son mandat, Dempsey conseille à Obama d’attaquer l’Iran ou d’autoriser Israël à le faire. Il en va autrement de Mullen, qui ne réagirait pas avec enthousiasme à une attaque, mais ses liens avec l’état-major de l’armée israélienne sont si étroits qu’on peut supposer qu’il ne torpillerait pas une attaque israélienne sous Netanyahou et Barak. Oren conclut ainsi: «Entre la fin juin avec le départ de Gates et la fin septembre avec le départ de Mullen, le risque est grand que Netanyahou et Barak cherchent à créer la surprise en Iran, en particulier parce que cela détournerait l’attention de la question palestinienne.»
Voilà ce que pense Oren de la fenêtre temporelle d’une éventuelle guerre contre l’Iran.4

Absence d’aptitude au commandement

Le 3 juin, Ari Shavit évoque dans «Haaretz» une aggravation des tensions entre Dagan d’une part et Netanyahou et Barak d’autre part. Sous le titre «Dagan met en garde contre le manque de discernement de Netanyahou», il écrit que l’ex-patron du Mossad Meir Dagan s’inquiète davantage du manque d’aptitude au commandement du premier mi­nistre Benjamin Netanyahou et du ministre de la Défense Ehud Barak que des menaces iraniennes ou palestiniennes. La situation sera critique en septembre 2011 quand les Palestiniens demanderont devant l’Assemblée générale des Nations Unies la reconnaissance de leur Etat dans les frontières de 1967, demande dont Ethan Bronnen suppose, dans le «New York Times» du 3 juin, qu’elle sera approuvée.
Dagan qui, selon Shavit, est certes opposé à un tel Etat palestinien, est persuadé que pour son bien, Israël ferait mieux de prendre l’initiative diplomatique. Sinon il se pourrait que l’isolement croissant d’Israël mette ses dirigeants au pied du mur et les pousse à entreprendre des opérations irréfléchies contre l’Iran. Deux craintes ont incité Dagan à parler, Dagan qui est loin d’être un homme de gauche bien que ce soit ainsi que l’ont qualifié, à tort, les ministres du Likoud: ses opinions politiques sont plutôt un mélange de Sharon et d’Olmert. La première de ces craintes est celle, que nous avons déjà mentionnée, de voir Israël subir passivement des contraintes extérieures, si bien qu’il ferait mieux de prendre l’initiative de négociations (Dagan est favorable à l’initiative de paix saoudienne).
Sa seconde crainte, toujours selon Shavit, est que ne se développe une guerre régionale étendue à laquelle Israël aurait de la peine à résister. Si le traumatisme de Sharon était la défaite d’Israël à Latrun en 1948, celui de Dagan est la défaite de son pays au Sinaï dans les premiers jours d’octobre 1973. C’est à cause de ce traumatisme qu’il se sent obligé moralement d’empêcher une guerre inutile. C’est pourquoi, conscient qu’il brisait un tabou, il s’est adressé à l’opinion pu­blique pour ne pas faire partie de ceux qui se taisent, comme ce fut le cas avant la guerre du Yom Kippour.
Shavit loue le courage de Dagan. En temps normal, un ancien patron du Mossad ne se serait pas adressé ainsi à l’opinion publique, mais les temps ne sont pas normaux: il est moins cinq.5

Détourner l’attention de la création d’un Etat palestinien

Le 5 juin, dans «Haaretz», sous le titre «Ce que Dagan sait», Amos Harel fait part de quelques réflexions sur ce thème brûlant. Utilisant un terme du Mossad, il parle d’«assassinat ciblé» à propos de l’option militaire contre l’Iran par Dagan et relève que certains experts en sécurité, parmi lesquels il n’y a que peu de fans de Netanyahou et de Barak, craignent cependant que les déclarations de Dagan ne sapent les efforts israéliens en vue d’actions internationales contre l’Iran. Une issue positive est peu probable si l’Iran ne peut pas redouter une attaque d’Israël et si l’Occident ne peut pas comprendre qu’Israël pourrait «péter les plombs» («go berserk»). Le débat stratégique en Israël recouvre la période allant de septembre 2007, lorsqu’Israël, selon les médias occidentaux, a bombardé un réacteur nucléaire syrien, et septembre 2011, date de la tentative des Palestiniens d’obtenir de l’ONU la reconnaissance de leur Etat. De l’avis de certains experts occidentaux, la fenêtre des possibilités d’attaquer l’Iran se refermera.
Penser que Netanyahou et Barak chercheraient à éviter la crise qui les menace en septembre prochain (éventuelle reconnaissance d’un Etat palestinien par l’ONU) en attaquant l’Iran semble relever de la théorie du complot. Mais la question est de savoir quelles informations les responsables possèdent sur les événements-clés des dernières années. Si Dagan a vraiment observé un manque de discernement chez Netanyahou et Barak, il n’est pas étonnant qu’il tire la sonnette d’alarme publiquement, en particulier si son opinion est partagée, comme il semble le penser, notamment par l’ex-chef d’état-major de l’armée israélienne Gabi Ashkenazi, par l’ancien chef des Services de renseignements intérieurs (Shin Bet) Yuval Diskin et, avec moins d’enthousiasme, par l’ex-chef des Services de renseignements militaires Amos Yadlin.
Le fait qu’en parlant comme il l’a fait, Dagan ne se rende pas coupable de haute trahison est conforme au rapport intérimaire de la Commission Winograd sur la seconde guerre du Liban. On peut y lire ceci: «Le devoir suprême de loyauté parmi les professionnels est celui à l’égard de leur profession et de leur rôle, non celui à l’égard de leurs supérieurs hiérarchiques. Il vaut toujours mieux commencer par des discussions et des mises en garde à l’intérieur de l’organisation. Mais quand un supérieur ou une organisation agissent d’une manière qui peut, aux yeux d’un professionnel, causer de graves dommages, celui-ci devrait lancer une mise en garde et non chercher à éviter une confrontation directe avec son supérieur.» C’est là un principe qui réfère à des événements de la Seconde Guerre mondiale («Je n’ai fait qu’obéir aux ordres.») et aux conséquences qui en ont été tirées dans les Principes de Nuremberg (Chaque individu est personnellement responsable et ne peut pas se défausser sur la chaîne de commandement.)
Le journaliste du «Haaretz» conclut son article en écrivant que le personnage-clé d’une guerre contre l’Iran reste le chef de l’état-major. Il s’agit pour le moment de Benny Gantz. Bien que d’une manière générale, il ait l’air plus décontracté et plus ouvert à la critique que son prédécesseur Ashkenazi, un de ses anciens supérieurs a fait remarquer que c’était un homme intègre qui n’hésiterait pas, au moment critique, à rester sur ses positions.6

