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politique mone-change

Préambule

Cette contribution pour le site Algérie1 « déséquilibres économiques et monétaires et politique de change en Algérie » du docteur Camille SARI de la Sorbonne (Paris), expert financier, expert économique, à la télévision France 24, est la synthèse d’une partie du volume  sept (07), audit réalisé sous ma direction,  d’une brûlante actualité remis au Premier ministre Abdelmalek SELLAL le 15 janvier 2013.Nous n’avons procédé à aucun changement du dossier original, aux lecteurs de juger. Cette présente contributionsera suivie de deux contributions sur la grande distribution d’une amie, experte en commerce international, professeur à Bordeaux (France) et d’un expert de renommée mondiale, professeur des universités, expert international , agrégé de droit, directeur de recherches à HEC France – sur la mise à niveau du droit des affaires comme condition d’attrait de l’investissement..

Au moment où avec la chute du cours des hydrocarbures, posant la problématique de la sécurité nationale, l’Algérie risque de connaitre d’importantes tensions budgétaires, nécessitant un Front social interne solide, tenant compte des différentes sensibilités sociales grâce à un dialogue productif au profit exclusif de l’Algérie et une réorientation urgente de la politique socio-économique afin d’éviter le drame des impacts des années 1986,  j’ai jugé utile de mettre à la disposition du large public l’audit réalisé sous ma direction assisté de 20 experts internationaux (économistes- sociologues-juristes-ingénieurs) et remis au Premier Ministre le 15 janvier 2013 (huit volumes 900 pages)

Cet audit a été réalisé sans aucune rémunération, à la demande de Mr Abdelmalek SELLAL, homme de dialogue, qui nous a donné comme orientations, nous ayant laissé libre de toute initiative sans aucune contrainte,  de privilégier uniquement les intérêts supérieurs du pays et de dire la vérité, rien que la vérité, sans sinistrose, ni autosatisfaction. Cet audit réalisé avant la baisse du cours des hydrocarbures de juin 2014 au niveau mondial mais avec des prémisses dues à la chute en volume physique des exportations de SONATRACH depuis fin 2007, est d’une actualité brûlante.

Nous avons insisté fortement en préface que la bataille de la relance économique future de l’Algérie et notre place dans la compétition mondiale se remportera grâce à la bonne gouvernance et notre capacité à innover. Face aux tensions géostratégiques, des stratégies d’adaptation étant nécessaires tant au niveau extérieur qu’intérieur, espérons avoir fait œuvre utile pour le devenir de l’Algérie pour un devenir meilleur.

Professeur Abderrahmane MEBTOUL –Expert international

Contribution

« Déséquilibres économiques et monétaires et politique de change en Algérie »

Par le Dr Camille SARI expert financier, enseignant à la Sorbonne (Paris), 

Expert économique télévision France24

Premier Doctorat de 3ème cycle option monnaie-finance-banque, obtenu en 1987 à l’Université Paris X-Nanterre sur le thème : « Taux de change, rôle économique de l’Etat : à propos de modèles »

Deuxième Doctorat sur le thème : « politiques des taux de change en Algérie et au Maroc : une étude comparative » obtenu à l’Université Paris 8 en décembre 2000.

Camille SARI a enseigné dans différentes Universités parisiennes dont Paris III-Sorbonne Nouvelle, Paris XII, Paris VIII et Paris XIII ainsi que dans des grandes écoles de commerce. En tant que conférencier international, il a enseigné en Algérie, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Maroc et au Sénégal.

Animateur d’un réseau d’entreprises de l’Est parisien il a développé depuis 1982, des activités de consulting et d’accompagnement tant sur le marché français qu’au niveau international. Ainsi, il a mené des missions économiques dans 52 pays. A ce titre il a acquis des connaissances sur l’évolution économique des pays visités ainsi que sur leurs expériences lors de rencontres institutionnelles et avec des opérateurs privés.

Président de l’Institut Euro Maghrébin d’Etudes et de Prospectives.

Membre de Confrontations Europe, un Think-tank spécialisé en réflexions sur l’Union Européenne, membre de l’IRIS, il est administrateur du CAREEP (Carrefour des Entreprises de l’Est Parisien).

Chercheur-associé à l’Université du Québec de Montréal. Ancien conseiller du FMI.

Ancien membre du conseil d’Administration de l’Université Paris XIII et coordinateur de sa commission relations Université-Entreprises. Ancien secrétaire général de l’Agence de coopération franco-cambodgienne.

1.-Déséquilibres monétaires et fondements économiques

Mes propositions sont les suivantes :

-Restructurer les entreprises publiques par la formation, l’aide à l’innovation en opérant de vraies privatisations à la hongroise, c’est à dire choisir le meilleur partenaire dans son secteur d’activité. Il convient de changer en profondeur les systèmes de rémunération et de promotion interne, afin de motiver davantage les salariés et augmenter la productivité du travail. Dans la même veine, introduire plus de flexibilité et sortir des statuts du travail étatique qui sont à l’origine de beaucoup d’immobilisme.

 -Former des managers et donner aux jeunes diplômés les clés des postes les plus stratégiques au sein des banques et des entreprises et renoncer aux privilèges de la promotion par l’ancienneté. Cela ne veut pas dire la mise à l’écart des seniors mais un mix-management expérience- savoir moderne.

-Réformer dans les plus brefs délais le système bancaire avec des moyens de paiements modernes, la généralisation de l’utilisation des chèques et des cartes de crédit ainsi que l’extension de la bancarisation à l’échelle régionale et locale. Il convient d’établir de nouvelles relations banques-entreprises en stimulant la distribution de crédits aux PME et aux jeunes créateurs d’entreprises. -créer des pépinières et des incubateurs en dotant les Wilayas et les collectivités territoriales de pouvoirs économiques réels et former des animateurs de ces structures

-Introduire une dose de protectionnisme, sans tenir compte d’une hypothétique adhésion à l’OMC qui n’apportera pas grand chose à l’Algérie, compte tenu de la structure de son commerce extérieur. Des instruments doivent être mis en place afin de réduire les importations de biens de consommation, par l’encouragement de la production nationale et des variations de taxes selon les produits. L’importation de biens d’équipements et de produits semi-finis ainsi que des matières premières peut s’avérer nécessaire au développement économique.   La dévaluation ne serait pas judicieuse car elle entraînerait un renchérissement des produits importés même ceux de première nécessité (l’Etat dans ce cas doit mettre la main à la poche afin de stabiliser les prix) et surtout elles altéreraient de façon durable la confiance en la monnaie nationale. Cela pourrait générer des fuites illicites de capitaux,

-Créer un arsenal institutionnel afin de favoriser la création d’entreprises et stimuler la productivité et l’innovation des PME (prêts bonifiés, garanties d’emprunts, fiscalités différenciés et incitatives).

L’Etat peut accompagner cette nouvelle politique du crédit par des bonifications des taux d’intérêts et un ciblage des secteurs prioritaires, L’inefficacité du modèle de développement fut perceptible lors de nos visites des entreprises algériennes (SNVI, PMA, ENIEM, BCR..etc). Le visiteur étranger peut percevoir la différence de gestion entre des entités publiques et privées en comparant le management dans des hôtels étatiques et des hôtels privés. Un ancien DG de l’hôtel public de Zeralda me disait «  je suis à la tête d’un bateau qui coule, aucune politique de maintenance, le personnel pléthorique est déresponsabilisé et démotivé, l’accueil des clients est désastreux sans compter l’absence d’une politique touristique digne de ce nom. La formation et le système éducatif ont influé négativement sur la productivité du travail. Le rapport de l’OCDE 2008 a pointé leur faible efficacité interne et externe. Les taux d’abandon et de redoublement restent élevés et les diplômes sont mal préparés à la vie active. Les enseignants, mal rémunérés (comparativement à leurs voisins marocains et tunisiens) et peu préparés à des formations en adéquation avec les métiers d’avenir, n’ont pas les moyens de transmettre le savoir qui permet aux étudiants de se rendre opérationnels dès leur sortie des écoles publiques et Universités. Les Ecoles privées, à quelques exceptions près, offrent des solutions innovantes, grâce à des partenariats noués avec des instituts étrangers.. Plusieurs études montrent que le bilinguisme et le trilinguisme sont une richesse à faire acquérir dès le plus jeune âge. La formation professionnelle des salariés et des cadres dirigeants n’est pas encore au niveau, notamment dans les métiers et le management. Des grandes écoles privées tentent de pallier ce manque non sans difficultés. Elles ont le mérite d’agir dans un contexte peu favorable au système privé et accueillent des étudiants et ou cadres qui ont suivi jusqu’au baccalauréat un cursus en arabe. Les partenariats avec des Universités et grandes écoles étrangères sont d’un apport considérable. Les autorités devraient accompagner ces initiatives et ne pas encourager (sauf pour certaines formations) l’expatriation des étudiants, car il y a de forts risques à ce que ces derniers restent dans le pays d’accueil, une fois la formation terminée. -La politique salariale a joué en défaveur de la productivité. On peut déduire qu’il y a bien un problème d’efficacité économique et de rentabilité de l’économie algérienne, qui altère les rapports monétaires et par-là même la Valeur Propre de la Monnaie et sa valeur relative. En effet les déficits cumulés des entreprises algériennes appellent systématiquement au recours aux concours financiers de l’Etat, donc une création ex-nihilo excessive de la monnaie.

2- Valeur de la monnaie et politique salariale

Le marché du travail informel qui concerne les microsociétés de moins de 10 salariés, ne respecte ni le code du travail, ni les accords salariaux. D’après certaines estimations, seulement 27% des travailleurs du secteur privé furent couverts par la législation du travail en 1991 (L’observateur du 3 au 9 mars 1991). Outre que ce secteur constitue un manque à gagner pour l’Etat au niveau taxes et fiscalité, il est à l’origine de faillites d’entreprises du secteur formel.   La faible productivité est à l’origine de la dépréciation de la valeur interne de la monnaie. En effet la baisse de la production, induite par le manque de productivité, en se combinant à la distribution accrue de revenus, aiguisera les tensions inflationnistes. En apparence les faibles niveaux de salaires sont considérés comme facteur décisif de compétitivité. Mais en cas de sureffectifs de faible productivité, le coût global du travail est relativement élevé.

A partir                                                                                                                                                                                        de l’an 2000, il a été constaté des réductions d’emplois notamment dans l’industrie et le recours massif à des CDD. Ce mouvement s’est accompagné d’une baisse importante des salaires dans le PIB qui ne dépasse pas 20% en 2005, alors qu’il était de 40% en 1986. Ce niveau est nettement inférieur à celui des pays du Maghreb (Tunisie 37% et Maroc 30%) et sans commune mesure avec celui des pays industrialisés (France 52%). Lorsqu’on ajuste les données pour tenir compte de la productivité, l’Algérie passe au 2ème rang, derrière le Maroc et à une moyenne de 15% pour l’échantillon de pays. Cette situation risque d’affaiblir la compétitivité au moment précis où l’économie se libéralise avec l’Accord d’association avec l’Union européenne et l’adhésion prochaine à l’OMC. D’après des études convergentes le taux d’inflation était supérieur à 10%. L’Algérie dépend des importations dans presque tous les domaines. Or, les prix des produits comme le lait, la semoule et ceux des matières premières ont connu une forte hausse sur les marchés internationaux. On peut difficilement imaginer que cette hausse n’a eu qu’un impact de 1 point sur l’inflation algérienne. C’est donc quasiment impossible d’accepter le chiffre avancé par l’ONS. L’inflation en Algérie n’est pas importée mais elle est structurelle au marché et poussée par les pratiques spéculatives. Toutefois, tant que le marché national demeure dépendant des aléas du marché mondial, les prix à la consommation auront du mal à connaître une stabilité et, sans doute, la spéculation sur le taux d’inflation en Algérie se poursuivra. Certes, pour le moment le gouvernement a entrepris une politique de subvention de certains de ces produits, comme, le lait, les céréales et la farine, pour maintenir les prix à leurs niveaux actuels ; mais cette solution demeure provisoire et ne fait qu’alourdir les dépenses publiques. Pour surmonter définitivement le défi de l’inflation, il n’y a que la réduction de la dépendance vis-à-vis des importations, et ce, à travers la consolidation de la production locale. Alors que l’inflation est maîtrisée dans le monde entier en raison de la crise mondiale, l’Algérie connaît une flambée des prix et tous les dispositifs mis en place par le gouvernement pour contrôler les prix de certains produits semblent impuissants devant la volonté du marché, aux dépens des ménages et de leur pouvoir d’achat. L’informel serait l’une des principales causes mais pas seulement. Les rentrées de devises ont augmenté le pouvoir d’achat des classes moyennes et aisées. Mes visites à Alger en 2009 et 2010 des marchés dans les quartiers populaires comme celui plus huppé d’Hydra ont été éclairantes. Des produits importés du monde entier et le goût pour les produits étrangers caractérisent le comportement des consommateurs. Vu la désorganisation des circuits de distribution et une certaine mainmise exercée par des forces économiques occultes, on assiste à des ententes et à des mouvements spéculatifs comparables à ce que j’ai constaté en Russie ces dernières années. Ces explications permettent de cerner les facteurs internes qui influent sur la tendance haussière de l’inflation. Se pose alors la question de savoir pourquoi une déflation au niveau mondial n’a pas comme conséquence un recul de l’inflation en Algérie, du moment que la flambée des cours des matières premières en 2008 conséquemment à la chute des cours du pétrole s’était immédiatement fait ressentir.

