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Reflections on Migration and Brain Drain in the Caribbean Island Economies

Fanny-Aude Bellemare

 

Résumé

Loin d’être un phénomène nouveau, les mobilités internationales se sont fortement accrues depuis les années 1960. Aujourd’hui, le contexte de mondialisation tend à accélérer les dynamiques migratoires alors que dans le même temps s’observe une élévation des niveaux d’éducation. Ainsi, la soutenabilité de l’augmentation de la fuite des cerveaux dans le monde soulève interrogations et réflexions.
Le poids des flux de migrants qualifiés allié à la fragilité relative des données, pose la nécessité d’aborder en profondeur le problème de la fuite des cerveaux. Une analyse au cas par cas s’impose. A partir de données se rapportant à la diaspora caribéenne sur la base statistique de Docquier et Marfouk, cet article propose une réflexion sur les facteurs explicatifs de la fuite des cerveaux dans les territoires insulaires caribéens.

Mots-clés :

Capital humain, Diaspora caribéenne, Economies insulaires, Fuite des cerveaux, Taux d’émigration qualifié

Plan

Introduction

1. Migrations des travailleurs, émigration qualifiée dans la Caraïbe insulaire.

1.1 Migrations de la main d’œuvre dans la Caraïbe insulaire.

1.2 L’exportation des cerveaux dans la Caraïbe

2. Estimations des régressions explicatives du taux de migration qualifié

2.1 Présentation des données

2.2 Estimation économétrique et résultats

Conclusion

 

Texte intégral

Introduction

1La disposition naturelle des hommes à migrer vers des territoires abondant en ressources est sans nul doute considérée dans le circuit économique comme un phénomène traditionnel.
Au XXIème siècle, les migrations sont généralement ordonnées par l’existence de facteurs économiques, politiques ou encore sociaux. Les mouvements migratoires de la diaspora caribéenne s’inscrivent dans ce contexte. Loin d’être une exception notable, elle présente un échantillon du monde mettant en exergue l’existence des multiples causes de départs des flux de migrants. Analysées en détail, un point témoigne avec acuité d’une caractéristique commune : une tendance forte au départ de la main d’œuvre qualifiée. L’ensemble des îles de la Caraïbe insulaire, de Cuba à Trinidad sont enclines à ce qui est communément appelé la fuite des cerveaux. Selon Ratha et Xu (2008), quatre des îles appartenant à l’arc caribéen sont dénombrées dans les dix premiers pays ayant un taux d’émigration qualifiée  élevé en 2005. A titre d’illustration, la Jamaïque enregistre un taux d’émigration qualifiée de près de 82,5 %, Haïti de 81,6 %. Trinidad et Tobago et Grenade enregistrent respectivement des taux de 78,6% et 66,7%.

2La littérature économique abonde sur ce sujet. Certains économistes, justifient le bien fondé de l’émigration qualifiée. Les premières travaux (Grubel et Scott, 1966 ; Johnson, 1967) soulignent qu’une émigration qualifiée génère des externalités positives par le biais de divers canaux de transmission (transferts de fonds, les réseaux, les retours des migrants). En retenant l’hypothèse de concurrence pure et parfaite au travers des divers canaux précités, les effets néfastes d’une fuite des cerveaux peuvent être amoindris. L’émigration des travailleurs qualifiés apparait dès lors comme une contribution à l’accroissement de l’activité économique du pays de départ sur le long terme. Elle permet la régulation des excès démographiques, du niveau du chômage de la main d’œuvre qualifiée et également de l’amélioration des niveaux d’éducation.

3Pour autant, les théories récentes énoncent des thèses pessimistes quant aux retours de l’émigration qualifiée sur l’économie. Bhagwati et Hamada (1974), Haque et Kim (1995). considèrent en relâchant certaines hypothèses néoclassiques qu’une fuite des cerveaux conduit à la perte nette des investissements publics injectés à la formation de la main d’œuvre des pays d’origine, contribue à accroitre les inégalités économique et diminue les capacités d’innovation des pays d’origine. Docquier consolide ces arguments en apportant précisions sur le niveau des taux d’émigration qualifiée. La conclusion étant qu’à partir d’une analyse de l’impact de l’émigration des travailleurs qualifiés dans les pays en développement, « un taux d’émigration qualifiée positif mais limité entre 5 % et 10 % peut être bon pour le développement » (Docquier, 2007 : 49).