Le premier devoir civique de Dagan

Dans un article d’«Haaretz» du 5 juin intitulé «Israël devrait tenir compte de la mise en garde de l’ancien patron du Mossad contre une attaque de l’Iran», Gideon Levy déplore la nature du débat public en Israël. Pour lui, l’intervention publique de Dagan ne relevait pas seulement de son bon droit mais c’était son premier devoir civique. S’il avait agi autrement, il n’aurait pas rempli son rôle d’ancien chef du Mossad. Dans ses an­ciennes fonctions, il avait empêché des aventures comme celle de Netanyahou et de Barak, qu’il considère comme dangereuse. Il mérite qu’on le loue pour sa démarche responsable et courageuse. Il a agi en gardien de l’Etat désireux de lui éviter une seconde guerre du Yom Kippour. Ce n’est pas lui qui représente un danger pour Israël mais au contraire ceux qui voudraient lui interdire de parler. En se taisant, il aurait nui à la sécurité du pays. En parlant, en revanche, il la renforce. C’est l’heure de gloire de Dagan, dont le passé contient plus d’un chapitre trouble, aventureux, voire effrayant. Sur bien des points, il s’est exprimé de manière contradictoire, mais ce n’est pas un homme de gauche. Sur la question de l’Iran, il a toujours fait entendre la voix de la raison. Ceux qui lui ont confié pendant huit années le Mossad ne peuvent pas brusquement le faire passer pour fou, comme ils viennent de le faire. Si le Mossad avait été dirigé par un fou, la responsabilité en reviendrait à ses supérieurs.
A la fin de son article, Levy s’intéresse à la nature du débat public en Israël. On peut comprendre que des politiques cherchent à étouffer le débat public, bien que ce ne soit pas acceptable. Mais quand une armée de journalistes et de commentateurs s’y met, il y a quelque chose de fondamentalement faux dans la conception du rôle des médias. Au lieu de se comporter comme des hommes d’Etat ou des généraux, les médias auraient dû tirer la sonnette d’alarme, au moins aussi fort que Dagan.7

Dagan: Une attaque contre l’Iran serait contraire au droit international

Le 6 juin, «Haaretz» a publié, sous le titre «Barak: Les déclarations de Dagan sur l’Iran nuisent à la force de dissuasion d’Israël», une réplique du ministre israélien des Affaires étrangères Ehud Barak aux propos de Dagan. Il est revenu sur le sujet lors d’une interview accordée à «Israel Radio»: Toute tentative de clarifier les ambiguïtés de la question iranienne affaiblit la position d’Israël face à l’Iran. L’option militaire contre l’Iran doit rester sur la table afin que les efforts internationaux visant à stopper le programme nucléaire de l’Iran soient efficaces. Barak a précisé: «Il n’existe pas de décision d’attaquer l’Iran. Nous ne prenons pas des décisions à l’avance pour des situations hypothétiques. Je ne crois pas que quiconque serait heureux que l’on déclenche une opération militaire contre l’Iran.»
L’article de «Haaretz Service» et de «Reuters» fait remarquer en outre que Dagan a clairement fait la distinction entre deux programmes nucléaires iraniens, d’une part une structure secrète et d’autre part le programme civil. Seul le second est soumis à un contrôle international. Dagan a déclaré: «Toute at­taque contre le programme civil serait contraire au droit international.» L’article poursuit en mentionnant les craintes de Dagan dont nous avons parlé plus haut en ajoutant toutefois que l’ex-patron du Mossad a précisé qu’il était important de se rappeler que la guerre était seulement une option parmi beaucoup d’autres.8

Obama a-t-il l’intention de maintenir l’hégémonie occidentale?

Dans un article du 8 juin intitulé «Iran: Israël et les Etats-Unis tentent de provoquer une guerre régionale», «Haaretz Service» évoque l’appréciation de la situation par l’Iran. Il se réfère à un communiqué d’«Israel Army Radio» selon lequel le ministre iranien des Affaires étrangères accuse les deux pays de comploter contre l’Iran: «Les Américains croient que le résultat immédiat d’un conflit militaire dans la région sauvera le régime sioniste.» Il ajoute que les Etats-Unis et Israël essaient d’affaiblir les révoltes populaires dans la région afin de stopper l’extension de l’Islam auprès de leurs alliés dans la région. Obama veut maintenir l’hégémonie occidentale au Moyen-Orient et détruire la Répu­blique islamiste d’Iran.9

Tant qu’il y a de l’espoir, il y a de la vie

On souhaite pour tous les habitants du Moyen-Orient, et même au-delà, que dans la situation tendue actuelle des personnalités sages, prévoyantes et diplomates puissent l’emporter sur les va-t-en-guerre, d’où qu’ils soient. En effet, la guerre signifie toujours souffrances, misère, horreurs, graves maladies et mort.    •

1    Cf. George Szpiro: Der ehemalige Mossad-Chef macht sich Sorgen, Neue Zürcher Zeitung du 8/6/11.
2    Cf. Ethan Bronner: A former spy chief questions the judgment of Israeli leaders. New York Times du 3/6/11. www.nytimes.com/2011/06/04/world/middleeast/04mossad.html
3    Cf. Gili Cohen: Israel won’t withstand war in wake of strike on Iran, ex-Mossad chief says. Haaretz du 1/6/11. www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/israel-won-t-withstand-war-in-wake-of-strike-on-iran-ex-mossad-chief-says-1.365396
4    Cf. Amir Oren: Obama’s new security staff may approve attack on Iran. Haaretz du 1/6/11.

www.haaretz.com/print-edition/opinion/obama-s-new-security-staff-may-approve-attack-on-iran-1.365251
5    Cf. Ari Shavit: Dagan warns of Netanyahu’s poor judgment. Haaretz du 3/6/11. www.haaretz.com/print-edition/news/dagan-warns-of-netanyahu-s-poor-judgment-1.365616
6    Cf. Amos Harel: What Dagan knows. Haaretz du /5/6/11. www.haaretz.com/print-edition/opinion/what-dagan-knows-1.365976
7    Cf. Gideon Levy: Israel should heed ex-Mossad head’s Iran attack warning. Haaretz du 5/6/11. www.haaretz.com/print-edition/opinion/israel-should-heed-ex-mossad-head-s-iran-attack-warning-1.365973
8    Cf. Haaretz Service/reuters «Barak: Dagan’s comments on Iran hurt Israels’s ability of deterrence». 6/6/11. www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/barak-dagan-s-comments-on-iran-hurt-israel-s-ability-of-deterrence-1.366295
9    Cf. Haaretz Service: Iran: Israel and U.S. are trying to provoke a regional war. 8/6/11.
www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/iran-israel-and-u-s-are-trying-to-provoke-a-regional-war-1.366660


Libye : le pays des mirages

 

Par Victor Kotsev pour Asia Times Online

Les absurdités de la guerre en Libye ont atteint un nouveau degré, avec des voix contradictoires qui rendent très difficile de faire la part entre réalité et fantasme. Toutefois, il est clair que dans un futur prévisible, aucun vainqueur ne sera prêt à émerger et que ce conflit s’enfoncera un peu plus dans le chaos et le carnage.

 

Au cours de la semaine qui vient de s’écouler, les absurdités de la guerre de Libye ont atteint un nouveau degré. Les responsables américains disent que les collaborateurs de Kadhafi veulent négocier sa sortie ; Kadhafi dit qu’il va mourir en martyr (en réalité, cela fait un certain temps que l’OTAN tente de l’aider à faire exactement cela).

Les rebelles disent qu’ils progressent avec « difficulté », comme le soulignent le grand nombre de victimes dans leur camp et la situation sur le terrain. La Cour Pénale Internationale (CPI) dit qu’elle veut ajouter le viol de masse à l’inculpation de Kadhafi pour crimes de guerre, tandis que la Turquie offre des « garanties » au colonel s’il devait démissionner. En attendant, les bannières opposées de l’intervention humanitaire et de la souveraineté des États flottent si haut qu’elles semblent avoir perdu tout point d’ancrage sur le terrain.

Croyez ce que vous voulez ! Comment pourrons-nous un jour nous souvenir que cette guerre sera résolue seulement une fois terminée, probablement dans bien longtemps, par une variation de la règle universelle que l’histoire est racontée par les vainqueurs. Cependant, dans un avenir prévisible, aucun vainqueur n’émergera, mais seulement plus de chaos et plus de carnage. Ces moments constituent les angles morts de l’histoire : la Libye se trouve donc dans une période sombre, non seulement d’un point de vue humanitaire, mais aussi du point de vue de l’histoire.