3.-Valeur de la monnaie et déséquilibres monétaires.

 Une création excessive de monnaie sans contreparties réelles (plus précisément sans création de richesses) entraîne une dépréciation de la valeur interne de la monnaie. Ce n’est pas l’augmentation de la masse monétaire en soi qui est en cause, mais c’est la faiblesse des variables réelles qui explique les déséquilibres monétaires. La Banque Centrale d’Algérie (BCA) exerce les fonctions classiques d’une banque centrale. Il est à signaler qu’il n’existe pas un partage strict des domaines d’intervention entre les trois établissements BEA, BNA, et CPA. Les bilans publiés par les banques sont excessivement synthétiques, et indiquent rarement la prise en charge par l’Etat des défaillances. Une fraction appréciable des crédits bancaires est en fait immobilisée, voire irrécouvrable. Le caractère volontariste des interventions bancaires se déduit de la part des entreprises publiques du trésor et des collectivités locales dans les financements. Les crédits accordés aux entreprises privées restent très modiques, ceux aux ménages étaient nuls jusqu’à ces dernières années qui ont vu les prêts à la consommation flamber. La couverture des financements par les dépôts est faible. D’ailleurs 70 % des dépôts aux CPA étaient constitués d’avoirs des entreprises, la part des particuliers qui thésaurisent énormément, ne dépassant pas un quart. Les banques algériennes distribuent des prêts sur fonds publics. Plus généralement, jusqu’à une période récente, l’ensemble des financements bancaires d’investissement étaient soumis aux règles strictes de la planification. La réforme de l’entreprise publique doit logiquement entraîner celle de la banque avec une réduction de ses interventions sur ressources publiques. Les banques devant décider de manière autonome du financement des investissements décentralisés. La description des circuits et des institutions de financement suggère :

-La nature exogène de l’offre de monnaie. La création de monnaie ainsi que le volume de la masse monétaire sont des variables instrumentales au service du modèle de développement économique et social.

-L’ambiguïté de la place de l’appareil bancaire dans l’économie algérienne.

Etatique sur le plan juridique, celui-ci risque de subir les influences des techniques et des comportements des banques d’économie libérale. Son approche (qui s’avère de moins en moins discutée) consisterait à ne financer que les projets d’investissement financièrement rentables, pris un à un. Etudier l’offre de monnaie revient à étudier la quantité de monnaie créée pour permettre à l’économie de fonctionner et de croître selon les besoins de l’économie. Cependant, la création monétaire, si elle est fonction de la politique de croissance, dans le court terme, se trouve soumise à certains facteurs hétérogènes qui déterminent son évolution : revenu national, réserves de change, structure des prix relatifs et niveau moyen des prix des biens et services, taux de salaire, thésaurisation, etc…

4.-Quid de la réforme bancaire

Mon plaidoyer à travers la presse ou lors de rencontres avec des responsables de haut niveau (ministres des finances, gouverneurs et vice-gouverneurs de la banque d’Algérie..) en faveur de la réforme bancaire trouve un écho au point qu’un ministre délégué à la réforme bancaire fut crée. Sa disparition nous a surpris. Les résultats ne sont cependant pas au n iveau des exigences de l’économie nationale. D’après le quotidien El Watan (7/6/2009) qui rapporte les propos du premier ministre lors de la présentation du plan d’action aux 2 chambres fin mai 2009, la réforme bancaire n’est plus sur la table du gouvernement. Lors de mes conférences à l’INSIM en janvier 2009 sur la crise financière mondiale et son impact sur l’Algérie dont la presse a fait écho, j’ai alerté sur cette quiétude régnante à Alger au niveau des discours du 1er ministre sur la déconnexion du système bancaire algérien par rapport à la finance internationale. J’ai expliqué que tout d’abord cela ne doit pas être l’occasion de maintenir le statu quo et l’inertie et qu’au contraire l’Algérie risque de puiser dans ses réserves de change compte tenu de la chute des prix du pétrole. J’ai indiqué que cette crise doit être l’occasion de réformer le système bancaire mais aussi toute l’organisation de l’économie réelle. Le secteur bancaire est à 95% à capital public. Les banques privées sont, soit filiales de banques européennes ou arabes. Aucune banque ne dispose de capitaux algériens. Celles-ci ne sont pas autorisées à prêter aux entreprises publiques afin dit-on de prévenir des conséquences de faillite comme ce fut le cas avec Khalifa. Les institutions internationales appellent à une privatisation des banques algériennes. En vain. Les autorités ont renoncé en 2008 à la privatisation du crédit populaire alors que le dossier était bouclé et que les candidats étaient légion et de bonne qualité. Dans le cas algérien, il serait difficile de parler de politique monétaire. La Banque d’Algérie est -d’après les dires de certains de ses responsables- une grosse imprimerie de billets de banque au service d’une politique économique laxiste et d’entreprises structurellement déficitaires. Celles-ci absorbent une masse considérable de crédits et des dotations budgétaires accordées quasi automatiquement. Il est clair que de ce fait, la VPM et la VRM s’en trouvent affectées. Malgré les tentatives de réformes qu’on peut juger trop timides, le passé pèse de tout son poids et il est difficile de s’en sortir dans le contexte politique et social actuel. Des mesures draconiennes se traduiraient par des licenciements massifs et donc des tensions sociales très fortes. Le retard considérable du secteur bancaire et financier est un frein au développement des entreprises et de l’ensemble de l’économie. Le secteur financier joue un rôle fondamental dans l’accélération des processus d’échanges de biens et de services. Il est à l’origine de toutes les allocations optimales des ressources financières devant stimuler l’activité économique, l’emploi, ainsi que l’amélioration de la productivité et l’innovation. Le secteur financier renforce la résilience et augmente la flexibilité de l’économie lorsqu’elle subit un choc externe. La croissance économique a été particulièrement volatile en Algérie en raison principalement d’une structure de production insuffisamment diversifiée et de la dépendance des termes de l’échange imposés internationalement. Un secteur financier efficace permet aux ménages de maintenir leur consommation en temps troublés et aide les entreprises à opérer les adaptations conjoncturelles des facteurs de production.Une fois décrits et analysés les ingrédients plus ou moins « explosifs » provoquent les rapports monétaires, examinons à présent les contraintes extérieures qui pèsent sur une économie fortement dépendante.

5.-Politique de change et contraintes extérieures.

Les déséquilibres économiques sont liés aux structures productives nationales et aux distorsions s’exprimant sur les marchés internationaux. L’économie algérienne est de petite taille, très ouverte. De ce fait elle est dépendante de l’extérieur. L’ouverture et la dimension économique expliquent pour une grande part la naissance et le développement des déséquilibres. La spécialisation renvoie à l’intégration plus ou moins grande au sein de la division internationale du travail. La sensibilité de la production nationale à la concurrence internationale est d’autant plus importante que l’économie est de dimension modeste. Nous sommes en présence d’une hypothèse d’espace économique petit face à un « espace économique plus grand » et des interférences positives ou négatives entre les deux. Autrement dit, il s’agit de transmission des déséquilibres entre des économies d’inégal développement entre price-taker et price-maker. La contrainte extérieure prend la forme de différents déficits : déficit alimentaire, déficit commercial et déficit financier (déficit budgétaire et endettement).. Les origines de ces déséquilibres remontent à la période coloniale durant laquelle les structures productives et d’échange ne pouvaient répondre aux besoins spécifiques des populations. Le modèle algérien de développement repose sur l’utilisation extensive des ressources naturelles. Il a par la suite montré ses limites suite au retournement de conjoncture internationale, notamment en 1986 et 1998/1999. Donc spécialisation des productions et modèle de croissance sont responsables des échecs économiques. Il est paradoxal de constater que l’indépendance économique qui devait se réaliser grâce à l’industrialisation a sombré dans une dépendance inextricable. Cette tendance fut accentuée par un taux de change du dinar surévalué. La différence de prix n’est pas la seule explication, la qualité joue un rôle majeur. Cela est à l’origine de l’épanouissement des marchés informels de biens et de devises. La dépendance totale à l’égard des revenus tirés des hydrocarbures constitue un handicap très grave pour l’avenir de l’Algérie. Au cours des trente années qui suivirent l’indépendance, le pays a vécu avec l’idée que les hydrocarbures pourraient se substituer aux autres sources de revenus en devises. La volonté d’indépendance poussait vers un développement introverti de l’économie (refus d’intégration au marché extérieur) et tendait à éviter toute dépendance vis-à-vis du marché international. Cette certitude dans une option indépendantiste (économiquement parlant) a empêché la mise en valeur d’autres sources de recettes en devises : les transferts des travailleurs Algériens à l’étranger, les exportations autres que les hydrocarbures (agricoles et industries légères), le tourisme, l’artisanat…La crise financière mondiale de 2008 est le prétexte de revenir sur l’ouverture économique timidement mise en place pendant la décennie 2000. En réalité l’économie algérienne est foncièrement extravertie. L’architecture du système productif contenait les ingrédients d’une dépendance inextricable (importations par les entreprises publiques de matières premières et de pièces de rechange et plus généralement d’inputs en raison d’une diversification insuffisante du tissu industriel local). La facture alimentaire et les importations de médicaments sont en constante augmentation. Il convient de sortir le secteur du tourisme de sa léthargie en privatisant des installations hôtelières qui sont des « grands bateaux en pleine déperdition » dixit un responsable économique à Alger.

6.-L’Algérie dispose d’atouts

Un pays comme l’Algérie, qui dispose d’atouts climatiques et géographiques aussi comparables que ses voisins devraient tirer profit d’une politique touristique hardie. Mais des réticences d’ordre politique et culturel l’en empêchent. L’Etat devrait encourager les investissements privés, tant nationaux qu’étrangers et développer ce gisement, source de revenus en devises. Cela aiderait à créer des emplois et induirait des retombées économiques sur les populations. En ce qui concerne les flux monétaires à attendre des Algériens résidant à l’étranger, il est indispensable que la monnaie nationale impose sa crédibilité et acquière une valeur intrinsèquement stable. L’Algérie est l’un des rares pays (émetteur d’émigrations) à ne pas bénéficier de rapatriements conséquents de l’épargne de ses nationaux. Le manque à gagner est estimé à 6 milliards de dollars par an. L’élimination du marché noir des devises, le développement du réseau bancaire algérien en Europe et l’encouragement des investissements des Algériens résidant à l’étranger sont quelques pistes pouvant déboucher sur un retour à la confiance. C’est le leitmotiv que nous avons lancé à maintes reprises dans la presse algérienne. Un début de réponse paraît à travers les instructions du ministre des finances citées dans le quotidien arabophone Al Khabar en date du 6/11/2009 qui évoque la présence à l’étranger notamment en Europe de 100 000 entrepreneurs d’origine algérienne ainsi que la constitution d’associations professionnelles regroupant des Algériens basés en France. Les banques algériennes et les filiales de banques étrangères sont sollicitées. Il convient néanmoins de mettre en place des incitations qui déplacent l’offre de devises des résidents algériens du marché parallèle plus rémunérateur vers le marché officiel. On put citer :

-des rémunérations des dépôts plus attractifs

-un accompagnement en matière d’investissements immobiliers et industriels et commerciaux avec l’octroi de prêts bonifiés dès lors que les non résidents bloquent leurs avoirs dans le circuit bancaire

-l’organisation d’un salon de l’immoblier en France destinée à la communauté algérienne afin de faire connaître les programmes d’accession à la propriété en Algérie ainsi que les financements bancaires et les dispositifs réglementaires

-un plan de communication informant sur les avantages d’investir en Algérie

Les canaux officiels de transferts des avoirs des algériens résidant à l’étranger ne supprimeront pas le marché noir des devises. Le contrôle strict en Europe des dépôts en espèces et leur limitation. Les banques européennes ont l’obligation de demander la provenance des fonds en cas de versements d’espèces et le Gafi peut déclencher une enquête si les sommes déposées excèdent un certain montant et si le caractère répétitif est avéré. Beaucoup de transferts se font actuellement sur le marché parallèle pour des raisons d’évasion fiscale. Le plus souvent ces transferts ne se traduisent pas par des rentrées de devises au pays. L’entrepreneur ou le particulier Algérien résidant en Europe va obtenir des dinars en Algérie contre remise de devises à un résident algérien qui souhaite les dépenser et investir à l’étranger. C’est une opération neutre par rapport au solde de la balance des paiements. Dans une interview donnée au quotidien Libérté (19/04/2007), j’ai préconisé d’installer des banques algériennes à l’étranger, en particulier en France pour capter l’argent des émigrés. La communauté marocaine basée en Europe, transfère 4 à 5 milliards de dollars vers le Maroc. On peut estimer qu’il y a un potentiel équivalent concernant la communauté algérienne établie sur le Vieux Continent. Les banques marocaines pour encourager les transferts ont accordé jusqu’à 12% de taux d’intérêt. Il faut appliquer des bonus pour que les ressortissants nationaux transfèrent leur argent vers l’Algérie, leur donner la possibilité d’acquérir des biens immobiliers en Algérie, en les accompagnant s’il le faut financièrement. Les banques marocaines ont établi des succursales en Europe en partenariat avec des banques françaises. Cela facilite les transferts. L’Algérie peut drainer 10 milliards de dollars correspondant aux transferts de la communauté algérienne basée en Europe pour peu qu’une politique d’accompagnement soit mise en place. Actuellement les avoirs des résidents algériens en Europe sont échangés sur le marché parallèle, selon un fonctionnement désastreux pour l’Algérie. Des résidents algériens offrent des dinars contre des devises fournies en dehors du pays. L’opération est blanche ; pas un cent n’est transféré. L’affranchissement du tout pétrole passera par une revalorisation du travail et la sanction de tout laxisme. , l’Algérie, qui exporte presque uniquement du pétrole et du gaz, facture ses ventes en dollar. Mais la majorité de ses importations, notamment des produits alimentaires et des services, proviennent d’Europe et/ou elles sont facturées en euro. Cette situation présente au moins trois risques pour l’économie nationale : une fonte rapide des réserves de change, une forte hausse de l’inflation et l’apparition d’une dépression. Avec la chute du dollar, les recettes en devises baissent mécaniquement. L’inflation, même si elle est artificiellement contenue en interne grâce aux subventions gouvernementales, augmente fortement à l’extérieur. Et en l’absence d’un plan de relance de la production nationale conjuguée à une politique de réduction des importations, la consommation pourrait baisser durablement. La situation économique du pays deviendrait alors difficilement gérable. Et les mesures prises visant surtout à réduire les importations pour freiner les sorties de devises risquent de s’avérer rapidement inefficaces. La politique de taux de change tente de tenir compte de la stabilité externe. Mais cela ne suffit pas à impacter durablement une compétitivité externe hors hydrocarbures pour des raisons structurelles. La politique de taux de change doit être accompagnée par d’autres actions de politique économique visant à accroître la productivité et la diversification de l’économie nationale.