4La validité empirique de cet argument induit des questionnements relatifs à la situation des économies insulaires caribéennes déjà sujettes à une forte propension des migrations internationales; et qui pour la plupart ne voient pas leur taux en deçà de 20%. Notons, d’autres îles de la Caraïbe enregistrent des taux d’émigration qualifiée relativement importants, oscillant entre 20 et 60 % : la Barbade avec 61,4 %, Sainte-Lucie avec 36 %, Cuba avec 28,9%. Et,  la  Dominique  et  Saint-Vincent présentent des taux de l’ordre 58,9 % et 56,7 %.

5Le phénomène migratoire va en s’intensifiant dans cette région caractérisée d’un côté par un éloignement des grands marchés mondiaux, un fort degré d’ouverture et aux marges de manœuvre étroites en politique économique; et de l’autre par un fort accroissement démographique, des populations concentrées dans les villes et l’augmentation du chômage. Compte tenu du contexte théorique et des effets potentiels, quels sont facteurs explicatifs de l’émigration qualifiée dans ces économies insulaires ?

6Cet article s’interroge sur les facteurs de la fuite des cerveaux dans les territoires insulaires caribéens. La section 1 procède à analyse statistique de l’émigration dans la Caraïbe insulaire, la seconde 2 propose une explication du niveau du taux d’émigration qualifié et la conclusion souligne les faits stylisés.

1. Migrations des travailleurs, émigration qualifiée dans la Caraïbe insulaire.

7Née de courants migratoires, la Caraïbe s’avère être une construction mosaïque où ces phénomènes multiples et diversifiés sont traditionnellement établis. Des premières périodes coloniales jusqu’à aujourd’hui, les économies insulaires caribéennes sont entièrement dynamisées par les déplacements internationaux de sa population (main d’œuvre non qualifiée et qualifiée). La nature et les causes des fortes propensions à l’émigration de la main d’œuvre dans ces territoires proviennent à la fois de leurs spécificités économiques liées à leur configuration territoriale, de leur insularité et de fondements historiques.
La présente section expose successivement, les lignes historiques des migrations dans la Caraïbe insulaire. Puis, l’état de l’émigration qualifiée, phénomène particulièrement prégnant dans les économies insulaires caribéennes.

1.1 Migrations de la main d’œuvre dans la Caraïbe insulaire.

8De manière générale, au départ de ces économies les flux de migrants sont de nature intra régionale et extra régionale (cf. figure 1). Les premiers trouvent une explication en raison de la proximité des îles aux traits historiques communs, où une évidente dynamique migratoire inter îles s’est développée et se pérennise. Néanmoins, la possibilité de migrer d’une île à l’autre s’avère limitée par les présentes barrières linguistiques et de législation  réduisant dès lors l’installation potentielle des travailleurs provenant de la région et laissant davantage d’ampleur aux migrations extra régionales en direction des anciennes métropoles. Selon Grosfoguel (1997 : 599), « il est plus facile pour les migrants des îles caribéennes d’intégrer une métropole d’origine que les autres îles ». Les migrations extra régionales qui s’étendent sur la période allant de 1950 aux années 2000 sont marquées par trois phases décrivant le schéma migratoire de ces îles.

La période allant de 1950 à 1970, les migrations de nécessité alternative.

De 1970 à 1990, il s’agit de migrations de pulsion et d’attraction.

Et des années 90 aux années 2000, les migrations sont influées par les mutations socio-économiques.

9S’agissant des décennies 1950, 1960, 1970, les migrations dites de nécessité alternative convergent les stocks de migrants à destination des anciens pays colonisateurs en raison de l’ouverture des frontières (par assouplissement des procédures administratives ou par l’accessibilité aisée aux garanties de l’Etat-providence) et de l’appel de main d’œuvre étrangère  induit par la période de plein essor économique de ces derniers. A la suite de la période d’après guerre, le nouveau contexte économique génère un besoin en main d’œuvre capable d’honorer les nouveaux volumes de production dans les pays d’accueil. D’un autre côté, les terres d’expatriations suscitent des migrations périodiques voire définitives d’un grand nombre de travailleurs  insulaires caribéens. La fin du règne de l’économie traditionnelle engendre le détournement des pays développés vers des économies insulaires, productrices de matières premières. De facto, dans le secteur traditionnel abondant en main d’œuvre, est observé un déclassement des populations actives insulaires en population à la recherche d’emploi.