Kadhafi, ainsi que l’influent think-tank américain Stratfor le soutient, semble faire le pari d’une impasse. Stratfor a écrit dans un rapport récent :

Kadhafi a perdu toute chance de pouvoir réunifier la Libye sou son règne, mais il continue à espérer qu’il pourra survivre à la campagne aérienne de l’OTAN. Il est impossible de dire s’il croit vraiment ou non pouvoir reconquérir toutes les régions qu’il a perdues depuis février. Malgré tout, si Kadhafi devait parvenir à tenir pendant les prochains mois, il pourrait contraindre l’Occident à négocier un accord sur une certaine forme de partition, aussi dur à avaler que cela puisse paraître pour les pays qui mènent la campagne aérienne sous l’égide du Conseil des rebelles. En public, il nie avoir la partition comme objectif, mais avec une victoire totale qui est hors de question, ce serait le meilleur résultat possible qui resterait pour le dirigeant libyen.

En effet, la plupart des combats récents se sont déroulés autour d’importants terminaux d’exportation de pétrole, et l’on rend compte que Kadhafi et les rebelles se livrent une vive concurrence pour le contrôle des capacités de production de pétrole. Comprendre : sur le terrain, les deux camps sont à la recherche d’une source de revenu stable à long terme, très probablement en prévision d’une impasse prolongée qui nécessiterait de se réarmer constamment. Avec de puissants réseaux de contrebande d’armes qui ont déjà pris racine en Libye, l’embargo sur les armes, de toute façon régulièrement violé par toutes les parties, n’est guère une nuisance.

Sur le terrain, à l’Ouest de la Libye, le gouvernement a eu recours en grande partie à la même stratégie que celle qu’il a appliquée précédemment pour conduire à une impasse à l’Est. Ses tactiques et son équipement militaires supérieurs démoralisent les rebelles et leur infligent de lourdes pertes. Le lourd bilan civil sert à élargir la division et à inciter à la haine entre les partisans de Kadhafi et les rebelles, sclérosant ainsi ce conflit et consolidant la base de soutien du colonel. (La CPI envisage d’inculper Kadhafi de crimes de guerre contre la population civile ; les frappes aériennes de l’OTAN de plus en plus intensives produiraient également de lourds « dommages collatéraux »).

Sur le plan militaire, Kadhafi est confronté à une milice relativement nouvellement recrutée à l’Ouest, sans doute composée en grande partie d’hommes mécontents venant de la grande ville portuaire de Misrata, le principal fief rebelle dans cette partie du pays et l’épicentre de violents combats, ces deux ou trois derniers mois. Outre les bombardements aériens implacables de l’OTAN contre les forces du gouvernement, un facteur majeur derrière les avancées récentes des rebelles a été la disponibilité en hommes et en armes légères de contrebande arrivées par voie maritime.

« Les rebelles de Misrata ont de grandes ressources potentielles en hommes », explique un reportage de la BBC. « Dans cette population de 300.000 personnes beaucoup se sont durcis dans leur opposition au Colonel Kadhafi, durant de ce que les dirigeants occidentaux ont comparé à un « siège médiéval », disent les habitants [1]. »

Les rebelles sont forts lorsqu’ils combattent en ville, sur des lignes d’approvisionnement et de communication courtes et sur un terrain qui leur est intimement familier. Cependant, une fois qu’ils avancent vers Tripoli, la capitale de Kadhafi, comme ils l’ont tenté à maintes reprises ces dernières semaines, leur manque de discipline et d’entraînement de base devient déterminant.

Ils sont susceptibles de tomber dans des pièges et des embuscades où les armes lourdes de Kadhafi, cachées dans des endroits difficiles à découvrir à l’avance et à bombarder depuis les airs, les déciment. C’est ce qui s’est passé sur le front de l’Est entre les villes de Ajdabiya et de Brega, il y a deux mois [2] ; en fait, ce s’y est produit à nouveau dimanche dernier, quand une attaque rebelle sur Brega a été repoussé et que plus de la moitié de leurs forces ont été blessées ou tuées [3].

Aujourd’hui, la ligne de combat entre Misrata et les villes voisines à l’Ouest semble très similaire à la ligne de combat fluide dans l’est dans les premiers jours de la campagne de l’OTAN. Les rebelles ont repoussé de Misurata les troupes du gouvernement et ont avancé en direction de Tripoli, avec de violents combats dans les villes de Zlitan et de Zawiya.

Cependant, les forces de Kadhafi ont par la suite contre-attaqué et, en fin de semaine dernière, les combats se déroulaient à nouveau autour de Misrata, faisant des dizaines de morts et un nombre inconnu de blessés parmi les rebelles. Dimanche, le gouvernement a emmené des journalistes étrangers pour une brève visite tendue du centre de Zawiya [4]. Tôt lundi, des reportages sont sortis disant que les rebelles avaient de nouveau avancé vers la ville.

Une milice berbère rebelle distincte s’est emparée de la ville de Yafran, mais on rapporte qu’il y a eu peu ou pas de résistance et qu’il est peu probable que les Berbères avancent sur Tripoli. Selon certaines sources, Kadhafi garde en réserve ses troupes d’élite les mieux préparées ; actuellement, il semble s’appuyer sur une stratégie de guerre de mouvement et de contre-attaques, afin de retarder la campagne et de consolider son contrôle sur un territoire de base.

Pendant ce temps, L’OTAN a intensifié ses bombardements, la capitale Tripoli et le siège désormais vide de Kadhafi attirant un grand nombre des bombes. Cette stratégie semble viser à démoraliser le cercle rapproché du colonel, dans l’espoir que ce dernier sera éliminé par un putsch interne. La secrétaire d’Etat états-unienne Hillary Clinton a récemment affirmé que des propositions « nombreuses et répétées », faites par des personnes proches de Kadhafi pour qu’il négocie son départ du pouvoir, lui était parvenues [5].

En dépit des rapports faisant état qu’une poignée de proches collaborateurs de Kadhafi ont été tués, blessés ou ont fait défection, cette stratégie ne semble pas fonctionner. Kadhafi insiste sur le fait qu’il restera dans son pays jusqu’à la fin (ce qui signifie, au pouvoir sous une certaine forme), et il est peu probable que son cercle rapproché, constitué de ses proches et des personnes dont le destin est intimement liée au sien, prendrait des mesures contre sa volonté.

La proposition de la Turquie visant à lui offrir des « garanties », sans doute contre des poursuites pénales, semble vide, en particulier à la lumière de l’intention déclarée de la CPI de l’inculper de crimes de guerre. L’exemple du Nigeria, qui est revenu sur des garanties similaires faites à l’ancien président libérien Charles Taylor et qui l’a extradé 2006, est susceptible d’être encore présent à l’esprit de Kadhafi.

Il existe deux façons de sortir de l’impasse [6] : en éliminant physiquement Kadhafi et une grande partie de son cercle rapproché ou si l’OTAN envoie des forces terrestres en Libye. Un certain nombre de bombardements de l’OTAN dans les derniers mois ressemblait beaucoup à des attentats contre sa vie ; l’un d’eux aurait tué le fils obscur de Kadhafi, Saif al-Arab, et plusieurs petits-enfants du colonel. De manière ironique, la fille de Kadhafi a récemment intenté un procès pour crimes de guerre contre l’OTAN sur la base de cet incident.