Les raisons d’une politique économique et des réformes sont multiples :

– la non-performance de l’économie

– le manque de diversification et d’intégration d’une économie intégrée aux exigences de la mondialisation,

-la vulnérabilité croissante de l’économie algérienne et la très forte dépendance à l’égard d’une seule source de revenus en devises pour son fonctionnement et son développement,

-l’incapacité de l’appareil productif de créer des emplois et d’assurer la croissance.

8.- Le dinar algérien sous évalué ou sur évalué ?

A propos de la réévaluation du dinar, la réponse du gouvernement algérien ne s’est pas faite attendre via la Banque d’Algérie qui a émis de fortes réserves, voire un refus. Lorsque le FMI avance l’idée d’une réévaluation du dinar la banque d’Algérie s’y oppose. Voici leurs arguments respectifs : La dévaluation a été préconisée dans le passé par le FMI. Il avait prôné, dans le cadre d’une politique d’ajustement structurel, des recommandations qu’on connaît bien, telles celles liées à la privatisation des entreprises ainsi que le retrait de l’Etat, etc. Ces mêmes recommandations ont bien montré leur échec, de l’avis même du FMI. Il y a eu ensuite cette recommandation qui porte sur la nécessité de dévaluer la monnaie algérienne. Pourquoi ? Cette dévaluation avait pour but de stimuler les exportations. Le FMI dit simplement que si vous dévaluez, vous allez exporter davantage et avec les devises engrangées vous pouvez rembourser vos dettes. J’ai établi (C. SARI, 2000) le bilan des recommandations du Fonds monétaire international où j’avais démontré que ces mêmes recommandations, celle qui porte surtout sur la dévaluation de la monnaie, ont contribué à la décroissance au détriment du développement économique. Ces recommandations étaient plutôt des schémas préfabriqués. Autrement dit, on appliquait le même remède à tous les malades. Pour le cas de l’Algérie, c’est une aberration de penser que la dévaluation du dinar est capable d’encourager les exportations. Les problèmes sont multiples. D’abord, l’Algérie est un pays exportateur d’un seul produit, à savoir les hydrocarbures. Un autre problème lié à la qualité des produits que l’on veut exporter ainsi qu’à l’insuffisance du réseau de l’exportation vers l’étranger vient compliquer davantage cette situation. Le taux de change en 2009 est équilibré et reflète quelque peu la valeur du dinar. Il répond surtout aux conditions du marché. En cas de dévaluation, cela va aggraver le pouvoir d’achat des citoyens. Une dévaluation veut dire que le prix des importations va augmenter. Cela a pénalisé les consommateurs et stimulera l’inflation. Pour les produits de première nécessité subventionnés, l’Etat devra compenser la hausse des prix des produits importés pour éviter des tensions sociales. Cela creusera davantage le déficit de l’Etat. Dans toutes les théories économiques, les économistes n’ont jamais préconisé la dévaluation pour stimuler l’économie, parce que nous avons ce que nous appelons la courbe en U, très connue chez les spécialistes. C’est-à-dire que la dévaluation commence par faire augmenter les exportations, mais ceci n’est pas applicable pour le cas de l’Algérie. On peut imaginer un appel à la dévaluation émanant de certaines entreprises qui craignent la perte de parts de marché dans le cadre de l’adhésion de l’Algérie à la Zone arabe de libre-échange. Mais les PME algériennes peuvent être aidées par le biais d’une panoplie de mesures. La dévaluation est comme une drogue, elle dure un moment mais ce n’est pas le meilleur remède pour résoudre tous les problèmes. En dévaluant le dinar le gouvernement algérien pensait museler les importations. Mais un contexte de crise mondiale, les prix des matières premières sont de tendance descendante sur les marchés internationaux. Cette tendance n’est pourtant de mise sur le marché algérien. Cela s’explique par le comportement des entreprises importatrices. Les importateurs ne reproduisent pas les mêmes prix appliqués sur les marchés internationaux. Ce que je peux constater c’est qu’en Europe, il y a une baisse importante des produits alimentaires, ceux, de l’automobile et de tous les autres destinés à la consommation des ménages. On se demande dès lors pourquoi cette même tendance ne se répercute pas en Algérie. Vu qu’il y a une ambiance d’euphorie sur la richesse du pays, les importateurs ne baissent pas leurs prix. Pis, ils augmentent leurs marges à tort et à travers et le résultat est que maintenant les niveaux de prix sont plus chers qu’en Europe. Les autorités monétaires ont la maîtrise de leur politique de change. Grâce à des réserves de change confortables, la menace d’une pénurie de devises et d’une pression du marché parallèle s’éloigné. Mais rien n’est irréversible. 50% au moins de ces réserves sont placés en bons du Trésor.

Conclusion

Le problème des investissements étrangers en Algérie ne peut pas se régler par décrets ou lois mais par un contexte économique et une base industrielle rénovée ainsi qu’une main d’œuvre qualifiée et des jeunes formés aux techniques de management et aux NTIC. L’exemple de la Chine, qui a crée massivement des zones de développement dans les provinces les plus reculées afin d’accueillir des entreprises étrangères est édifiant. Les véhicules chinois commercialisés en Algérie par ELIESCOM, sont produits par l’usine de Changchun dans le Nord est de la Chine. Cette fabrication est le fruit d’une co-production et d’un partenariat avec Wolgvagen. Je suis ce partenariat depuis 1994 et je me suis rendu compte à quel point ce mariage fut gagnant pour les deux parties allemande et chinoise. J’ai été frappé par les efforts gigantesques mis en œuvre par les sous-traitants chinois afin de moderniser leur outil de travail et former leur personnel. Le résultat est probant FAW peut se passer de l’assistance allemande. La politique du taux de change se caractérise par trois phases antinomiques. La première phase (politique de taux de change « nationaliste ») qui a duré plus de deux décennies a vu un dinar stable, surévalué et complètement déconnecté par rapport à la structure de l’économie nationale et à l’évolution de l’environnement international. Cette politique s’est révélée négative. La deuxième phase, qui a démarré en 1987, est marquée par une dépréciation constante et progressive du dinar. Le développement de la spéculation (notamment le « trabendo » qui veut dire contrebande) a aggravé la détérioration du dinar. Le tarissement des transferts de l’émigration algérienne est une des causes essentielles de cette détérioration. Contrairement à des pays « émetteurs » de main-d’œuvre ( Egypte, Maroc, Tunisie etc…), l’Algérie est le seul pays au monde qui ne bénéficie pas de transferts conséquents de ses travailleurs à l’étranger. Il y a essentiellement deux raisons qui expliquent la pénurie de devises et son corollaire l’épanouissement du marché noir des devises.

– l’Etat a verrouillé les sources d’approvisionnement en devises en instaurant un cadre dirigiste même s’il a été assoupli (ouverture de compte-devises auprès des banques nationales, importations sans transferts etc..)

– Les distorsions structurelles et politiques n’ont jamais permis à l’Algérie de diversifier et de consolider ses sources de revenus en devises. Les recettes en devises résultant d’activités touristiques sont extrêmement faibles et les exportations sont à 95 % limitées aux hydrocarbures. Le manque de confiance dans la monnaie nationale et les entraves aux échanges de biens et services ainsi qu’à la circulation des capitaux renforce les transactions sur le marché parallèle des devises. La politique de change ne peut réussir que si elle est accompagnée d’une mutation complète de l’économie. C’est celle-ci qui conditionnera la convertibilité du dinar. Plusieurs conditions objectives doivent être réunies :

-un allégement de la dette

-diversification des sources de revenus en devises en améliorant les exportations de produits autres que pétroliers.

-des réserves de change très importantes afin de soutenir la monnaie nationale.

La troisième phase (1ère décennie 2000) coïncide avec une disponibilité en devises assez confortables afin de ne pas mettre sous tension la valeur du dinar sur le marché parallèle. Néanmoins cette situation n’est pas irréversible et la recherche d’autres sources de revenus extérieurs autres que les hydrocarbures (diversification des exportations, développement du tourisme et des investissements étrangers productifs, canalisation des transfères des Algériens résidant à l’étranger..)

Par Contribution | 31/08/2015 | 15:42, Algérie1

CAMILLE SARI


KRIM

« Séminaire permanent Belkacem Krim » – Edition 2016

Appel à contributions

Colloque international : « L’économie solidaire dans la wilaya de Tizi-Ouzou : quelles possibilités pour y en faire le grand atout ?  »

                                                                          Yakouren, les 21 et 22 octobre 2016

Colloque organisé par:

 L’association ASALAS en partenariat avec l’APC de Yakouren et en collaboration avec l’association culturelle Petite Suisse Africaine de la commune de Yakouren, l’association AZETTA de la commune de Timizart, l’association ALMA Vert du village Iguersafène, l’association Vision Jeunes de la commune d’Alger et l’association Thassamarth N Tmusni du village Rezag de la commune d’Akfadou.

 

En Algérie, après plus d’un demi siècle d’efforts d’industrialisation, de modernisation et de développement basés sur une stratégie de croissance extensive, appuyée par une politique d’exploitation des ressources de plus  en plus excessive, des signes de détérioration avancée de l’environnement et des patrimoines et des crises multi dimensionnelles aiguës n’ont pas manqué de se manifester et de s’aggraver au fil du temps, attestant de l’échec des politiques de développement qui ont été mises en œuvre.

Abandonnant les politiques à leur égarement et les scientifiques à leurs errements, la société civile de la wilaya de Tizi-Ouzou semble avoir trouvé la voie salutaire : ici et là poussent des projets collectifs qui redonnent espoir et qui donnent à voir[1].

Nous pensons qu’un regard critique sur ces projets permet de tirer trois grandes leçons. Premièrement, l’économie solidaire en tant que grappes d’activités dans un territoire est le produit d’une culture pratiquée par ses acteurs. En tant que culture et idéologie, elle est donnée par un territoire plutôt qu’elle ne lui est donnée. Ensuite,  en tant que modèle, l’économie solidaire peut relever le défi de développement, parce qu’elle seule prend en compte la globalité des dimensions politique, économique, environnementale et sociale du développement. Enfin, en ce qui concerne les choix des politiques dans le contexte national algérien, le problème du développement non durable, provoqué par la mise en œuvre de modèles de croissance dominants, ne peut être réglé par une approche réduisant le développement durable à une simple boîte à outils, c’est-à-dire à un ensemble d’instruments politiques (gouvernance), économiques (taxes environnementales) ou juridiques (lois persuasives) devant prévoir et corriger les erreurs de l’Etat, de l’entreprise et du citoyen.

Notre vision est que, loin d’être un nouveau paradis imaginé ou promis, le développement durable est une possibilité qui ne peut devenir une réalité que par un modèle en rupture avec les modes de pensée, de réalisation et de mesure du  développement : le modèle de développement par l’économie solidaire, à comprendre comme un idéal réalisable[2] d’une société.

A l’occasion de cette rencontre, ce sont toutes les facettes du territoire de la wilaya de Tizi-Ouzou qui sont invitées à nous révéler et nous livrer, par le biais d’analystes-spécialistes et d’auteurs de pratiques en  relation dialogique au sens de Morin[3], leur potentiel commun de développement par l’économie solidaire, en expliquant pourquoi  plutôt que cela, c’est ceci, plutôt que autrement, c’est ainsi ; leur analyse doit nous permettre d’envisager des solutions pratiques pour dessiner puis mettre en œuvre cet idéal réalisable.