10Les migrations de 1950 à 1970 ont été qualifiées de « nécessité -alternative » afin de souligner l’idée d’un accord tacite entre les ex-pays colonisateur désireux de bénéficier des retombées de la libéralisation des échanges et les économies insulaires de la Caraïbe souhaitant anticiper l’amorçage de niveaux de chômage élevé.

11Entre 1980 et 1990, les mouvements migratoires de la diaspora caribéenne se poursuivent sous de nouvelles orientations. Zimmerman (1996), évoque l’idée selon laquelle, la migration internationale du capital humain résulte de la confluence de facteurs qui poussent les travailleurs hors de leur pays d’origine et de facteurs les attirant vers les pays d’accueil. Les mouvements migratoires dans la Caraïbe insulaire relèvent durant cette période de ces influences. De l’avènement de la mondialisation persiste les traces d’inégalités de salaires fortement présentent dans ces économies insulaires mais également entre  ces  économies et les pays développés, d’un chômage élevé  et de taux d’accroissement démographique galopants . Ce contexte décrit les multiples facteurs latents de pulsion.

12Parallèlement, durant cette décennie, les facteurs d’attraction émanent principalement d’accords commerciaux offrent aux ressortissants des territoires insulaires caribéens des arrangements préférentiels macroscopiques. A titre d’illustration, est observée une multiplication des accords commerciaux (la convention de Lomé, 1975; les accords de partenariat ACP-UE, CARIBCAN ) et la pénétration des investissements directs étrangers qui tendent à réduire le secteur agricole, contenir la part congrue du secteur industriel au profit du tertiaire dans l’activité économique des territoires insulaires Caribéens.
Cette conjoncture offre au capital humain des facilités avantageuses de migrer hors de la région et permettant de garantir l’accès à de nouvelles stratifications d’emplois stables et biens rémunérés.

13Les migrations développées dans les années 90 à 2000 proviennent de mutations socio-économiques. La flexibilité du travail accrue, la segmentation du marché du travail doublement marqué dans ces territoires, la fin du fordisme, influent sur le nombre de personnes migrant hors de ces territoires. Le stock de migrants de la Caraïbe passe de 909 000 à 1 071 000 entre 1990 et 2000. D’autres facteurs générateurs, comme les choix personnels dictés par l’intéressement à certains systèmes éducatifs et formations jugés performants, les différentiels en termes de niveau de vie, de prime entre pays d’accueil et pays d’origine, alimentent les flux de sortants. Le tableau 1 illustre l’activation des stocks de migrants de la diaspora caribéenne sur la période 1990 à 2000 dans quelques Etats de la Caraïbe.

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 1 : Routes migratoires extra et intra caribéennes 1950 à 2000

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Tableau 1 : Données migratoires  pour les pays de la Caraïbe

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14Par ailleurs, les diverses analyses descriptives menées concernant l’évolution des migrations dans la Caraïbe sur la période sont unanimes devant la forte tendance à l’accélération des mouvements migratoires dans la période 1990-2000. Au total, les mouvements migratoires se sont intensifiés. Des niveaux de variation de migration de la main d’œuvre  compris entre 3 et 8% sont constatés (tableaux 1). Les exemples les plus probants sont ceux des petites Antilles. Les îles francophones  avec une augmentation de  près de 4 points, enregistrent les taux de migration les plus élevé sur la période 1990-2000. Autre exemple, est celui des îles anglophones telles Saint-Kitts et Nevis et Saint-Vincent et les Grenadines.

1.2 L’exportation des cerveaux dans la Caraïbe

15Le tableau 3 met en exergue la propension à l’émigration de la main d’œuvre qualifiée (par niveau d’enseignement) dans la Caraïbe. La tendance à l’émigration est d’autant plus forte que les niveaux d’éducation sont élevés. La part des migrants ayant un niveau d’éducation primaire reste faible. Soit un taux d’émigration de la main d’œuvre ayant atteint un niveau primaire d’éducation de 8 % contre un taux d’émigration qualifiée  de 37 % (pour les migrants disposant d’un niveau secondaire). Parallèlement, le taux moyen d’émigrants qualifiés ayant un niveau d’éducation supérieur atteint en moyenne 63 % pour l’ensemble de la Caraïbe sur la période 1970-2000. Les îles de la Jamaïque, Haïti, sont les plus fortement enclines au départ de la main d’œuvre qualifiée. Les taux d’émigration de la main d’œuvre disposant d’un niveau d’éducation supérieur dans ces territoires, s’alignent autour de 80 %. Suivent les îles d’Antigua et Barbuda, Saint-Kitts  et Nevis, Trinidad et Tobago et Grenade avec des taux de l’ordre de 70 %.