Même s’il est difficile de dire combien de personnes en dehors de Kadhafi l’OTAN aurait à tuer pour abattre son régime, certains responsables de l’OTAN ont déjà commencé à tergiverser (plutôt que d’émettre des réfutations) pour savoir si Kadhafi est un objectif officiel de la campagne. « Tandis que l’assassinat de dirigeants étrangers est généralement mal vu et rarement admis, Kadhafi ne devrait probablement pas compter sur la loi pour le protéger », conclut Joshua Keating, dans une récente analyse juridique parue dans Foreign Policy [7].

Quant à une invasion terrestre, c’est une option encore plus risquée et serait le signe que l’OTAN considère que tout le reste a échoué. Toutefois, plusieurs indices montrent que l’alliance pose les bases d’une possible guerre terrestre en Libye, notamment, l’utilisation d’hélicoptères et la surenchère d’allégations de crimes de guerre.

Hormis ces deux options, il ne semble pas y avoir grand chose d’autre qui puisse chasser Kadhafi du pouvoir. Nous devrions envisager des replis tactiques du colonel à la lumière de ces menaces. S’ils ne se concrétisaient pas, une impasse en Libye serait pratiquement assurée au bout du compte. En attendant, ce conflit nous réserve plus de chaos et de confusion.

Victor Kotsev

 



Par Salima Ghezali.
Mardi 26 Avril 2011

Il ya plusieurs façons de faire fausse route. Continuer dans la même voie pour le régime. Et appeler à un coup d’Etat pour l’opposition.

Que le Président Bouteflika soit malade cela ne constitue qu’un facteur aggravant de la crise. Cette dernière était déjà là quand le public sortait les chaises sur les trottoirs pour écouter aux terrasses des cafés le Bouteflika du premier mandat discourir à l’infini. Sur l’Algérie et sur le monde. Sur le passé et sur l’avenir. Sur le peuple et sur le pouvoir. Sur le président et sur les généraux.

Mais sur toutes ces questions Bouteflika comme tous ses prédécesseurs- et ceux qui les ont fait- n’a eu que des discours.

La réalité n’a jamais été abordée sérieusement. Par les actes. Ce n’était pas le but du jeu. Même si les discours se sont multipliés, tantôt se répétant. Tantôt se contredisant. Tantôt dans le style du sketche de Ramadan. Tantôt dans le savant babillage des experts. Et tantôt dans les roucoulements de quelques courtisans. Ou les rugissements de quelques opposants. La plupart en service commandé. Ou même pas. Ce qui est presque pire dans l’évaluation de l’état d’avilissement politique d’une société.

Bouteflika est malade et Ali yahia Abdennour demande sa destitution légale par recours à l’article 88 de la constitution.

A la tête d’une CNDC politiquement aussi malade que le Président lui-même, le vieux routier des Droits de l’Homme veut confier à un « conseil national de transition » désigné par un clan (fût-il de l’opposition !) la mission de tracer la feuille de route pour la sortie de crise.

On devine que cela ne va pas plaire aux autres clans. Ceux dans l’opposition. Pas plus que ceux déjà au pouvoir. Mais quel bonheur pour la crise !

Enfin ! Il ya là de la vraie matière pour continuer à faire comme avant en ayant l’air de changer. Et en changeant juste les figurants. Pour juste un épisode.

Et ce n’est pas le pire ! Le pire est que le pays, sa crise multiforme, sa société déstructurée, sa morale en putréfaction avancée, ses équilibres précaires, ses élites sous influence, traumatisées ou au bord de la crise de nerfs, ne seront pas en mesure de supporter le choc d’une autre issue illusoire.

Encore une porte ouverte sur le vide et tout le monde descend !

Ou plutôt tombe.

Qu’il est doux à demander Iskat ennidham ! Quand on est persuadé que le Nidham c’est l’Autre !

Quand on oublie, ou ne sait même pas, de combien d’autres on est l’Autre !

Et qu’on est le Nidham de tous ceux pour qui on est l’Autre.

On croit un certain nombre de choses assez curieuses chez nous.

Que seul le pouvoir est porteur de fausses solutions.

Que seul le pouvoir est concerné par le changement.

Que seul le pouvoir doit mettre ses actes en conformité avec ses paroles.

Et quand ça tourne mal on appelle l’armée à un redressement révolutionnaire.

Ou les jeunes à prendre les maquis.

Le problème est qu’on se trompe lourdement à demander aux militaires de prendre partie dans cette affaire.

Qu’ils n’ont plus les moyens, combien même en auraient-ils l’envie, de redistribuer les cartes comme ils l’ont toujours fait jusqu’ici.

Le problème est que les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus envie de mourir pour les multiples « opiums »des idéologies. Même pas celles d’Internet.

Tant qu’à faire avec la violence. Les maquis des narco- trafiquants et du trafic d’armes sont un horizon stratégique ouvrant bien plus de perspectives de promotion sociale qu’un statut de martyr pour une révolution « par et pour les autres »

Dans sa faillite, le Pouvoir algérien a réussi à entrainer la faillite de l’opposition. Et la faillite de la société. C’est là le drame. Et c’est à ce drame qu’il faut trouver une solution.

C’est en cela que l’Algérie n’est pas concernée de la même manière que les autres par le « Printemps arabe ».

La révolution, si elle devait avoir lieu ici, sera consensuelle, négociée et pacifique !

A tous les autres programmes ce sera NON !

Elle a déjà donné l’Algérie !

Aux illusionnistes, aux génies du changement par décret, aux révolutionnaires de palais, aux relais d’ambassades, aux imbéciles impénitents, aux prédateurs à dents longues, aux assassins, aux calomniateurs, aux fanfarons, aux traitres, aux criminels et aux mercenaires de toutes obédiences !

Elle a donné les plus naïfs de ses enfants. Les plus irremplaçables. Par ce qu’on mettra longtemps avant de faire pousser à nouveau sur cette terre de cette sorte d’enfants qui meurent pour des idées.

On ne mourra plus désormais que pour tuer. La nuance est de taille. Entre ces deux espèces de candidats au sacrifice.

Il ya une génération qui a été sacrifiée. Et une autre qui préfère vendre chèrement sa peau. Et tant qu’à l’offrir ce sera aux poissons. Au feu. A la corde. Au bitume. Mais pas pour vos figures.

Les réactions au discours prononcé par le président Bouteflika vendredi dernier révèlent au moins une chose. La fracture qui traverse la scène algérienne entre une société virtuelle qui dispose du pouvoir réel, dont celui de neutraliser les institutions, et une société réelle qui ne dispose que d’un pouvoir virtuel, celui de se mobiliser.

Il reste quelques chances de sortir le pays de ce jeu pervers qui consiste à faire se télescoper le virtuel et le réel Sans que jamais ils ne se rencontrent.

Il est temps 50 ans après l’indépendance de libérer la société et le pouvoir. De ce piège des apparences. Fausses institutions, fausses sociétés, fausses mobilisations, fausses solutions et des textes à profusion.

Une seule règle en amont : Pas d’exclusion. Une seule en aval : le respect de la règle. Et entre les deux se mettre d’accord sur la règle.

Par une curieuse ironie du sort, à l’époque où Bouteflika remplissait bien sa mission d’amuseur des foules, après le diner en s’installant pour rigoler un bon coup on allait écouter le président parler dans les chaumières et on disait faut pas rater Cassandra ! C’était le nom du feuilleton mexicain à la mode avant l’arrivée des concurrents turcs.

Pour rappel Cassandre est le nom de cette héroïne grecque qui annonce les catastrophes. Dont la destruction de Troie.

Pour rappel également, un homme averti de la chose politique algérienne avait dit de Bouteflika à son arrivée au pouvoir : il enterrera le système… ou le pays.