Axes thématiques du colloque

  1. L’économie solidaire : entre le local et l’universel

Dans la wilaya de Tizi-Ouzou, il y a présentement et essentiellement deux segments de l’économie solidaire qui évoluent parallèlement : l’économie solidaire portée par les structures traditionnelles (comités de village) et l’économie solidaire portée par les structures modernes (associations, mutuelles, coopératives)[4]. La première fait valoir des résultats incontestablement positifs et prometteurs sur le plan organisation territoriale et gestion de services collectifs et de biens communs  à l’échelle villageoise (Iguersafène, Zouvegua, Tifilkut, Timizart n Sidi Mansour)[5]. Pourtant, elle se montre, à l’état actuel, incapable de faire aboutir des activités relevant de la logique d’entrepreneuriat collectif (entreprises économiques d’offre de biens et services). La seconde, bien qu’elle ait l’avantage du nombre d’acteurs constitutifs, semble être inapte à générer des activités référentielles pouvant faire cas d’école, tant elle fonctionne en contrariant les théoriquement entendus et les pratiquement attendus. Au-delà de la nécessité de comprendre les raisons de cette situation, ce constat montre l’urgence de réinterroger nos méthodes d’approche de l’économie solidaire : s’agit-il de déviations de la part des acteurs sociaux, et dans ce cas il conviendrait peut être de former les acteurs aux principes universels de l’économie sociale et solidaire et de leur fournir une méthodologie pour leur mise en pratique, ou d’inadéquation conceptuelle, et dans ce cas se pose la nécessité de constituer une grille d’analyse et un cadre conceptuel adéquats pour comprendre les logiques spécifiques inhérentes à ce contexte territorial ? En même temps, des questions de fond, en lien avec  la thèse durkheimienne[6], refont surface : est-il nécessaire de rompre avec les solidarités mécaniques parce qu’archaïques ? Faut-il plutôt régénérer les solidarités traditionnelles parce qu’elles seules peuvent revitaliser les sociétés locales ? Dans les deux cas, comment faire pour doter ce territoire de l’essentiel manquant : une reconnaissance politique, un cadre juridique et des monnaies locales spécifiques ?

  1. Le défi de développement local face l’exigence de territorialité et de durabilité  

Le développement local est nécessairement global. Or dans le contexte de la wilaya de Tizi-Ouzou, la première déviation développementaliste est cette vision parcellaire qui est en œuvre aussi bien dans la recherche théorique que dans les actions de sa mise en œuvre pratique. Cette conception par domaines séparés, en plus de ses limites révélées  par l’approche systémique, ne manque pas de générer des tensions : conflits de compétences, opposition de regards, dissymétrie de mise en œuvre. Le développement territorial ne se décrète pas, il se construit pas  à pas, il ne se fait pas à partir de rien, c’est toujours un existant qui devient. Il est donc important de substituer au concept de territoire, qui renvoie à un état, le concept de territorialité, à comprendre « comme l’ensemble des rapports existentiels et sociaux que les individus en groupe entretiennent avec l’espace qu’ils produisent et reproduisent quotidiennement à travers les figures, les images, les catégories et les objets qu’ils mobilisent dans un projet de production de la société plus ou moins intentionnel et explicite »[7]. Ceci implique une démarche d’analyse fondée sur la diversité des référentiels d’acteurs, l’historicité du processus de transformation sociale, l’interactivité des dimensions territoriales et l’utilité des multiples acceptions de l’espace local. La deuxième déviation est que dans la wilaya de Tizi-Ouzou,  on réduit le développement à la création d’infrastructures, d’emplois ou d’entreprises, alors que, de l’avis même des spécialistes, la croissance n’est pas la voie sûre vers le développement.  Gorz signale que  « la croissance n’améliore (même) pas substantiellement la situation »[8] des sociétés locales, et le développement n’en est pas un s’il n’est pas durable, c’est-à-dire s’il n’est pas à la fois « économiquement viable, socialement équitable et écologiquement responsable[9] ». Un changement de regard en chaussant les lunettes de la territorialité et de la durabilité ne serait-il pas plus fécond dans la perspective de développement local par l’économie solidaire dans la wilaya de Tizi-Ouzou ?

  1. Idéologie territoriale et substrat économique local

Jusqu’aux premières années de la période post-coloniale, la wilaya de Tizi-Ouzou se distinguait par un développement économique et social qui nourrissait un sentiment d’appartenance territoriale. Puis les vagues du socialisme et du libéralisme ont provoqué l’étouffement de l’économie locale et l’éclipse progressive de l’idéologie territoriale. Au cours de ces dernières années, suite aux désillusions de la société quant au bonheur promis par l’économie de marché et à la sécurité promise par la logique étatique, on a pu voir l’ancienne idéologie territoriale souffler à nouveau, faisant renaître avec elle le substrat économique local (festivals économiques, volontariat pour projets d’utilité collective, renaissance d’activités artisanales). Afin de prendre part efficacement au jeu, des acteurs politiques et scientifiques s’organisent en collectifs s’apparentant à ce que Bourdieu désigne sous le terme de «  forces de conservation »[10]. Ces collectifs aident  la société à se revivifier en « puisant dans les solidarités anciennes, dans les réserves de capital social qui protègent toute une partie de l’ordre social présent de la chute dans l’anomie (Capital qui, s’il n’est pas renouvelé, reproduit, est voué au dépérissement,)»[11]. A cette fin, ils mettent sur pied des « collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées »[12], à l’exemple de la fondation AFUD. Ne vaudrait-il pas mieux que ces acteurs fassent ce que Bachelard appelle le « repentir intellectuel »[13] et ce que appellerions le « repentir actionnel », c’est-à-dire s’interroger sur  le sens et la finalité de leurs réflexions et actions pour voir quelle est leur véritable valeur, scientifique dans le premier cas et pratique dans le deuxième cas ? N’est-il pas nécessaire dans cette mondialisation version « économie de l’innovation », que cette société apprenne à bien désapprendre ? « Apprendre, c’est toujours désapprendre, pour rompre avec ce qui nous bloque »[14], disait à juste titre Reboul, afin de mieux apprendre selon les exigences du monde actuel continuellement en devenir. Si, afin d’humaniser la mondialisation, on souhaite que ce concept de mondialisation soit habité par le sens du concept de glocalisation, au sens de développement territorial par la valorisation dans l’espace mondial de ce qui est typiquement local, alors ne serait-il pas utile de penser aussi à adapter les programmes de formations au besoin d’enracinement territorial des choix des acteurs locaux (formation dans les centres de formation pour faire revivre la gastronomie, l’architecture et l’artisanat locaux, introduction dans les programmes de formation scolaire de savoirs locaux, comme les contes…) ?

  1. Patrimoine vernaculaire pour un tourisme équitable et solidaire

Il est aujourd’hui unanimement admis que le tourisme culturel et solidaire, qui « participe de la création ou du développement d’activités économiques collectives »[15], ouvre de nouvelles perspectives de développement rural mariant rationalité interprétative[16] et utilité sociale[17]. Cependant, le tourisme solidaire appelle une autre façon d’aborder la notion de territoire. D’abord, le touriste recherche ce qui est spécifique au territoire. Cette façon d’être est à réinventer dans la wilaya de Tizi-Ouzou. Ensuite, le tourisme solidaire s’appuie essentiellement sur la société plutôt que sur des infrastructures touristiques spécifiques, d’où l’importance de revivifier des valeurs sociales, comme l’hospitalité, la confiance, la communication interpersonnelle, l’inter-culturalité. Ceci soulève la question relative à  la démarche pratique : n’est-il pas plus efficace d’opter pour des actions spécifiques aux territoires selon leurs potentialités (faire revivre la gastronomie locale et l’agriculture rurale pour un agrotourisme, préserver et mettre en valeur les écosystèmes pour un écotourisme, faire revivre les patrimoines architecturaux et artisanaux pour un tourisme patrimonial) et des actions plus globales (l’image, la communication et le marketing territoriaux, l’éducation à la citoyenneté, la constitution de communautés de communes selon la proximité géographique et les complémentarités touristiques) ? N’est-il pas urgent de redonner de la considération aux artisans, potières et personnes âgées, ces sans-voix du territoire qui détiennent les mots, la mémoire et les patrimoines du terroir ? N’est-il pas plus pertinent de commencer avec des territoires pilotes (il suffit peut-être pour la région de Yakouren, par exemple, de faire un travail de sensibilisation, de construire des auberges de jeunes) ?

Il est attendu de ce colloque des résultats qui puissent servir de levier d’actions collectives en multipliant, par la recherche-action, des halos de forces vives.  Nous souhaitons particulièrement recevoir des illustrations par des études pratiques d’expériences d’ici et d’ailleurs, historiques et théoriques.

Calendrier

Proposition de communication : avant le 20 Mai 2016. Envoyez à : asalas.association@gmail.com

La proposition doit contenir les éléments suivants : les nom et prénom de l’auteur, son institution d’affiliation et ses coordonnées ; l’intitulé de la communication ; les arguments et la problématique de recherche ; les outils méthodologiques mobilisés et les résultats provisoires.

Réponse du Comité : 20 Juin 2016

Remise des présentations : 01 septembre 2016

Date du colloque : 21 et 22 octobre 2016

Lieu de la tenue du colloque : Commune de Yakouren

Publication : Il est prévu une publication sous forme  d’ouvrage collectif d’une sélection des communications présentées.

Président d’honneur du colloque : M’hemmed Si Tayeb, PAPC de la commune de Yakouren

Comité scientifique

Président : ABDI Nourredine (CNRS, Paris)

Vice président  et coordonateur : HADJOU Lamara (Université de Tizi-Ouzou)

TESSA Ahmed (Université de Tizi-Ouzou)

PRADE Jacques (Université de Toulouse, Jean Jaurès)

TOUCAS-TRUYEN Patricia (RECMA, Revue internationale d’économie sociale)

ZORELI Med-Amokrane (Université de Bejaia)

MATMAR-MOHELLEBI Dalila (Université de Tizi-Ouzou)

HAMEL Tewfik (Université de Montpelier III)

AMOKRANE Abdelaziz (Université de Tizi-Ouzou)

BOUKHEROUF Belkacem (Université de Tizi-Ouzou)

AMIAR Habib (Université de Tizi-Ouzou)

MOUSSAOUI Hakim (Université de Tizi-Ouzou)

ANICHE Arezki (Université de Tizi-Ouzou)

CHENANE Arezki (Université de Tizi-Ouzou)

MADOUCHE Yacine (Université de Tizi-Ouzou)

LHADJ MOHAND Moussa (Université de Tizi-Ouzou)

ACHIR Mohamed (Université de Tizi-Ouzou)

SI LEKHAL Karim (Université de Versailles Saint Quentin)

BOUKHERBAB Riad (Université de Bejaia)

LAOUFI Amar (Université de Bouira)

CHIKH Sabrina (Université de Tizi-Ouzou)

KHAZENADJI Mohamed (Université de Tizi-Ouzou)

HANNICHE Belkacem (Université de Bejaia)

HADJEM Madjid (Université de Tizi-Ouzou)

HAMITI Hamid (Université de Tizi-Ouzou)

BENCHIKH Salem (Université de Bejaia)

AMIR Farid (Université de Bejaia)

SOUMANE Mohand Ouidir (Université de Bejaia)

AGAB Akli (Université de Bejaia)

Comité d’organisation

Présidents : ZORELI Med-Amokrane   et    MEZIANE Rachid

– les membres de l’association culturelle Petite Suisse Africaine (Commune de Yakouren).

– les membres de l’association AZETTA (Commune de Timizart).

– les membres de l’association ALMA Vert (Village Iguersafène).

– les membres de l’Association  Vision Jeunes (Commune d’Alger).

– les membres de l’association ASALAS (Wilaya de Tizi-Ouzou).

Les prix Mouloud Feraoun de la ruralité-solidarité agissante

L’association ASALAS, en partenariat avec des acteurs privés, publics et sociaux, attribuera chaque année, en marge du séminaire permanent Belkacem Krim, les prix Mouloud Feraoun de la ruralité-solidarité agissante. Ces prix sont attribuables aux acteurs locaux ayant été à l’origine d’une réalisation  modèle-type classifiable dans le registre des activités solidaires positives. Ils sont au nombre de cinq :

  • Le prix Innovation sociale.
  • Le prix Valorisation du patrimoine.
  • Le prix Engagement dévoué pour la collectivité.
  • Le prix Organisation collective.
  • Le prix Développement durable.

Les acteurs désirant participer au concours de sélection pour un de ces prix sont appelés à prendre contact avec l’animateur de l’équipe du projet  à l’adresse suivante : asalas.association@gmail.com

[1] ZORELI M-A. (2015), « Le mouvement associatif et l’économie solidaire en Kabylie: entre l’opportunisme néantisant et le génie collectif possibilisant », communication au colloque international: «Economie sociale et solidaire dans un contexte de multiculturalité, diversité et développement territorial», Mendoza (Argentine) les 15, 16 et 17 Avril 2015, pp. 17-26. base.socioeco.org/docs/zoreli_.pdf.

[2] ZORELI M-A. (2014), « L’économie solidaire en Kabylie, Une économie de l’union et de la fraternité », Revue du MAUSS permanente, 23 juin 2014 [en ligne].http://www.journaldumauss.net/./?L-economie-solidaire-en-Kabylie, p. 1.

[3] MORIN Edgar. (2005), « Introduction à la pensée complexe», Editions du Seuil, Paris.

[4] ZORELI M-A. (2015), op. cit., pp. 1-26.

[5] ZORELI M-A. (2016), « La régulation solidaire en Kabylie : l’exemple du village de Tifilkout »,  in RECMA, Revue internationale de l’économie sociale, numéro 339.

[6] DURKHEIM E. (2002), « De la division du travail social », livre 1 et 2, Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Émile Durkheim (1893), De la division du travail social. Paris : Presses universitaires de France, 1967, huitième édition, 416 pp. Collection : Bibliothèque de philosophie contemporaine, édition complétée le 15 février 2002 par Jean-Marie Tremblay à Chicoutimi, Québec, revue, corrigée avec ajout des mots grecs manquants par Bertrand Gibier le 28 juin 2008.