Tableau 3: Taux d’émigration de la main d’œuvre (en %) vers les pays de l’OCDE, entre 1970 et 2000, selon le niveau d’éducation.

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Source: Docquier.F, A. Marfouk, 2005.

16Par ailleurs, l’analyse par région révèle sans nul doute le cas atypique de la Caraïbe en matière de migration de la main d’œuvre qualifiée. L’évolution des seuls taux d’émigration qualifiée  des plus de 25, soulignent indiscutablement la fuite des cerveaux dans la Caraïbe (figure1). Si dans les diverses régions du monde , les taux d’émigration des personnes hautement qualifiées suivent la même évolution, la figure 1 révèle a priori une évolution plus soutenue de l’évolution des taux d’émigration des personnes hautement qualifiée dans la Caraïbe comparativement aux autres régions.

 

 

 

 

 

 

Figure 2 : Evolution du taux d’émigration des adultes de 25 ans et plus hautement qualifié

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Source: Defoort. C, 2008.

 

17Docquier (2005 :.54) en procédant à l’analyse par région établit l’existence d’une relation décroissante entre la taille de la population et le taux d’émigration. Dans le cas de la Caraïbe, cette évidence ne semble pas vérifiée. Pour cause, d’autre déterminants des migrations dans la Caraïbe tels: l’instabilité politique, la conservation des liens coloniaux avec les anciennes métropoles, ou encore la proximité à certains pays développés, sont négligés. En effet, notons parmi les îles les plus peuplées appartenant à la cohorte Grandes Antilles, certaines d’entre elles enregistrent de faible taux émigration qualifiée. A titre d’exemple, les îles de Cuba,  la République Dominicaine présentent des taux relativement faibles soit respectivement 28,9%  alors que leur population approche les 10 millions d’habitants. A l’inverse, la Jamaïque et Haïti parmi les taux d’émigrants qualifiés les plus élevés, soit 82,5 % et 81,6%, sont des pays à forte population .
La Caraïbe ne relève des normes ou des constats établi par les analyses empiriques. La tendance à la hausse des taux d’émigration qualifié dans les territoires insulaires caribéens semble s’enregistrée.

2. Estimations des régressions explicatives du taux de migration qualifié

18En vue d’identifier les facteurs explicatifs de l’émigration qualifiée dans la Caraïbe, nous procéderons à une estimation à partir d’une variable endogène: le taux d’émigration qualifié. En effet, le taux d’émigration qualifiée transmet une vision claire de la taille et du niveau de puissance de la fuite des cerveaux (Docquier, 2007).
Ainsi, dans cette section, après présentation des variables retenues, nous procédons à l’aide de la modélisation à effets fixes en données de panels, à l’estimation de régressions explicatives du taux de migration et l’exposition des résultats.

2.1 Présentation des données

19Avant de procéder aux tests de régression, il convient de présenter les variables explicatives retenues pour notre étude. Nous disposons de données sur le taux d’émigration qualifiée Rath et Xu (2008) et Docquier et Marfouk (2005), complétées par des informations et statistiques économiques issues de la Commission économique pour l’Amérique Latine et la Caraïbe et de la Banque mondiale.
S’il est vrai que les causes de migration sont en liaison avec les facteurs démographiques, sociologiques et politiques; en partant de l’équation de Beine et al (2001), nous retiendrons comme facteurs explicatifs du taux d’émigration qualifié: la population ; les dépenses publiques d’éducation; le PIB par habitant. A mesure que le PIB par habitant s’accroit, il s’observe un relâchement des niveaux d’émigration. Inversement une diminution du revenu amplifie l’émigration (Faini et Venturini, 1993). Nous rajoutons le taux de chômage, particulièrement élevé dans cette région. Le taux de chômage est un déterminant de l’émigration dans les pays en développement. En effet, Inoki et Surugan (1981), Gordon et McCormich (1994) soulignent l’impact non significatif des taux de chômage locaux sur l’émigration  concluent à un impact positif. Enfin, nous avons choisi d’appréhender la mesure du capital humain  par les taux brut de scolarisation . Barro (1989) mesure l’éducation par les taux brut de scolarisation. Il distingue les taux bruts primaire et secondaire. Les variables sélectionnées sont présentées au tableau 4.