Ne l’aidons pas à enterrer le pays par de fausses solutions.
S.G.


L’obscur objet d’un débat interdit sur les lignes rouges
Par Ahmed Selmane . lanation.info
Mardi 26 Avril 2011

La lecture des journaux pour fastidieuse qu’elle soit est parfois édifiante. On peut au détour d’une « analyse » découvrir, clairement formulé, l’infini agacement des différentes déclinaisons du régime sur la question du «changement». L’un de ces écrits de l’agacement post-Bouazizi qui saisi le système algérien n’hésite pas à exiger un débat à pas cadencés et en ordre serré où les intervenants s’exprimeraient sur la base de « questions fermées qui n’autorisent pas les approximations, les longues digressions et les perversions qui vont avec ». Gare aux « déviateurs » et aux « déviants » qui se piqueraient d’essayer de franchir les sacro-saintes « lignes rouges » qui officiellement n’existent pas. Mais qui sont néanmoins présentes. « Le système algérien a toutes les apparences du pluralisme et toute la réalité du parti unique », observe M.Abdelhamid Mehri.

Apparences partisanes

Dans les apparences partisanes du système, il est dévolu à Ahmed Ouyahia, actuel premier ministre et chargé du RND, le rôle du rabat-joie. Le méchant qui refroidit les ardeurs, affirme que l’Algérie ne connaît pas de crise politique et qu’il n’y a rien à changer. Les autres apparences – ou apparitions – du système se chargent de nuancer sur le mode de « tout va bien » mais « améliorons » : changeons de gouvernement, allons vers un régime présidentiel dit l’un, parlementaire rétorque l’autre. Et pour que toutes les « questions fermées » soient énoncées, on aura, dans la fantomatique scène politique sous contrôle, des gens qui « oseront » poser la question du départ d’Abdelaziz Bouteflika comme étant la clé voire la finalité du changement. Une fois ces pistes lancées – et alors qu’à l’étranger les américains en particulier pressent les régimes amis de faire quelque chose pour leur éviter les contorsions auxquelles ils ont du se résoudre en Egypte -, le chef de l’Etat décide donc de lancer une réforme textuelle

Questions fermées

Changer quelques lois et la Constitution, voilà donc des questions « fermées » officiellement annoncées avant d’être énoncées. Les sujets sont « cadrés » pour reprendre l’analyse agacée d’un membre de la confrérie soucieux de l’ordre et de son maintien. Changer les lois et la Constitution n’est pas inutile. Des constitutionnalistes peuvent ressortir, dans les journaux, les arguments de débats qui n’ont rien de nouveau sous le soleil, des universitaires transformés en « néo-mouhafed » des temps « pluralistes » ont droit à la télévision pour décortiquer la parole officielle et, accessoirement, des étudiants en droit et sciences politiques peuvent rafraichir leurs connaissances. Mais en Algérie on change des textes – et parfois des têtes – pour que le régime ne change pas. On n’est pas sorti de cette configuration. C’est le premier constat à faire. L’Algérie n’a pas un problème de textes. Suggérer des discussions sur les imperfections d’une Constitution et de lois qui ne sont pas appliquées permet de déplacer le débat. Or, le seul débat pertinent en Algérie – et il n’a rien de subversif – porte sur la mise en conformité du pouvoir réel avec le pouvoir légal. Le vrai débat est bien celui qui porte précisément sur les « lignes rouges » elles-mêmes. C’est la « question ouverte » qui rend secondaire toutes les questions fermées. Il est clair que le régime qui se sent conforté par des recettes pétrolières conséquentes ne va pas se mettre en « débat » pour le plaisir des opposants. Il y a un combat à mener pour le changement qui, nécessairement, sera de longue haleine.

Évolutions inquiétantes

La Turquie progresse vers la démocratie dans un combat qui dure depuis des décennies entre une société qui tente de s’affirmer et un « Etat profond » informel qui, depuis Atatürk, exerce une tutelle sur elle. Le premier enjeu est donc de « déverrouiller » le débat sur le changement, de le définir clairement et de l’articuler au vécu des algériens. Comment créer le vrai débat malgré les écrans de fumée ? Il n’y a pas de réponse évidente. Il est certain cependant qu’il ne faut pas attendre que le régime le fasse. Le « débat textuel » qu’il annonce ne peut sortir des questions « fermées » auxquelles il a d’ailleurs déjà répondu. Il faut d’autant plus forcer ce débat que les évènements en cours dans l’aire arabe montrent qu’un changement qualitatif inquiétant est en train de s’opérer : des forces d’oppositions internes qui se sont pendant longtemps interdits, par instinct patriotique, toute accointance avec l’extérieur n’hésitent plus à jouer à cette carte. Raisonnablement, ces évolutions inquiétantes devraient amener les acteurs « intelligents » du régime à engager, avec la société, le changement démocratique différé depuis la fin des années 80. Mais les cas libyen et syrien sont là pour démontrer que la rationalité n’est pas le propre du système autoritaire. Ces mêmes cas montrent qu’à trop créer des « lignes rouges » censées être infranchissables, on pave le chemin vers le pire. « N’y a-t-il pas parmi vous un homme raisonnable ? ». La question ne se pose déjà plus dans certains pays arabes…
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27 avril 2011


Algérie: vers la fin du compromis social fondé sur la rente ?
23 Avril 2011 Par ahmed.dahmani
L’Algérie indépendante fut marquée par l’organisation de son économie autour de la rente pétrolière. Un compromis social, tacite, s’est établi autour de ce système, dans les années 1980. Constamment remis en cause, ce modèle survivra-t-il aujourd’hui dans un pays en pleine mutation ?

Ahmed DAHMANI, membre de la section LDH Val-de-Bièvre et du Collectif « Pour un Maghreb des droits de l’Homme »

Plusieurs faits marquants, dans l’Algérie de ces dernières années, attestent la dégradation de la situation économique et sociale et le rejet du pouvoir politique qui domine depuis l’indépendance en 1962. Tous les jours, depuis le début des années 2000, des populations poussées à bout (1) sortent dans la rue pour crier leur colère, sous forme d’émeutes, de saccages, d’incendies d’édifices publics, de barrages de routes, etc. (2) Des jeunes, et des moins jeunes, sortent dans les rues de leurs agglomérations, parfois de simples bourgades, pour crier leur désespoir et revendiquer, qui un travail, qui un logement, qui de l’eau potable, etc. D’autres faits, non moins dramatiques, concernent des hommes, des femmes – et pas seulement des chômeurs –, parfois des catégories sociales en principe établies (travailleurs, employés, voire fonctionnaires…). Ils tentent la traversée à la recherche de l’eldorado, au nord de la Méditerranée, et souvent se retrouvent au fond des mers, dans les prisons tunisiennes ou libyennes, soit, pour les plus chanceux, dans les centres de rétention (à Lampedusa ou ailleurs), avec l’espoir d’une libération hypothétique. Enfin, en écho aux révoltes de la Tunisie voisine, à l’acte désespéré de Mohammed Bouazizi, une vingtaine d’Algériens ont commis le même geste d’immolation, et quatre en sont morts.
Nous retrouvons en Algérie quasiment les effets des mêmes causes que dans les autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient (3) : chômage endémique, faiblesse du pouvoir d’achat et surtout absence de toute perspective, notamment pour les jeunes générations, en dépit de potentialités socio-économiques et culturelles importantes. La situation paraît cependant singulière, comparée à celle des pays de la région.