[7] ALDHUY J. (2008), « Au-delà du territoire, la territorialité ? », Géodoc, pp. 35-42, <halshs – 00278669>

[8] GORZ A. (1975), « Mutation technique et changement culturel », Théologiques 3/2 (pp. 73-88). P. 75.

[9] BILLAUDOT B et DESTAIS G. (2009), « Les analyses de la durabilité en économie. Fondements théoriques et implications normatives », communication au colloque à HEC Montréal, « Pour la suite du monde. Développement durable ou décroissance soutenable ?, 18 et 19 mai 2009, pp. 2-3. https://hal.archives-ouvertes.fr/halshs-00472876/document.

[10]BOURDIEU P. (1998), « L’essence du néolibéralisme. Qu’est-ce que le néolibéralisme ? Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur » le monde diplomatique, p. 3.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] BACHELARD G. (1999), La formation de l’esprit scientifique. Paris, Librairie philosophique Vrin, (1ère édition : 1938).

[14] REBOUL O. (1995), Qu’est ce qu’apprendre ? », PUF, Paris.

[15] PRADES J. (2008), « Intervention à l’occasion de la Quinzaine de l’économie solidaire, à l’invitation des associations ATTM et Ntizi Ndoc dans le cadre d’une soirée consacrée au tourisme solidaire », blogs.univ-tlse2.fr/cerises/files/…local…/TOURISME-SOLIDAIRE-1.pdf.

[16] GIANFALDONI P. « Utilité sociale versus utilité économique. L’entrepreneuriat en économie solidaire», Ecologie & politique 1/2004 (N°28), pp. 93-103, URL : www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2004-1-page-93.htm, p. 32.

[17] Ibid., pp. 19-24.


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La domination des orthodoxes stérilise le débat public

L’enfermement idéologique des dirigeants européens trouve ses racines dans une bataille pour l’hégémonie intellectuelle qui ne se livre pas seulement dans les médias. Malgré ses impasses et l’échec des politiques qu’elle inspire, la doctrine économique néoclassique domine plus que jamais à l’Université. Ses promoteurs, parmi lesquels Jean Tirole joue les premiers rôles, contrecarrent toute volonté de pluralisme.

par Laura Raim 

artisans de la concurrence non faussée, les économistes dominants la goûtent moins quand on les invite à la faire vivre dans leur profession. Reprenant une promesse de son prédécesseur Benoît Hamon, la ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem s’était engagée en décembre 2014 à créer à titre expérimental une seconde section d’économie au sein du Conseil national des universités (CNU), l’organisme qui gère la carrière des enseignants-chercheurs. Intitulée « Institutions, économie, territoire et société », celle-ci aurait pu devenir un refuge pour les économistes hétérodoxes, mal aimés des représentants du courant dominant. L’école dite « néoclassique », qui repose sur l’hypothèse de la perfection des marchés et de la rationalité des individus (voir Principaux courants et théories économiques), règne en effet depuis vingt ans sur l’actuelle section de sciences économiques, la « 05 ». Trois cents chercheurs hétérodoxes se préparaient donc à rejoindre une nouvelle section d’économie politique pluraliste, critique et ouverte aux autres sciences sociales.

C’était sans compter le tir de barrage des « orthodoxes », bien décidés à tuer dans l’œuf toute possibilité d’une autre pensée économique. A peine avaient-ils eu vent du projet ministériel que le président de la « 05 », Alain Ayong Le Kama, envoyait un courrier au gouvernement, brandissant la menace d’une « démission collective » de la section. Mais l’offensive la plus décisive a été celle de Jean Tirole, lauréat en 2014 du prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel (abusivement qualifié de « prix Nobel d’économie »). Il a adressé une lettre à Mme Vallaud-Belkacem pour empêcher une « catastrophe ».Mission accomplie : le projet a aussitôt été enterré.

Cette bataille apparemment corporatiste est en réalité hautement stratégique. Les représentations et préconisations des économistes exercent une forte influence sur les politiques publiques. Or, depuis une vingtaine d’années, les chercheurs hétérodoxes, c’est-à-dire tous ceux qui ne souscrivent pas à l’école néoclassique, soit à peu près un tiers des économistes français, sont exclus des positions-clés de la profession. S’ils parviennent encore à se faire recruter comme maîtres de conférences, le courant majoritaire leur verrouille l’accès au grade supérieur de professeur des universités (1). Alors que, entre 2000 et 2004, l’hétérodoxie représentait 18 % des nouveaux recrutements de professeurs à l’université, ce pourcentage est tombé à 5 % entre 2005 et 2011, soit six hétérodoxes pour cent vingt postes (2).

Comment en est-on arrivé là ? L’école néoclassique monte en puissance depuis l’avènement de l’économie moderne, à la fin du XIXe siècle, puis reflue dans les années 1930. L’approche de John Maynard Keynes, qui tire les leçons de la Grande Dépression en conférant à l’Etat un rôle central, s’impose alors comme nouvelle orthodoxie économique des politiques publiques. Lorsque le keynésianisme atteint à son tour ses limites face au contexte de stagflation (faible croissance et forte inflation), à la fin des années 1960, la théorie néoclassique revient en force avec les monétaristes et le courant des anticipations rationnelles.

Les hétérodoxes actuels émergent au même moment, en opposition à cette résurrection du paradigme néoclassique. Marxistes, postkeynésiens, régulationnistes et conventionnalistes ont en commun d’inscrire leur discipline dans le champ des sciences sociales et de porter une attention particulière aux aspects historiques, juridiques et politiques du fonctionnement de l’économie. Cherchant à décrire la société telle qu’elle existe vraiment, ils s’opposent à une représentation mécaniste et individualiste dans laquelle des agents mus par une rationalité instrumentale interagissent dans des multitudes de marchés.

Intégrant au fur et à mesure les critiques hétérodoxes, la théorie néoclassique se polit, admettant que l’information peut être asymétrique et la concurrence imparfaite… Reste que « les néoclassiques ne se sont pas imposés par la force ou la justesse de leurs idées, mais par des stratégies de colonisation institutionnelle », insiste Sophie Jallais, maîtresse de conférence à Paris-I. Dans la plupart des disciplines, pour être recrutés comme maîtres de conférences ou comme professeurs, les candidats doivent être « qualifiés » par le CNU, avant d’être sélectionnés par les « commissions de spécialistes » de chaque université. Mais, jusqu’à l’année dernière, la section d’économie dérogeait à ce principe pour le recrutement des professeurs, qui passait principalement par le concours d’agrégation du supérieur (3).

Une colonisation institutionnelle

Ce vestige du XIXe siècle ne subsiste plus que dans six sections sur soixante-dix-sept. Il se caractérise par son conservatisme, son entre-soi et son absence d’autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Et pour cause : le gouvernement nomme le président, qui, à son tour, nomme les sept membres du jury. « Chaque mandarin coopte ensuite son poulain, à qui il suggère plus ou moins subtilement de se porter candidat », raconte Liêm Hoang-Ngoc, maître de conférences à Paris-I. Depuis une quarantaine d’années, « ce sont des présidents de jury le plus souvent orthodoxes qui choisissent des jurys orthodoxes qui sélectionnent quasi exclusivement des candidats orthodoxes », résume Jallais. Cette homogénéisation se renforce, à partir des années 2000, sous l’effet d’une nouvelle méthode d’évaluation des candidats : leur production scientifique est officiellement appréciée en fonction non pas de sa qualité intrinsèque, mais des revues dans lesquelles elle est publiée. Un bon chercheur sera celui qui publie dans une revue bien notée au classement du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), lui-même établi selon le degré de conformité aux approches dominantes.

En face, les hétérodoxes se défendent mal. Absorbés par leurs travaux, ils ne se soucient pas suffisamment de se « reproduire » institutionnellement, de diriger des thèses et des laboratoires ou de recruter des successeurs potentiels. Ainsi le fondateur de l’école de la régulation, Robert Boyer, n’a-t-il pas véritablement d’héritier. Des hétérodoxes encore présents dans les instances de recrutement se laissent aussi parfois impressionner par l’appareil mathématique néoclassique. Certains, comme Michel De Vroey ou Marie-Claire Villeval, vont jusqu’à changer de camp et ouvrent grand les portes de l’université aux jeunes candidats orthodoxes.

Résultat : les professeurs hétérodoxes sont littéralement en voie d’extinction à l’université. « Ils sont désormais soit à la retraite, soit proches du départ, ce qui signifie que, d’ici deux ans, il n’y en aura plus un seul », avertit David Flacher, maître de conférences à Paris-XIII. Or ce sont les professeurs qui dirigent les masters, les écoles doctorales, les laboratoires, qui président les jurys de thèse et composent les comités de sélection de leurs pairs. Sans eux, impossible de faire vivre une école de pensée. De fait, presque tous les gros laboratoires hétérodoxes ont périclité ces dernières années, à quelques exceptions près, tels le Centre d’économie de Paris-Nord (CEPN), dirigé par Flacher, et le Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé), où travaille par exemple Laurent Cordonnier.

La logique de fusion entre établissements, encouragée depuis une dizaine d’années par l’Union européenne et intensifiée par la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007, a renforcé le phénomène, les petits centres hétérodoxes se faisant absorber par les grands établissements. « Ce processus de concentration aboutit aujourd’hui à un oligopole stabilisé de trois structures : l’Ecole d’économie de Paris (PSE), l’Ecole d’économie de Toulouse (TSE) et le Groupement de recherche en économie quantitative d’Aix-Marseille (Greqam), qui s’échangent financements, bourses doctorales, promotions, mais aussi prix internationaux et chaires de prestige », explique Bruno Tinel, maître de conférences à Paris-I. Le « prix Nobel » d’économie a ainsi été attribué au président de la TSE, Jean Tirole, et la chaire d’économie au Collège de France, à l’enseignant de la PSE Philippe Aghion.

La situation française reflète ce qui se passe ailleurs. Les universités anglo-saxonnes ne recrutent plus que des professeurs néoclassiques, susceptibles de publier dans les revues bien cotées. Au Royaume-Uni, par exemple, l’ancien bastion keynésien de Cambridge s’est progressivement vidé de tous ses professeurs hétérodoxes. « Le grand épistémologue et historien de la pensée économique Tony Lawson n’a plus le droit de donner des cours d’économie ; il est obligé de donner des cours d’économétrie et de mathématiques », raconte Dany Lang, maître de conférences à Paris-XIII. Après la crise, à l’université de Kingston, quelques postkeynésiens ont essayé de développer un master critique. Ils ont notamment recruté Steve Keen, qui s’était fait renvoyer de sa faculté en Australie alors qu’il était l’un des seuls à avoir anticipé la crise des subprime. Aux Etats-Unis, mis à part à la New School de New York, « l’hétérodoxie a été décimée partout. Il ne reste plus que des postkeynésiens isolés, éparpillés et trouvant souvent refuge dans les facultés de sciences sociales, les business schools ou dans les premiers cycles des petites universités publiques », constate l’économiste américain James Galbraith.

Cette hégémonie serait peut-être plus acceptable si elle n’allait pas de pair avec une abyssale faiblesse théorique. En 2007, la chose a commencé à se voir, même aux yeux de non-spécialistes. Non seulement les orthodoxes ont été incapables de prédire ou même de comprendre la crise des subprime, mais leurs hypothèses sur l’efficience des marchés avaient permis de légitimer scientifiquement la dérégulation financière qui en est en grande partie responsable. D’où l’appétit du public pour d’autres analyses, qu’illustre le succès en librairie du manifeste des « économistes atterrés ». Ce collectif, lancé en 2010 et composé majoritairement de maîtres de conférences hétérodoxes, démonte les dogmes régissant les politiques publiques européennes.

« Antichambre de l’obscurantisme »

Le retour en vogue de Keynes et de Karl Marx que l’on observe dans la presse et dans l’édition n’atteint pourtant pas le monde de la recherche, imperméable à toute remise en cause. Dans sa missive, Tirole s’enorgueillit des « centres d’excellence en économie qui ont émergé en France ces trois dernières décennies » et qui « forment aujourd’hui des économistes que les régulateurs, organismes internationaux et entreprises s’arrachent ». Le fait que ces « centres d’excellence » n’aient pas produit des économistes critiques, susceptibles d’alerter sur les dangers de la financiarisation, ne l’effleure manifestement pas. Droit dans ses bottes, il continue de mépriser souverainement les courants minoritaires, parlant d’eux comme d’un « ensemble hétéroclite en difficulté avec les normes d’évaluation internationalement reconnues », et les rappelle à l’ordre : « Chercher à se soustraire à ce jugement [des pairs] promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme. »

Les étudiants, eux, ne s’y trompent pas et militent contre le monolithisme de leurs cursus. En mai 2014, les quarante-deux associations de dix-neuf pays qui composent l’Initiative étudiante internationale pour le pluralisme en économie (Isipe) ont publié un manifeste contre l’enseignement actuel de la discipline. Partie de Paris, au début de l’année 2000, autour d’un mouvement dénonçant l’« autisme » de l’économie, la contestation s’est renforcée après la crise. A Harvard, soixante-dix étudiants ont quitté en 2011 le cours d’un enseignant-vedette, Gregory Mankiw, en dénonçant son « biais conservateur ». Après avoir tenu des réunions informelles en 2012 et 2013 à l’université de Manchester, la Post-Crash Economics Society a organisé pendant un an un module de cours optionnel intitulé « Bulles, paniques et crash : une introduction aux théories alternatives des crises économiques ». Cela a valu au professeur chargé du cours, Sakir Yilmaz, de se voir refuser la prolongation de son contrat avec l’université. Depuis l’appel de mai 2014, l’Isipe s’est élargie et compte désormais soixante-cinq groupes de trente pays, dont l’Inde, le Pakistan, l’Australie et plusieurs pays d’Amérique du Sud. En France, le mouvement Pour un enseignement pluraliste dans le supérieur en économie (PEPS-Economie) a repris le combat en 2011. « Le pluralisme que nous exigeons est d’ordre théorique, mais aussi méthodologique, explique Louison Cahen-Fourot, son porte-parole. Le cursus doit faire place, en plus des maths, des statistiques et de l’économétrie, à des cours d’histoire de la pensée économique. » Son association a analysé les intitulés des cinquante-quatre licences d’économie en France : les modules d’histoire de la pensée ne représentent que 1,7 % des cours proposés, quinze universités ne jugeant pas utile de l’enseigner.