Tableau 4: Liste des variables explicatives du taux d’émigration qualifié

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Les informations statistiques relèvent essentiellement des pays les plus enclins au phénomène de fuite des cerveaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

2.2 Estimation économétrique et résultats

20L’estimation économétrique met en relation le PIB par habitant, les dépenses publiques d’éducation, le taux de chômage et la population.

21Les résultats sont donnés par l’équation suivante:

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22En suivant Sevestre (2002) , le test d’existence des effets fixes pour le ratio de migration n’est pas concluant : il n’existe pas d’effets spécifiques à chaque pays pour ce qui est du taux de migration des individus biens formés, au seuil de 5 % . Les pays sont relativement similaires quant à l’explication de leur ratio d’immigration. L’estimation présentée fournit la partie « universelle », commune, des relations étudiées hors des effets individuels (par pays).
Dans la perspective indiquée (non effet fixe), nous obtenons un R² de 0,43. La qualité globale de la régression est très correcte puisque la statistique de Fisher est acceptable à un seuil supérieur à 95 % (considérés dans leur ensemble les coefficients sont tous différents de la nullité).

23Les commentaires suivant présentent les résultats de l’estimation.
Pris individuellement, les facteurs significativement explicatifs  du ratio de migration (TXMIG) sont les dépenses publiques d’éducation (DEPPUB) et le niveau de revenu par tête (PIBHAB). Dans la Caraïbe insulaire encline aux migrations qualifiées, les dépenses d’éducation influent sur le niveau des taux d’émigration qualifiée. L’estimation économétrique révèle l’existence d’une liaison négative entre le niveau des dépenses publiques et le taux d’émigration qualifiée. En d’autres termes, moins un Etat investi dans le développement de son système éducatif et plus la tendance des émigrants qualifiés s’accentue. De manière simpliste, il est possible de conclure à un lien entre l’action des pouvoirs publics, le niveau de développement des systèmes et la tendance migratoires de la main d’œuvre qualifiée.

24Le PIB par habitant, apparaît comme un autre vecteur explicatif du taux d’émigration qualifiée. De la régression présentée, il en ressort que plus le PIB par habitant diminue et plus le départ du pays d’origine de la main d’œuvre ayant un niveau supérieur d’enseignement augmente. Ce constat peut être expliqué par le contexte saisissant d’une dynamique des inégalités économiques  régnant dans les économies insulaires de la Caraïbe. Ces pays présentant de faibles capacités d’absorption du marché du travail et des inégalités de revenus particulièrement prégnante, l’engouement itératif au départ de la Caraïbe insulaire est caractérisé.

25En définitif, il semble que plus le niveau de revenu est bas et les actions des pouvoirs publics en faveur du système d’enseigne sont ténues, plus les ressortissants des territoires insulaires caribéens émigrent à l’extérieur de leurs pays d’origine.

Conclusion

26L’objet de cet article à été de présenter des éléments de compréhension du phénomène de fuite des cerveaux dans la Caraïbe. Après analyse, nos conclusions sont doubles.
D’abord, des faits stylisés des mouvements historiques migratoires de la Caraïbe sont notifiés. Nous distinguons trois périodes des mouvements migratoires. Une phase amorcée depuis le début des années 50, conduit hors de la région les ressortissants caribéens. Ces déplacements de la population sont qualifiés de migrations de nécessité alternatives. Une période intermédiaire (1980-1990), durant laquelle les migrations de la main d’œuvre qualifiée au départ de cette région sont orientées à la fois par des facteurs de pulsion endogène et des facteurs d’attraction aux migrations influées par des mutations socio-économiques endogènes.

27Ensuite, des résultats de l’estimation économétrique précitée, il apparaît clairement que  le taux d’émigration particulièrement prégnant dans la Caraïbe, s’explique par niveau des dépenses d’éducation et du PIB par habitant.
Les proportions comparées des dépenses publiques jugées trop faibles tendent à accroître sensiblement le taux d’émigration des personnes qualifiées dans la Caraïbe. Devant l’inadéquation des efforts des pouvoirs publics, les ressortissant caribéens  émigrent en quête d’une meilleure offre d’éducation et de conditions économiques plus stables.
Devant l’explication de la fuite des cerveaux dans la Caraïbe insulaire, les capacités d’innovation et le besoin grandissant de compétences dans ces territoires insulaires caribéens, une analyse des effets causaux mettraient au grand jour les éventuelles pistes d’ajustements ou politiques publiques sui generis nécessaire à l’endiguement de la fuite des cerveaux

Bibliographie

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Table des illustrations

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Source: Docquier.F, A. Marfouk, 2005.