L’Algérie indépendante et l’Etat rentier

La spécialisation de l’Algérie dans la production et l’exportation des hydrocarbures date de la fin de l’ère coloniale, au milieu des années 1950. Toutes les stratégies de développement initiées par les gouvernements algériens successifs, de même que les programmes d’ajustement structurel, dictés par le FMI au milieu des années 1990, n’ont fait que renforcer cette tendance.
Ainsi, en douze ans, la part des hydrocarbures (pétrole et gaz) dans le produit intérieur brut a été multipliée par 1,65 : si, en 1995, les hydrocarbures représentaient 29 % du PIB, ils passent à 47,9 % en 2007. Quant à la fiscalité pétrolière, elle atteint 78 % en 2006, contre 62 % en 2002 ; et autour de 12 %, seulement, dans les années 1960. La part des hydrocarbures dans les exportations était de 69 % en 1970. Elle est aujourd’hui de 98 %. Même le Venezuela et l’Arabie saoudite sont en deçà. La branche des hydrocarbures, qui assure l’essentiel des exportations de l’Algérie, constitue le principal moteur de l’économie. Le prix du pétrole demeure la variable déterminante de la politique économique de l’Etat. Chaque année, le budget, le programme des importations, le volume des différentes subventions, etc., sont calculés en fonction du prix du pétrole. Ses fluctuations, notamment quand elles sont à la baisse, peuvent provoquer de graves problèmes économiques et sociaux.
Cette « rentisation » de l’économie s’étend aussi à la société. Elle a été un choix permanent de l’Etat algérien, plus précisément son groupe dominant (armée et services de sécurité), qui va privilégier un type d’intégration sociale financé par les ressources de la rente plutôt que fondé sur le travail et la production. S’établit alors un type de rapport singulier où l’Etat n’exige pas du citoyen-travailleur des devoirs mais ne lui reconnaît pas de droits : une sorte de « contrat » tacite, où l’absence d’efforts dans le travail et la production a pour contrepartie l’abstention de toute revendication sociale. Singulière configuration que ces rapports entre l’Etat et les citoyens !

L’illusion d’une prospérité sans limites

Dans la mesure où il centralise cette ressource, l’Etat se voit dans l’obligation de la redistribuer. Pour leur part, les citoyens vont considérer cette obligation morale de l’Etat comme un droit imprescriptible : les besoins sociaux se multiplient, les demandes sociales sont croissantes et insistantes. A cet effet, les entreprises étatiques et les administrations sont sommées d’employer des sureffectifs pour limiter la pression du chômage. La plupart des entreprises relevant de l’Etat sont maintenues en activité, alors que leur situation financière est catastrophique. Les prix des produits de consommation courante sont subventionnés par l’Etat pour soutenir le pouvoir d’achat des couches défavorisées, et éviter leur mécontentement.
La stabilité sociopolitique dépend dorénavant de ce nouveau « contrat ». Dans les faits, elle dépend moins des conditions internes du rapport direct de l’Etat aux citoyens que du lien avec le marché pétrolier international. D’où la capacité de l’Etat à négocier une part toujours plus importante de la rente pétrolière.
L’accès à la rente, l’inscription dans ses réseaux et ses circuits deviennent les préoccupations essentielles des différents agents économiques et sociaux. De nouvelles valeurs sociales marquent l’acte d’investissement, de production et de consommation. La croyance en une croissance sans limites, grâce au pétrole, est tenace (elle s’avérera illusoire). Le gaspillage et l’apparat deviennent des normes établies, au niveau des structures et des responsables étatiques. L’esprit de création, les capacités d’innovation ne sont pas encouragées. La culture de la rente s’impose à l’ensemble du corps social : perte du sens de l’effort, mépris du travail, développement de l’esprit de jouissance et de consommation, de l’illusion d’une prospérité sans limites. L’esprit civique disparaît et la corruption se généralise.

Une économie extrêmement fragile

En 1985-1986 l’Algérie subit un contre-choc pétrolier violent : les cours s’effondrent et se conjuguent avec la dévaluation du dollar (monnaie exclusive des transactions d’hydrocarbures). Pour l’Algérie, le choc va être particulièrement ressenti. Les importations sont réduites, l’approvisionnement des ménages et des entreprises chute. Tous secteurs confondus, la production baisse, le déficit des entreprises étatiques s’alourdit et leurs découverts bancaires s’aggravent. Le déficit budgétaire devient permanent et la dette extérieure empire. Ce retournement brutal du marché pétrolier va révéler l’extrême vulnérabilité d’une économie où la rente agit comme une variable exogène, déterminant le niveau d’activité économique, le niveau d’emploi et d’investissement, la politique économique.
Sur le plan social, les conditions de vie de la majorité de la population se dégradent dangereusement. Encouragé par les pénuries, le marché parallèle connaît un développement sans précédent. Plus grave encore, pour une société algérienne marquée par l’égalitarisme cultivé lors de la lutte de libération nationale, l’affairisme, la spéculation, l’étalage sans retenue de leurs richesses par les nouveaux nantis détonnent dangereusement avec l’austère décennie 1970. Conséquence logique, le mécontentement social se développe rapidement, jusqu’aux émeutes d’octobre 1988.
Entre 1988 et 1991, des réformes économiques et politiques sont engagées (4) : nouvelle Constitution instituant le multipartisme ; libéralisation de la presse écrite ; ratification des conventions internationales de protection des droits de l’Homme, etc. Mais ce processus de libéralisation politique n’a jamais été conçu par les tenants du pouvoir d’Etat comme un renoncement à l’exercice du monopole politique. Tout au plus est-il considéré comme un assouplissement des règles de son fonctionnement. L’essentiel est de maintenir à la source principale sinon exclusive du pouvoir politique les principaux généraux de l’armée et des services de sécurité, de préserver la même opacité dans la chaîne des décisions.

De la décennie de violences à Bouteflika

Cette volonté de ne pas se dessaisir du monopole politique explique l’interruption du processus électoral, qui devait assurer la victoire des islamistes aux législatives de décembre 1991. L’Algérie va alors connaître plus d’une décennie de violences meurtrières, causant des centaines de milliers de morts, de disparus, des blessures physiques et psychologiques profondes, à ce jour encore béantes.
L’atténuation des violences coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’A. Bouteflika. Coopté par les principaux cercles de décision, il est seul candidat à la présidentielle d’avril 1999, et bien sûr élu. Aujourd’hui, le Président en est à son troisième mandat (5). Dès son premier mandat, il profite de la nette amélioration de la situation économique, grâce au renchérissement des prix du pétrole.
Jamais, dans l’histoire de l’Algérie indépendante, le pays n’a disposé d’autant de ressources financières. Près de quatre cents milliards de dollars sont engrangés en une dizaine d’années. Une manne inattendue, qui servira à apurer la dette extérieure, à financer de grands chantiers d’infrastructures et à disposer de réserves de change (6). Néanmoins, l’horizon économique demeure peu lisible et l’Algérie cumule les dépendances de toutes natures : les chantiers d’infrastructures et de logement sont confiés à des entreprises étrangères (asiatiques, turques, égyptiennes, etc.), qui recrutent une partie de leur main d’œuvre dans leur pays d’origine. Le sous-développement agricole rend impérative l’importation de près de la moitié de la consommation alimentaire des Algériens. Et surtout, la prédation et la corruption, naguère contenues ou limitées, prennent des proportions colossales.