Un obstacle a finalement été levé en septembre 2014, avec la quasi-suspension de l’agrégation du supérieur. La procédure pour devenir professeur est désormais la même que dans les autres disciplines : se faire qualifier par le CNU, puis candidater à un poste. Il s’agissait d’une revendication de l’Association française d’économie politique (AFEP), créée en 2009 pour restaurer la diversité dans la recherche. Hélas, cette victoire arrive trop tard : désormais majoritaires dans les instances de recrutement, les orthodoxes n’ont plus besoin de l’agrégation pour asseoir leur pouvoir. Débarrassés du concours, les candidats hétérodoxes ne s’en retrouvent pas moins confrontés au barrage de la section 05 du CNU, étroitement contrôlée par les orthodoxes. D’où la nécessité d’une seconde section. Après de vifs débats internes quant aux risques d’un tel « divorce » au sein de la discipline, les membres de l’AFEP se sont finalement résignés en 2010 à l’idée qu’il n’y avait « plus aucun avenir possible pour les approches pluralistes dans le cadre de la section 05 ». La nouvelle section apparaissait comme la « seule solution viable ».

Refusant pour le moment cette option, le gouvernement assure qu’il va surveiller la section 05. Cette dernière a donc pris les devants en « qualifiant » quelques hétérodoxes lors de la session de février 2015. « Une manœuvre tactique et cosmétique destinée à calmer le jeu et à masquer une logique structurelle qui demeure inchangée », analyse le président de l’AFEP André Orléan, qui vient de diriger la rédaction d’un Manifeste pour une économie pluraliste (4).

Reste à comprendre l’énergie dépensée pour saboter la seconde section. Si les hétérodoxes sont si mauvais, pourquoi ne pas les laisser partir ? « Il ne s’agit pas pour nous de rejeter les approches néoclassiques, ni de remplacer une hégémonie par une autre, mais de permettre à tous les courants de cohabiter », rappelle d’ailleurs Orléan. Le discours officiel invoque une lutte contre la « balkanisation » et un souci d’unité. Un argument faible si l’on considère que la physique, la biologie, le droit et l’histoire occupent plusieurs sections. Le motif est sans doute moins noble : « Ils craignent surtout de voir les étudiants déserter les cours de microéconomie, à mourir d’ennui, et s’inscrire dans des licences “Institutions, économie, territoire et société », estime Florence Jany-Catrice, professeure à Lille-I. De fait, les effectifs sont en chute libre : d’après le rapport Hautcœur, le nombre d’inscrits en première année a baissé de 64 % entre 2002 et 2012 (5). Au point que les facultés d’économie sont obligées de fusionner avec celles de gestion, jugées plus professionnalisantes, pour essayer de retenir les élèves.

Poussés vers d’autres disciplines

Aux yeux du sociologue Luc Boltanski, l’opposition farouche des orthodoxes s’explique autrement : ils livrent bataille « pour préserver le monopole sur le concept d’économie (6) ». Ils ne supportent pas que des chercheurs ne pratiquant pas la modélisation mathématique et questionnant l’efficience des marchés puissent migrer vers une section qui conserverait le label « économie ». Lorsque Giovanni Dosi, économiste hétérodoxe italien des organisations, a soumis une contribution au Journal of Mathematical Economics, il a reçu une réponse claire : « Vos agents ne maximisent pas, votre article n’est pas un article d’économie, soumettez-le à un journal de sociologie. »L’injonction est à prendre au pied de la lettre : les néoclassiques veulent que les chercheurs des courants minoritaires s’en aillent dans d’autres disciplines et disparaissent en tant qu’économistes.

En quelque sorte, ils ont raison d’espérer, car c’est déjà ce qui se passe. Bernard Friot, par exemple, est parti en sociologie : « J’étais maître de conférences à Nancy avec une thèse d’Etat en économie du travail. Mais je n’osais pas engager des doctorants à faire une thèse avec moi qui les aurait conduits à de grandes difficultés de recrutement à l’université. J’ai donc passé une habilitation à diriger des recherches en sociologie, pour devenir professeur de sociologie du travail à Nanterre, raconte le théoricien du salaire à vie (7). La vitalité de la socioéconomie en France tient d’ailleurs pour partie au passage d’économistes vers la sociologie. » De fait, les sociologues François Vatin et Philippe Steiner sont également d’anciens économistes. Frédéric Lordon, spécialiste des crises, notamment financières, a quant à lui migré vers la section philosophie du CNRS. « Ceux qui en ont assez d’être bloqués vont aussi en aménagement du territoire, en sciences de l’éducation, en sciences politiques et en sciences de la communication », ajoute Flacher. Autant le savoir : si l’on veut entendre des économistes qui ont quelque chose à dire sur la société, ce ne sera bientôt plus dans les facultés de sciences économiques qu’il faudra les chercher.

Laura Raim

Journaliste, le Monde Diplomatique

(1) Ces titres désignent les enseignants-chercheurs titulaires dans le supérieur. En novembre 2014, la section de sciences économiques comptait 1 270 maîtres de conférences (et assimilés) et 536 professeurs (et assimilés).

(2) « Evolution des recrutements des professeurs de sciences économiques depuis 2000. La fin du pluralisme » (PDF), Association française d’économie politique (AFEP), septembre 2013.

(3) A ne pas confondre avec l’agrégation du secondaire, qui permet d’enseigner au lycée.

(4) André Orléan pour l’AFEP (sous la dir. de), Aquoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? Manifeste pour une économie pluraliste, Les Liens qui libèrent, Paris, 2015.

(5) Pierre-Cyrille Hautcœur, « L’avenir des sciences économiques à l’Université en France », rapport à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Paris, 5 juin 2014.

(6) Luc Boltanski, intervention à l’Assemblée extraordinaire de l’AFEP, Paris, 13 janvier 2015.

(7) Lire Bernard Friot, « Retraites, un trésor impensé », Le Monde diplomatique,septembre 2010.

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En Algérie, les salaires ont augmenté et avec eux les envies de shopping. Mais les produits importés ne sont pas à la portée de toutes les bourses.

Elles sont bien loin les années 1990, cette décennie noire où l’Algérie a dû passer sous la tutelle du Fonds monétaire international (FMI) pour cessation de paiement, où la dette extérieure avait atteint la somme astronomique de 32 milliards de dollars, où les caisses de l’État étaient tellement vides qu’il avait fallu solliciter une monarchie du Golfe pour régler la facture d’un simple bateau de blé. Désormais, le pays a renoué avec l’aisance financière, à la faveur de l’envol des prix du pétrole et du gaz, ses deux principales richesses.

Depuis 1999, l’Algérie a engrangé près de 800 milliards de dollars, a remboursé ses dettes, et même prêté 5 milliards au « méchant » FMI en octobre 2012. Mieux, la Banque d’Algérie a accumulé quelque 200 milliards de dollars en réserves de change – dont une bonne partie a été placée en bons du Trésor aux États-Unis. De quoi assurer trois années d’importations, du jamais vu depuis l’indépendance.

Au cours de la dernière décennie, l’Algérie a connu une hausse substantielle du nombre de millionnaires en dollars, voire de milliardaires.

Et pour clore cette liste de records chiffrés régulièrement exhibée par les autorités pour démontrer que l’Algérie a bien changé, on peut rappeler que les gouvernements successifs du président Bouteflika ont engagé 600 milliards de dollars dans des projets de développement. Qu’ils ont revalorisé à cinq reprises le salaire national minimum garanti (SNMG), fixé à 18 000 dinars (DA, soit environ 180 euros) par mois depuis 2012, alors que la première revalorisation l’avait péniblement fait passer de 6 000 à 8 000 DA en 2001. Qu’ils ont par ailleurs rétabli le crédit à la consommation (supprimé en 2009) et dopé les salaires de 2010 à 2012. Le pouvoir d’achat a-t-il progressé pour autant ? La qualité de vie des Algériens s’est-elle améliorée ? Sont-ils heureux ?

L’Algérie, un eldorado pour ceux qui veulent gagner de l’argent rapidement ?

Invité le 11 mars à une conférence au siège du quotidien Liberté, Djamel Zenati, ancien député du Front des forces socialistes (FFS), s’est fendu de cette savoureuse formule : « Celui qui ne s’est pas enrichi sous Bouteflika ne sera jamais riche. »

Lyes fait partie de ces Algériens qui ont amassé une petite fortune au cours de ces quinze dernières années. Importateur de pièces détachées pour véhicules légers, ce père de 3 enfants se qualifie volontiers de privilégié du système. Plusieurs comptes bancaires garnis, villa avec piscine dans le quartier de Dely Brahim, sur les hauteurs d’Alger, progéniture scolarisée dans un établissement privé, vacances dans le sud de l’Espagne, en Thaïlande ou en Égypte…

Lyes n’a pas de scrupules à faire étalage de sa fortune. Sa dernière acquisition, qu’il aime exhiber dans le quartier de Sidi Yahia, les Champs-Élysées d’Alger : une limousine flambant neuve payée, en liquide, 7 millions de dinars (environ 70 000 euros). « Ces 7 millions sont une goutte d’eau, dit Lyes non sans fierté. Cette somme ne représente même pas la moitié de la valeur d’un conteneur. Or j’en importe deux à trois par mois. Mais cet argent ne fait pas vraiment notre bonheur. Je peux tout me permettre, mais les lieux de savoir, de distraction et d’évasion sont inexistants en Algérie. On s’y ennuie mortellement. »

Ancien trabendiste reconverti dans l' »import-import » – dénomination populaire de l’import-export -, Lyes estime que l’Algérie est un eldorado pour ceux qui veulent gagner de l’argent rapidement. À preuve, au cours de la dernière décennie, le pays a connu une hausse substantielle du nombre de millionnaires en dollars, voire de milliardaires. Une réussite symbolisée par celle de l’industriel Issad Rebrab, patron du groupe privé agroalimentaire Cevital, entré dans le classement 2013 du magazine Forbes avec une fortune estimée à 3,2 milliards de dollars.

« Nous ne produisons rien, nous importons tout, souligne Lyes. C’est pain bénit pour les hommes d’affaires qui sont sur ce créneau, et ce n’est pas demain que cette source va se tarir, car l’économie algérienne dépendra encore de la rente pétrolière dans les vingt prochaines années. On se frotte les mains d’avance… » Il ne croit pas si bien dire. De l’aveu même de l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, l’Algérie a importé pour 370 milliards de dollars au cours des quinze dernières années. Pour la seule année 2014, la facture pourrait même atteindre la barre des 55 milliards de dollars, alors qu’elle était à peine de 10 milliards en 1998. Une vraie dépendance, aussi, au « fabriqué à l’étranger ».

Des produits pas accessibles à toutes les bourses

Forcément, ce boom des importations et le prix des produits importés se ressentent dans la vie quotidienne. De la pomme de terre à la pièce détachée en passant par le téléphone, la voiture, les conserves, les viandes, le blé, les fruits, les vêtements, les Algériens consomment presque exclusivement des produits importés de Chine, d’Argentine, de France, des émirats du Golfe ou de Taïwan. À tel point que certains marchés populaires portent désormais des noms aussi exotiques que Dubaï, Chinatown ou Dallas. De quoi donner à chacun sa petite part de rêve…

Mais si tous les produits sont disponibles, ils ne sont pas accessibles à toutes les bourses. D’autant que le pouvoir d’achat des Algériens a sensiblement diminué au cours de ces cinq dernières années, bien que le SNMG ait été revalorisé et bien que les autorités, qui continuent de soutenir les produits de première nécessité (pain, lait, sucre, huile), aient procédé à des revalorisations salariales substantielles (avec effet rétroactif) pendant l’hiver 2012, dans la foulée des révolutions en Tunisie et en Égypte, pour garantir la paix sociale. Et même si, selon le FMI, le PIB par habitant est passé de 1 630 dollars en 1999 à 5 670 dollars en 2013, le pouvoir d’achat des Algériens s’est érodé. L’inflation, conjuguée à la flambée incessante des prix des produits de grande consommation, grève le budget des ménages.