Un Algérie aujourd’hui en colère

Attisée par l’afflux de milliards de dollars dans les caisses de l’Etat, l’avidité des nouveaux riches est sans limites, l’étalage de leurs fortunes mal acquises indécente aux yeux de la majorité de la population, qui voit les inégalités sociales s’aggraver, les catégories populaires, et même les couches moyennes, se paupériser. Près de 40 % de la population ne dispose pas du seuil minimum (trois cent cinquante euros mensuels) pour vivre modestement. Le chômage est estimé à 10 % mais les rues algériennes sont bondées de jeunes vivant du « commerce informel », quand ils ne passent pas leurs journées dans l’oisiveté et l’ennui, sans espaces de loisirs ou de détente. Le logement est inaccessible pour la plupart des citoyens qui voient se multiplier les programmes de construction sans que la crise s’atténue.
Plus encore, à la différence des années 1980, où l’islamisme politique avait rayonné, la société a connu des mutations socioculturelles profondes. La population algérienne a doublé en trente ans : trente-six millions d’Algériens et d’Algériennes aujourd’hui, majoritairement jeunes, instruits et très urbanisés. Par ailleurs l’espace public n’est plus réservé aux seuls hommes ; la proportion des jeunes filles dans les universités est au moins égale à celle des garçons, l’emploi féminin a beaucoup progressé.
Fortement imprégnés par la révolution informationnelle en cours (7) (TV satellitaires, Internet, réseaux sociaux…), les Algériens sont à l’écoute du monde et leurs besoins se sont accrus et complexifiés.
Dans ce contexte, la tentation du pouvoir d’utiliser la rente pour « calmer la rue », en annonçant distribution de logements, soutien des prix, création d’emplois, etc., pourrait s’avérer être une grande erreur d’analyse et de jugement face aux mouvements populaires qui montent dans toute l’Algérie. Les diverses mobilisations sociales, les multiples tentatives d’organisation de la révolte sauront-elles conserver leur forte dimension morale et éthique ? Iront-elles jusqu’au bout de leur rejet du système rentier, corrompu et corrupteur ? C’est, aujourd’hui, tout l’enjeu en Algérie.

(1) Le pouvoir réprime systématiquement tous les mouvements de revendication organisés par les syndicats autonomes, ne laissant d’autre choix à l’expression sociale que la rue.
(2) Pour la seule année 2010, il a été relevé officiellement plus de neuf mille manifestations à travers le territoire national, soit plus d’un mouvement de révolte par heure.
(3) La lecture des rapports du Pnud sur le développement humain dans le monde arabe dans les années 2000 est particulièrement éclairante à ce sujet.
(4) Ahmed Dahmani, L’Algérie à l’épreuve, économie politique des réformes, 1980-1997, L’Harmattan, 1999.
(5) Après modification de la Constitution qui, à l’origine, limitait l’exercice à deux mandats.
(6) Estimées, par le FMI, à cent soixante-dix milliards de dollars en 2010.
(7) Ahmed Dahmani, « Economie politique de l’Internet au Maghreb », in La Démocratie à l’épreuve de la société numérique, Karthala, 2007.

QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Publié: 28 avril 2011 dans actualité, analyse & opinion
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QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Alger le 22 avril 2011

COMMUNICATION DE DJAMEL ZENATI

Les récentes révoltes au Maghreb et au Machreq ont fait naître un grand espoir chez tous les peuples de la région. Elles ont réussi par ailleurs à ébranler beaucoup de certitudes et à démystifier des clichés considérés jusque là comme définitivement établis.

En effet, le mythe de l’invincibilité des autoritarismes de la région s’est effondré et le paradigme de l’incompatibilité de l’islam avec la démocratie invalidé. La thèse de l’incapacité génétique des peuples de la région à construire un Etat moderne est écartée et l’idée que ces autoritarismes sont un rempart contre l’intégrisme et le terrorisme est désormais abandonnée.

C’est dans cette conjoncture de grande intensité politique que ressurgit le thème du changement.

La notion de changement

Le changement a longtemps été attribué par la mémoire collective à la thématique officielle.
La forme propositionnelle « changement dans la continuité » ou plus encore sa réplique populaire « changement de façade » l’ont très vite marqué d’une charge suspicieuse et caricaturale.

Depuis quelque temps la problématique du changement revient au devant de la scène et polarise le débat public.
La forme adjectivale « changement radical » avancée dans la foulée des récentes contestations vise à réinscrire cette notion dans la positivité.
Il faut toutefois préciser que le degré de généralité de cette expression et l’unanimité qu’elle suscite tendent à diminuer de sa pertinence.

Pour cela il est impératif de définir le sens que recouvre cet objet complexe, de mettre en évidence sa nécessité et enfin de rendre visible les conditions de sa possibilité.

Pourquoi un changement radical

Le changement radical est dicté tant par le contexte national que par l’environnement international.

En effet l’Algérie est doublement menacée. Elle l’est d’abord par la persistance d’un système politique autoritaire qui ne cesse de produire échec et régression. Le sentiment d’exclusion qui gagne de plus en plus de couches sociales et la paralysie flagrante des institutions légales augurent de lendemains incertains. L’affaiblissement de l’identification à la communauté nationale et le repli dans des structures à solidarité primordiale fragilisent les fondements même de notre nation. L’émergence d’utopies communautaristes, latentes ou dominées, est un signe révélateur.

Elle l’est aussi par les effets pervers et ravageurs d’une mondialisation effrénée.
L’option d’un développement basé exclusivement sur l’industrie extractive a imprimé un caractère rentier à notre économie. Ce qui a engendré une dépendance structurelle de plus en plus accrue. L’embellie financière enregistrée ces dernières années aurait pu être exploitée pour réengager notre pays dans la voie de la reconstruction. Hélas elle n’a servi qu’à grossir les fortunes mal acquises, à entretenir les clientèles, à corrompre les consciences et à tenter d’acheter la paix sociale. Jamais « le paradoxe de l’abondance » n’a eu une aussi parfaite illustration.
Qu’adviendrait-il de notre pays si la demande mondiale en énergie venait à baisser ou que le cours du pétrole chutait ?

Cette justification de la nécessité du changement par la menace ne relève aucunement de quelque idéologie sécuritaire, cette dernière consistant à user d’une menace virtuelle à des fins dissuasives

L’enjeu qui se pose à notre pays aujourd’hui transcende les clivages politiques traditionnels et dépasse largement la question du pouvoir.
Il s’agit de relever un double défi.
Le premier défi est celui de l’intégration nationale. Il passe par la reconnaissance de tous les droits à même de fonder une citoyenneté réelle et dynamique, base fondamentale de la démocratie.
Le second a trait au mode d’insertion à l’économie mondiale par la mobilisation rationnelle de toutes les ressources humaines, symboliques et matérielles au profit de tous et dans le souci de préserver notre indépendance.

Quel sens donner au changement

Le slogan «echaab yourid isqat ennidham » qui a fusé de la place etahrir a très vite franchi les frontières égyptiennes pour gagner l’ensemble des pays de la région. Voilà un exemple de mondialisation positive

Ce slogan traduit de la manière la plus forte l’exaspération qu’éprouvent les peuples du Maghreb et du Machreq. On y décèle même une envie de venger les humiliations subies.

Il est évident que penser le changement c’est aller au-delà du slogan et de la psychologie de masse du moment.
Pour ma part je le conçois comme un processus de rupture. Un processus global, ordonné, mettant en mouvement l’ensemble de la société et intervenant dans un climat serein et apaisé. Le processus doit s’accompagner d’une révolution des comportements et des esprits.

Rupture avec le néo-patrimonialisme par la reconnaissance du peuple comme détenteur exclusif de la souveraineté. Il faut abandonner le fallacieux postulat selon lequel le peuple est incapable d’être l’agent de sa propre émancipation.

Rupture avec l’exclusion par la reconnaissance effective de tous les droits.
Rupture avec l’idée que la violence est le moteur de l’histoire et son utilisation comme mode de traitement des conflits politiques et sociaux
Rupture avec la gestion militaro-policière de la société par la dissolution de la police politique sous toutes ses formes.
Rupture avec l’économie rentière et démantèlement de tous les réseaux maffieux et clientélistes.
Rupture avec l’ensemble des dispositifs d’exception.


La famille ALGÉRIE doit être rassemblée. Pour cela il faut :

– réconcilier l’algérien avec son histoire, sa culture et son identité plurielle.
– réconcilier l’algérien avec les valeurs qui ont fait jadis sa grandeur comme la solidarité, la tolérance, le respect, l’honnêteté, l’hospitalité, la sagesse, le travail, etc.
– réconcilier l’algérien avec l’effort intellectuel.
– réconcilier l’algérien avec les institutions républicaines
– réconcilier l’algérien avec l’action politique.

De grandes réformes doivent d’ores et déjà être retenues et je pense particulièrement à l’école et à l’Etat.
L’impartialité de l’administration, par d’exemple, mérite la consécration constitutionnelle au même titre que le principe de l’indépendance de la justice.

Un grand débat national sur l’état du pays doit être organisé. Il ne doit occulter aucune question, notamment celles relatives à la violence et à la corruption, sans toutefois sombrer dans le règlement de compte ou dans la tentation d’un retour au passé.
L’ouverture des médias lourds est une urgence.

C’est une fois l’Algérie rassemblée, réconciliée, qu’elle pourra alors affronter le défi de la mondialisation par la construction de l’ensemble maghrébin. C’est le seul moyen pour mieux se faire entendre, négocier dans de meilleures conditions et bénéficier des avantages de la mondialisation. L’exemple Sud-américains dans ce domaine est à méditer.

Par devoir envers les générations montantes, la dimension stratégique doit imprégner toutes les décisions politiques et tous les aspects de la gestion des affaires de notre pays.

Ces options fondamentales vont constituer le socle sur lequel va reposer le nouveau contrat historique dont la traduction juridique se fera par une assemblée constituante. Une manière de restituer au peuple son pouvoir constituant et de réaliser du même coup l’une des revendications symboles du peuple algérien depuis le mouvement national.

Le changement est-il possible maintenant ?

La possibilité d’un changement radical et pacifique est subordonnée à une convergence des volontés patriotiques conscientes des enjeux et s’inscrivant dans une perspective nationale.
La mobilisation par le bas doit rencontrer l’expression d’une disponibilité par le haut.

Pour cela les forces sociales doivent briser les barrières du corporatisme. Les forces politiques pour leur part doivent se hisser à la hauteur des enjeux et des attentes et se libérer des rancœurs stérilisantes du passé. Quant aux décideurs, il leur revient la plus grande des responsabilités, celle d’éviter le chaos et l’ingérence, l’un favorisant l’autre. Est-il besoin de rappeler que l’ingérence résulte de l’entêtement des dirigeants à rester au pouvoir quitte à provoquer le chaos. Ils offrent ainsi aux puissances occidentales un motif précieux d’intervention. Ces dernières, sous le prétexte de l’assistance, déploient leurs stratégies de remodelage géopolitique pour mieux venir en aide à un capitalisme international en crise. L’exemple de l’Irak et plus récemment celui de la Lybie sont édifiants.

Les résistances au changement

Les résistances au changement se présentent sous divers aspects et à plusieurs niveaux.

Le pouvoir et ses constellations rejettent catégoriquement l’idée de changement radical sous le prétexte que le pays ne connaît pas de crise politique. La conflictualité croissante dans la sphère sociale est appréhendée en termes d’écart entre ce qui est et ce qui doit être. Ils feignent d’ignorer que cette situation découle directement de choix politiques délibérés. En fait les décideurs veulent à tout prix empêcher une jonction entre les forces sociales et les acteurs politiques militant pour le changement. L’argent public est mis à contribution pour calmer quelque peu cette contestation.

Le premier ministre a été jusqu’à soutenir que le système politique actuel est la seule modalité d’exercice politique et offre toutes les garanties d’une compétition politique démocratique. Il est vrai que des acteurs politiques existent et des élections se tiennent régulièrement. Mais il faut ajouter que ces dernières se caractérisent par un degré zéro d’incertitude et donc sans risque d’alternance. L’autoritarisme s’est en effet doté d’un régime très particulier puisqu’il présente tous les traits de la démocratie sans avoir les attributs. Ce que j’appelle « une dictature consultante ». La vox populi l’a déjà qualifié par l’expression « ellaab hmida erracham hmida ».

Ils usent par ailleurs de techniques de dissuasion comme par exemple celle qui consiste à présenter le changement comme une aventure vers l’incertain. Il n’hésite d’ailleurs pas à rappeler les drames du passé pour susciter une peur annihilante. Le discours du président est à cet égard un exemple de perfection.

L’autre résistance est beaucoup plus insidieuse puisque adossée à l’idée que la contagion est impossible car ce qui se passe en Tunisie et en Egypte s’est déjà produit en Algérie en 1988. Cette thèse repose sur un présupposé évolutionniste et tend à faire croire à l’existence d’un ordre nécessaire de déroulement de l’histoire. Ce qui serait de mauvaise augure pour l’avenir de la Tunisie et de l’Egypte puisque, d’après cette théorie, la prochaine séquence qui attend ces deux pays est une décennie de violence.

La peur de la chute des uns et la quête de sièges et de sinécures des autres expliquent ces postures différentes mais convergentes.

Différer le changement serait offrir notre jeunesse aux aventuriers locaux et aux magnats de la mondialisation.
Le danger des dérives extrémistes est réel car le populisme se nourrit de l’exclusion et utilise le désarroi des populations pour emprisonner leur soif de liberté dans des perspectives étroites et régressives
Lorsqu’on fonde l’ordre politique sur un principe unificateur supérieur, on ne quitte pas la sphère de l’autoritarisme. On ne fait que le réinventer sous une autre forme.
Je pense ici à tous les communautarismes, religieux ou ethnique, qui imposent aux individus de se définir par ce qu’ils sont et non par la conception qu’ils ont de la vie collective. Le système politique n’est plus alors le produit d’un contrat social librement établi mais l’émanation d’une catégorie transcendantale dont les actes échappent à la critique et au contrôle.

Je terminerai cette communication par un message que j’adresse à partir de cette tribune au président de la république.

Monsieur le président,

J’ai écouté attentivement votre discours et j’ai relevé quelques points que je vais vous soumettre

Le premier a trait à votre état de santé. Vous paraissez très affaibli par la maladie. Je tiens à vous souhaiter sincèrement un rapide rétablissement.
Mais vous n’êtes pas sans savoir Monsieur le président que l’Algérie est tout aussi affaiblie que vous. Sa maladie à elle est due à la greffe d’un système autoritaire qu’elle ne cesse de rejeter depuis 1962.
Cette communauté de situation ne pourrait-elle pas provoquer chez vous une marque de solidarité à son égard ?

Le deuxième concerne le décalage flagrant entre le contenu de votre discours et les exigences de la situation. Etes-vous sûr d’être bien informé ? J’ai comme l’impression que vos collaborateurs usent du mensonge pour vous égarer.
Ils l’ont fait avec le président Zéroual et ça lui a valu d’écourter son mandat.
Ils l’ont fait avec le président Boudiaf et ça lui a couté la vie.

Réveillez-vous Monsieur le président et associez-vous à cette grande œuvre de renouvellement de la perspective historique en Algérie.
Le verdict de l’histoire est souvent sévère