Médecin au service ophtalmologie d’un hôpital public, mère de deux enfants, Nadjet se plaint de la cherté de la vie, malgré un salaire mensuel de 90 000 DA, pourtant largement supérieur à la moyenne. « Entre la nourriture et le téléphone, l’entretien et le remboursement de la voiture, le loyer, les soins de santé, la scolarité des enfants, les vêtements… Il ne reste plus grand-chose à la fin du mois, maugrée Nadjet. Pour les vacances d’été, il faut se contenter de la plage. Et il faut compter deux ou trois ans d’économies pour un séjour en Tunisie ou en Turquie », qui restent les deux principales destinations des touristes algériens.

Sportives et grosses berlines

Où et comment dépenser son argent ? Pour répondre à cette cruelle question et aux besoins des « nouveaux riches » algériens, quelques temples pour consommateurs haut de gamme ont vu le jour, surtout dans la capitale, où plusieurs concessionnaires proposent des véhicules de standing, négociables entre 5 millions et 20 millions de dinars (DA, entre 50 000 et 200 000 euros).

C’est « le » véritable signe extérieur de richesse. L’engouement pour ces berlines, limousines ou sportives est tel que, du 9 juillet au 9 août 2013, les clients aisés ont pu se rendre à loisir au premier Salon de l’automobile haut de gamme d’Alger. Sur les hauteurs de la capitale et dans ses banlieues chics, les villas avec piscine fleurissent, dont certaines se revendent à plus de 400 millions de DA. Des magasins de luxe, de grandes enseignes d’horlogerie, de vêtements ou d’électronique high-tech ont ouvert à Sidi Yahia, près du quartier huppé de Hydra, à Alger.

Et pour ceux qui aiment la discrétion, rien de tel que l’étranger. Les Algériens qui en ont les moyens aiment passer leurs vacances à Paris, à Monaco, dans le sud de l’Espagne ou à Cuba. Pour le shopping, ils préfèrent Londres, Genève, Dubaï ou Doha, d’autant plus prisé depuis que Qatar Airways propose des vols directs plusieurs fois par semaine. Ils sont aussi de plus en plus nombreux à acquérir maisons, appartements et commerces hors du pays pour assurer l’avenir de leurs enfants, faire des affaires, ou, pour quelques-uns, investir les petites et grandes fortunes amassées.

Par Farid Alilat


aktouf

Omar Aktouf. économiste

«La seule ‘‘stabilité’’ semble être celle des gains et privilèges des gens du pouvoir et de leurs clientèles»

Professeur en management à HEC Montréal (Canada), Omar Aktouf n’est plus à présenter. Dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, l’économiste connu et reconnu dans le monde entier tire la sonnette d’alarme sur les dangers qui guettent l’Algérie. Pour lui, le chômage abyssal des jeunes sur fond de développement d’une caste d’affairistes et fortunés aux revenus aussi insensés que douteux sont des ingrédients d’une révolte annoncée, d’autant que, regrette-t-il, rien n’indique que le régime actuel ait tiré une quelconque leçon de ce qui est arrivé en Tunisie, Egypte… et aujourd’hui en Syrie ou en Ukraine. Bien au contraire.

-La candidature «muette» de Bouteflika à sa propre succession pour un quatrième mandat a plongé l’Algérie dans un climat d’incertitudes. Pourtant, notre diaspora à l’étranger, loin d’être négligeable, reste étrangement placide. Pourquoi ?

Personnellement, je ne dirais pas que notre diaspora est «placide», mais plutôt qu’elle est (tout comme moi-même, en fait) profondément atterrée et tétanisée devant l’ampleur inouïe de la gabegie et de l’ubuesque qui atteignent aujourd’hui notre pays, devenu la risée mondiale. Je pense aussi que notre diaspora reste les bras ballants devant l’extrême timidité (pour ne pas dire silence total) de ladite «communauté internationale» face à ces tréfonds de bafouage de la démocratie qui frappent l’Algérie (alors qu’elle se déchaîne par ailleurs à propos de ce qui se passe en Ukraine, Iran et autres Venezuela). Notre diaspora me semble également profondément perplexe, sinon au comble de la déception et du désenchantement devant l’apathie (même s’il y a çà et là de relatives protestations et manifestations isolées) dont font preuve nos «élites» de la société civile «établie», qu’elles soient intellectuelles ou, surtout à mon avis, institutionnelles-corporatistes du genre FCE et ses think-tanks, associations «progressistes» diverses, cohortes d’«experts internationaux» nationaux abonnés aux séjours en Algérie.

Ces «élites» qui, souvent, n’hésitent pas à se positionner en parangons de la modernisation de l’Algérie, de sa mise à niveau «démocratique» et «business-stratégique», se voulant au diapason des nations les plus «évoluées», se révèlent finalement (sans généraliser, il y a évidemment des exceptions) bien plus opportunistes et prêtes à s’accommoder de n’importe quel Néron, Staline, Tartarin, ou même fantôme à la tête du pays. Et ce, en plus des cliques, galonnées ou non, qui gravitent autour et qui assurent la pérennité des magouilles, appuis occultes et passe-droits, nid de bien des «affaires» juteuses.

Le sort du pays et du peuple n’a jamais fait partie de leurs préoccupations en dépit des discours poujadistes-populistes dont ces milieux font preuve à l’occasion, pourvu que soit garantie la continuité de leur confortable affairisme et de leurs intérêts égoïstes immédiats. Ceux-ci sont par ailleurs largement présentés (et opportunément relayés par certains médias aux ordres, vulgate ultra-libérale aidant), comme synonymes de l’intérêt général, de sources de progrès économiques et sociaux, de créations d’emplois, de développement collectif… Sinon de propulsion du pays au rang de «l’émergence» grâce à une miraculeuse éclosion de salutaires héros-entrepreneurs-leaders qui méritent, en plus de leur enrichissement personnel infini, vénération, adulation et reconnaissance (ce dont on voit les résultats par exemple au Mexique où se trouve le second homme le plus riche du monde et 45% de la population en pauvreté absolue).

La persistance de ce genre de pensée chez nos «élites» économiques (ainsi que chez certains médias, certaines franges de la société civile), malgré les cuisants échecs du néolibéralisme — et ipso facto des modes de gouvernance — management qui l’accompagnent —, donne pour nous une amère impression d’aveuglement dogmatique ultra libéral. Dogmatisme devenu non seulement stupide mais désormais criminel (comme le répètent inlassablement, entre autres, des Nobel tels que Stiglitz, Krugman, ou des R. Reich, Al Gore, etc.).

A cette impression d’aveuglement doublée d’ignorance volontaire de toute autre forme de pensée que néolibérale, vient s’ajouter celle de l’emprise d’un pur et simple arrivisme-opportunisme fortement appuyé sur un désastreux (et fort lucratif pour ceux qui en profitent) statu quo théorique et idéologique, s’acharnant à ressasser les mêmes leitmotiv : ce qui fait le boulimique intérêt des dominants ferait aussi, automatiquement et par on ne sait quelle vertu de pensée magique, celui des masses populaires. Faire sans cesse plus de néolibéralisme est non seulement censé guérir les maux issus de ce même néolibéralisme, mais aussi propulser vers de radieux lendemains de «changements et progrès».

Pour finir sur cette question, il me semble qu’il est un autre aspect de fort grande importance : ne pas oublier qu’une partie (largement) non négligeable de notre diaspora entretient de bien juteuses relations de business avec le système Algérie tel qu’il est et a presque toujours été, Bouteflika ou pas : ce sont les intermédiaires de tous poils, les représentants de multinationales, les «consultants» en tout et rien, les innombrables vecteurs de ristournes et rétro-commissions, les omnipotents experts importateurs de «modèles occidentaux avancés» qui viennent donner un salutaire adoubement «scientifique» aux plus douteuses des pratiques d’enrichissements illimités, sinon de lavage d’argent public, d’évasion fiscale, d’exploitation infinie des citoyens et de la nature (la sempiternelle «stratégie de la compétitivité»)… Cette diaspora-là, par ailleurs la plus visible au pays, ne dénoncera jamais ni ne se lèvera contre qui que ce soit au pouvoir en Algérie tant que les poches des uns et des autres se remplissent.

-Qu’est-ce qui fait courir, selon vous, les adeptes du 4e mandat ? Est-ce pour maintenir un système de prédation ou pour, comme ils le prêchent, garantir la stabilité et le progrès économique ?

Un certain Einstein répétait que «Refaire constamment les mêmes choses et clamer ou espérer qu’il en résultera le changement, relève soit de la bêtise soit de la folie». Voilà un des aspects sur lesquels ce régime Bouteflika qui n’a cessé de promettre emplois pour les jeunes, justice sociale, transparence des institutions, Etat de droit, solidarité nationale… a, plus que les autres (car il avait le recul et le temps d’en voir les dégâts mondiaux, et cela jusqu’aux portes mêmes de l’Algérie, en Europe) gravement failli, autant socialement qu’économiquement et politiquement. Il est gravement coupable de ne pas avoir compris (ou refusé de comprendre) que s’imposait d’urgence une totale rupture avec les doctrines néolibérales et un virage radical vers des «modèles» quasiment aux antipodes du modèle libéral-US, et qui ont largement et constamment fait leurs preuves : ceux de l’Europe du Nord et des Tigres et Dragons asiatiques.

J’insiste sur ce point, car partout ce sont les milieux d’affaires-faiseurs d’argent (money makers comme on dit sans hypocrisie ni complexe en langue anglaise) qui sont présentés (et se présentent) comme des super-élites philanthropiques, preux chevaliers sauveurs des peuples, du bon droit, de la démocratie, de l’économie, du bien-être général, du «progrès». Et c’est bien ce que l’on voit chez nous : cette super-élite de money makers est, à grands renforts de triomphants think-tanks et super «experts» made in US ou France…, ainsi présentée et imposée aux Algériens. Le résultat est que notre peuple, intellectuels et institutions de la société civile compris, finit par être dupe de ce discours, et même par s’en approprier les principes idéologiques érigés en haute science.

C’est alors que peuple et société civile apparaissent finalement, et malgré les sporadiques protestations, à la diaspora comme tout aussi tétanisés qu’elle, las, fatigués d’années de violences et de sang, en plus d’être «achetés» par manne pétrolière interposée, embrigadés, muselés, férocement réprimés à la moindre manifestation ; bref, impuissants et n’aspirant qu’à une chose : décrocher un visa pour l’étranger et fuir une patrie qui leur échappe de toutes parts.

-Quel scénario voyez-vous pour l’après-17 avril 2014 ? Un «printemps algérien» serait-il inéluctable ?

Je dirais que personnellement je crains, hélas, autant un avant le 17 avril qu’un après, bien que je souhaite ardemment me tromper. Car, malheureusement, tous les ingrédients (et même plus) qui ont conduit au déclenchement desdits printemps arabes semblent réunis : chômage abyssal des jeunes ; fortunes et revenus aussi insensés que douteux de nos nouveaux super riches (une quarantaine de milliardaires et cinq milliers de millionnaires en euros connus !) dont certains figurent dans les «top 500» du monde ; ampleurs sans précédent des inégalités et injustices qui en découlent ; absence endémique de perspectives pour la jeunesse ; catastrophique Education nationale ; multitudes de diplômés chômeurs ; inflation hors contrôle ; revenus d’exportations (qui ne sont qu’hydrocarbures) en baisse à cause des chutes des prix mondiaux et des produits de schistes ; importations en hausse à cause des spéculations internationales sur tous les produits de premières nécessité ; «Etat» qui n’est plus que chaise musicale de rentiers, scandales, couverture de méga corruption, figuration bureaucratique sclérosée, comité de gestion des intérêts de ses kidnappeurs de l’ombre et de la nouvelle classe dominante d’arrivistes qui s’y accrochent ; agriculture sinistrée ; industrie, infrastructures, PIB… ridiculement anémiques, même comparés à des nains comme la Malaisie ; secteur privé largement extraverti avec des entreprises (statistiques désormais dépassées sans doute) dont 68% des chefs ne déclarent pas leurs salariés aux caisses de sécurité sociale, 72% les rémunèrent en dessous du SNMG, 55% les font travailler 12 heures par jour ; des centaines de jacqueries populaires un peu partout pratiquement tous les mois ; conflits sociaux qui virent aux affrontements ethniques sanglants (région du M’zab par exemple)…

Ne voilà-t-il pas une dangereuse accumulation d’ingrédients d’une bombe à retardement qui n’attend que l’étincelle fatidique ? Craignons, à Dieu ne plaise, que ce ne soit cette grotesque candidature fantomatique, avant ou après le 17 avril. Il est connu en sociologie politique que lorsqu’environ 25% d’une population est spoliée au point de ne plus rien avoir à perdre, la révolution n’est pas loin. Reste à espérer qu’elle ne soit point sanglante, ou que nos «élites» et dirigeants/dominants se mettent de toute urgence à vraiment changer les choses et appliquer ce conseil de Machiavel : «Prince, si tu crains la révolution, fais-la !». Hélas ! Je ne peux être de ceux qui clament «la stabilité» du pays comme synonyme du règne de l’actuelle présidence. Je ne vois personnellement que stagnations et reculs, la seule «stabilité» semble être celle des gains et privilèges de nos gens du pouvoir et de leurs clientèles, autant intérieures qu’extérieures. Nous ne sommes en effet pas du tout à l’abri d’un printemps algérien. Je ne vois nulle part qu’on ait tiré une quelconque leçon de ce qui est arrivé en Tunisie, Egypte… et aujourd’hui en Syrie ou Ukraine. Bien au contraire.

-Ce climat politique délétère ne risque-t-il pas d’avoir des conséquences gravissimes au plan économique, notamment sur la confiance dont notre pays a plus que jamais besoin auprès de ses partenaires étrangers, des institutions et des marchés financiers ?

Le climat délétère dont on parle ne fera, à mon sens, qu’aggraver un manque de confiance déjà «structurel» qui accable l’Algérie depuis des années. Sa cote dans le monde est déjà bien basse : que de lamentables classements dans les indicateurs internationaux de sérieux, de qualité de vie, de gouvernance. Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est d’autres nuages qui s’accumulent dans notre ciel, et dont notre pays se serait bien passé. Ma position sur la question des partenaires étrangers et des institutions internationales (les FMI, Banque mondiale, OMC…) a toujours été limpide : rien de bon pour les pays non nantis et tout pour les pays riches et les riches des pays pauvres.

Ce que le dernier Davos, l’OIT, Oxfam… viennent de confirmer en montrant comment ces institutions et leur néolibéralisme entêté conduisent à la mainmise de la finance sur les Etats, l’aggravation de la pauvreté globale, l’enrichissement insolent des multinationales, le saccage du tiers-monde, l’hyperconcentration stérile des richesses (85 personnes possèdent l’équivalent de l’avoir de la moitié de la planète, 400 citoyens américains possèdent plus de richesses que la moitié de la population US, etc.), la destruction des classes moyennes, la dévastation de la nature… Que ces institutions se tiennent loin de l’Algérie ne me pose aucun problème, au contraire ! Quant aux investisseurs étrangers et aux marchés financiers, on voit bien les résultats de leurs actions un peu partout (à commencer par le chaos argentin de 2003 et à finir par la déroute de l’Europe en voie d’être classée — hors Allemagne —, comme ensemble de «pays émergents» et une France «sous surveillance»).

Les investisseurs ne cherchent qu’à retirer toujours plus que ce qu’ils mettent, quitte à corrompre, spolier, déplacer des populations, polluer, semer la misère, voire la mort et les génocides (région des grands lacs en Afrique subsaharienne, notamment). Les marchés financiers ne sont pratiquement que spéculation, argent sale, évasions fiscales (manipulation de la dette grecque par Goldman Sachs, survaleur titanesque de Facebook, Microsoft, Google…, gigantesques magouilles fiscales et monétaires de McDonald, Starbucks, Barclay…). Pour moi, l’Algérie doit d’abord se sortir de sa tenace image d’absence de sérieux, d’incessant bricolage politico-économique, et ensuite rompre d’urgence avec l’économisme néolibéral et ses sous-produits assassins : le «stratégisme-managérialisme» à l’américaine.

Regardons vite du côté de pays qui ont brillamment réussi «autrement», comme les Tigres et Dragons asiatiques, dont la minuscule Malaisie (double du PIB algérien, moitié de la taille de la France). Cette question renvoie à celle des institutions et leur fonctionnement. Or, ce que l’on voit le plus en Algérie c’est une agitation frénétique autour de l’importation de modes, programmes et diplômes (MBA, DBA…) qui ne sont que techniques, how-to, simples procédures de niveau méso et micro : ce qui se retrouve derrière des théories et pratiques traitant de «stratégie», «management», «gouvernance»… Tout cela n’est que «techniques» ou modalités opératoires absurdes en soi, manquant cruellement de perspective autres que le fait de «prendre soin de l’argent» et le multiplier à n’importe quel prix. Ce dont nous manquons le plus, c’est de vision macro, de paradigme, de finalité, de sens et de raisons quant à ce que nous faisons en guise d’activités dites économiques. Pour qui ? Pourquoi ? Pour quel projet de société ? Quelle communauté humaine ? Quel niveau de vie et pour qui ? Aucun «how-to» ne répond à ces questions fondamentales. La multiplication des écoles de gestion à la US (que du «how-to») et des diplômés de ces écoles temples du néolibéralisme ne feront qu’aggraver les choses, point ! Une constituante serait ici fort utile pour établir un projet de société et dire si notre peuple veut une Algérie à la US ou non.

-L’Algérie est très mal classée dans de nombreux domaines socio-économiques au moment où le Premier ministre Sellal sillonne le pays en louant les grandes réalisation du Président-candiadat. Un changement de cap est-il inélucatble ?

Ce sont des statistiques et des faits dévastateurs pour notre pays. Elles ne font que confirmer ce que l’on atteint à foncer tête baissée dans les affres du néolibéralisme et du désormais létal modèle US qui a été utile et efficace en un temps passé, mais qui n’est plus que criminels boursicotages et châteaux de cartes financiers sur le dos des classes moyennes, de la nature et du salariat (voir Inequality for all de R. Reich et Inconvenient truth de Al Gore…). Ce ne sont pas là les «réalisations» de notre seul Président-candidat actuel, elles découlent de politiques économiques faites de bric et de broc et de fantaisistes revirements d’incompétents depuis quasiment l’indépendance de notre pays.

De plus, depuis l’ère de notre «ouverture» au capitalisme et la mondialisation néolibérale, l’Algérie a tout abdiqué au dieu marché autorégulé («institution qui n’a ni cœur ni cerveau» comme disait le Nobel Paul Samuelson). Ce sera donc ma conclusion : confier le destin de pays et peuples à un prétendu «libre marché» n’est que dénaturation de l’Etat devenu repaire de businessmen et vassal d’un nouveau clergé imposant les desiderata du business comme «sciences», «ordre naturel des choses». Or, les forces du business mènent, lorsque non surveillées et encadrées (elles le sont, avec les résultats qu’on connaît, en Allemagne, Suède, Japon, Malaisie, Corée du Sud…) inéluctablement aux corruptions (les lobbies US ne sont qu’hyper corruption légalisée), aux scandales, aux injustices, aux inégalités, à l’épuisement accéléré de la nature. Il n’est pas trop tard pour l’Algérie pour changer de cap, mais le temps joue terriblement contre nous.

Naima Benouaret
in El Watan, 10 mars 2014


Le Professeur en économie, El Mouhoub Mouhoud à Horizons

La coproduction pour réduire les importations

Entretien réalisé par Fella Midjek
Publié le 17 juin 2013

La coproduction est une nouvelle forme de partenariat pour se substituer aux importations en Algérie développée par le spécialiste de la question, El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à l’Université Paris Dauphine. Dans cette interview donnée à la veille de la conférence qu’il animera le 19 juin prochain à Alger pour le Club d’action et de réflexion autour de l’entreprise (Care), il explique que la coproduction consiste, pour une entreprise donneuse d’ordre, à faire fabriquer des composants intermédiaires industriels ou encore des modules technologiques complets à forte valeur ajoutée, par une entreprise partenaire dans un pays émergent à capacités productives. Un concept que l’Algérie devrait, selon lui, adopter, d’autant qu’elle possède une main-d’œuvre qualifiée et que des deux côtés de la Méditerranée, il y a une prise de conscience que le modèle basé sur le simple échange de biens par le commerce est très limité.

Comment définissez-vous le concept de coproduction ?
Ce concept repose sur un principe de partenariat. Il consiste, pour une entreprise donneuse d’ordre, à faire fabriquer des composants intermédiaires industriels ou encore des modules technologiques complets à forte valeur ajoutée, par une entreprise partenaire dans un pays émergent à capacités productives et doté d’une main-d’œuvre qualifiée mais moins onéreuse. C’est le cas des pratiques des firmes allemandes dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Cette logique de coproduction est nettement différente des pratiques des entreprises qui délocalisent seulement les activités d’assemblage à faible valeur ajoutée dans les pays à bas salaires (ce fut largement le cas en Tunisie dans le textile, l’habillement, le matériel électrique ou encore les centres d’appels dans les services) et réimportent le produit final ou le service final dans le pays d’origine, dans une seule logique de minimisation des coûts salariaux.

Quelles réalités se cachent derrière ce concept ?
La réalité est que des deux côtés de la Méditerranée, il y a une prise de conscience que le modèle basé sur le simple échange de biens par le commerce est très limité. Un développement industriel conjoint pourrait se mettre en œuvre dans une optique d’avantages mutuels.

Quelles sont les conditions pour que l’Algérie puisse l’adopter ?
Pour l’Algérie et les autres pays du sud de la Méditerranée, deux défis majeurs précèdent l’instauration de cette coproduction : la professionnalisation de la main-d’œuvre et l’ouverture des marchés. En Algérie comme dans la plupart des pays, nous avons affaire à une mise en jachère de milliers de diplômés qui restent au seuil du marché du travail. Un préalable à la réussite de cette stratégie est la mise en place de manière ciblée d’un système de coformation entre les entreprises algériennes et françaises, comme l’ont fait Suez Environnement et la ville d’Alger dans leur partenariat. Des dizaines d’ingénieurs ont été formés dans ce cadre. Quant à l’ouverture des marchés entre les pays de la région, elle est essentielle pour multiplier les débouchés et l’acquisition de la culture des normes.

Justement, quels en seront les bénéfices pour l’Algérie ?
Les bénéfices sont la formation et la professionnalisation de la main-d’œuvre et l’enclenchement des filières industrielles dans une optique fondamentale pour l’Algérie de diversification de la production et de la préparation de l’après-pétrole. Elle favorisera l’attractivité des IDE (investissements directs étrangers) pour l’accès aux marchés local et régional comme par exemple la région subsaharienne.

Ce nouveau concept permettra-t-il à notre économie une intégration dans le système d’échange productif entre les pays du pourtour méditerranéen ?
Bien entendu, à condition que les deux défis énoncés plus haut soient sérieusement mis en œuvre. Cette stratégie pourrait favoriser, dans un premier temps, un rattrapage en termes d’IDE qui pourra entraîner la mise en œuvre d’un système de coformation et d’une professionnalisation de la main-d’œuvre locale et autoriser ainsi un réel processus de rattrapage technologique de l’économie algérienne, dans l’industriel comme dans les services de la connaissance. Il s’agit d’enclencher une sorte de cercle vertueux à l’instar des relations entre l’Allemagne et les PECO.

Quel est le lien entre co-localisation ou coproduction et la substitution aux importations ?
Le lien est évident du seul fait que cette stratégie inclut l’attractivité des IDE. Par un effet mécanique, les investissements que les entreprises partenaires réaliseront en Algérie produiront des biens et services qui se substitueront peu à peu aux importations. Cette stratégie de coproduction peut s’adapter à l’exigence algérienne de vouloir substituer ses importations par une production locale, passant par des IDE ou des joint-ventures de qualité entre les firmes étrangères et les entreprises algériennes permettant une augmentation de la qualité de la main-d’œuvre par une meilleure professionnalisation et l’acquisition de la culture des normes. Une fois ces préalables acquis, la maturité pour une plus grande ouverture du marché sera atteinte. Ainsi, en partant de l’exigence de produire localement en faisant appel aux IDE, l’Algérie pourrait alors bénéficier d’un environnement favorable en termes de productivité et de qualité de sa main-d’œuvre et de son tissu productif pour s’autonomiser et devenir compétitive dans la mondialisation et la régionalisation des échanges.

En attendant, il y a une réalité …
La réalité algérienne est caractérisée par une disponibilité de jeunes diplômés mais non professionnels et l’existence de moyens financiers nécessaires pour qu’ils le deviennent. Un marché local important dont l’essentiel de son approvisionnement provient des importations. Et sa position géostratégique pourrait servir de relais pour des réexportations européennes vers le marché subsaharien en croissance rapide.

Comment l’Algérie voit la substitution à ses importations et comment peut-elle remédier à la situation actuelle de son économie dans le contexte de mondialisation ?
Il ne m’appartient pas d’exprimer la position algérienne en la matière, nous ne savons pas encore quelle stratégie est mise en œuvre par les décideurs de ce côté-ci de la Méditerranée. Je peux simplement donner mon point de vue sur ce qui serait souhaitable de faire. Comme le montrent les pays qui tirent réellement partie de la fragmentation internationale de la chaîne de valeur et dans le partage de la valeur ajoutée mondiale, l’importation est une véritable arme stratégique pour parvenir à des positions leader dans le domaine des exportations. Se satisfaire d’acheter les produits à destination de la consommation finale des ménages, de les distribuer, voire d’en subventionner le prix, n’est pas une stratégie efficace à long terme. Mais le protectionnisme n’est pas non plus la panacée.

Quels sont les pays méditerranéens avec lesquels l’Algérie pourrait construire ce genre de partenariat ?
Chercher à développer sa production par des partenariats gagnant-gagnant avec les pays de la rive nord de la Méditerranée et des pays de l’est de la Méditerranée comme la Turquie qui a réussi à atteindre 80% des normes exigées dans le cadre de l’acquis communautaire avec l’Union européenne semble aller dans le sens de cette stratégie de diversification et de la préparation de « l’après-pétrole » ou de « l’après-gaz ».

- Bio express
Docteur en sciences économiques de l’université Paris 1 Sorbonne (1991) et agrégé des Facultés de sciences économiques (1994), El Mouhoub Mouhoud est professeur d’économie à l’Université Paris Dauphine où il enseigne l’économie internationale et dirige le Master Affaires Internationales. Il est également fondateur et directeur du Groupement de recherche international du CNRS DREEM (Développement des recherches économiques euro-méditerranéennes). Il a été conseiller scientifique au Centre d’analyse stratégique (ex-Commissariat général du plan) (1995-2008). Il vient d’achever une étude pour le ministère français du Redressement productif sur la relocalisation des activités industrielles en France et la compétitivité des territoires. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont « Mondialisation et délocalisation des entreprises ».

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