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Figure 2 : Evolution du taux d’émigration des adultes de 25 ans et plus hautement qualifié

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Source: Defoort. C, 2008.

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Tableau 4: Liste des variables explicatives du taux d’émigration qualifié

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Les informations statistiques relèvent essentiellement des pays les plus enclins au phénomène de fuite des cerveaux.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fanny-Aude Bellemare, « Migrations et fuite des cerveaux dans les économies insulaires caribéennes : éléments de réflexion », Études caribéennes [En ligne], 16 | Août 2010, mis en ligne le 19 mai 2012, consulté le 01 mars 2016. URL : http://etudescaribeennes.revues.org/4702 ; DOI : 10.4000/etudescaribeennes.4702

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Auteur

Fanny-Aude Bellemare

Doctorante en Sciences Economiques et Sociales, CEREGMIA – Université des Antilles et de la Guyane. Faculté de droit et d’Economie de la Martinique. Campus de Schœlcher-Martinique FW, fanny.bellemare@gmail.com

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brain tunisie

Des données rendues publiques indiquent que plus de 4200 Tunisiens hautement qualifiés résident à l’étranger et exercent dans divers domaines de compétences. D’après la troisième session du forum des compétences tunisiennes résidant à l’étranger, conjointement organisée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et l’Agence tunisienne de la Coopération technique (ATCT), 31% des Tunisiens hautement qualifiés résident en France, 13% au Canada, 11% aux USA, et 10% en Allemagne. Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Technologie a, à l’occasion, annoncé la mise en place d’un programme pour le renforcement des liens de coopération scientifique et technique entre les structures et les équipes de recherche tunisiennes et les chercheurs tunisiens résidant à l’étranger

Le programme vise à favoriser l’accueil des chercheurs tunisiens installés à l’étranger dans les structures de recherche du pays afin d’entreprendre des actions conjointes de recherche et de développement technologique. Il a aussi pour objectif de favoriser la création d’une dynamique de coopération et de partenariat scientifique et technique entre les structures de recherche tunisiennes et celles au sein desquelles exercent les chercheurs tunisiens résidant à l’étranger. APA a appris, auprès des responsables de l’ATCT, que le programme de coopération avec les chercheurs tunisiens concerne «prioritairement » les domaines de recherche et de développement technologique suivants : Technologies de l’information et de la communication, la biotechnologie, l’énergie, l’eau, lenvironnement, l’agriculture, les sciences et technologies de la mer, la santé, et les sciences sociales et humaines. Il a également été annoncé que l’accueil des chercheurs tunisiens résidents à l’étranger dans les structures de recherche et de développement technologique (centres de recherche, laboratoires et unités de recherche, établissements publics de santé, centres techniques, technopoles) est prévu sous forme de séjour scientifique et technique de un à dix mois. Le Pr Abderrahmane Robanna, membre du Comité de lecture de l’International Journal of Management and Technologies, et le savant Mohamed El­awsat Ayari, directeur conseiller au département de l’exploration aérospatiale à la NASA, dans l’Etat du Colorado, figurent en bonne place parmi les valeurs sûres de la diaspora tunisienne. Cinq autres savants tunisiens font partie des chercheurs les plus en vue dans les laboratoires de physique nucléaire aux Etats­Unis.

Lundi 18 Août 2008 APA­ Tunis.


maroc drain brain


397.000 diplômés du supérieur se sont installés à l’étranger

Les Marocains constituent la première communauté maghrébine installée à l’étranger. Ils représentent 46% suivis par les Algériens (23%), les Tunisiens (20%), les Libyens (7%) et les Mauritaniens (4%). L’ensemble de ces ressortissants représente environ 5% de la population maghrébine. Un taux nettement supérieur au taux moyen mondial estimé à 3,2%. C’est ce qui ressort d’une étude  du  Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD) présentée mardi dernier à Alger.
Réalisée  entre décembre 2014 et février 2015 sur  la fuite des cerveaux et le développement dans l’espace de l’Union du Maghreb arabe (UMA), cette étude a observé une nette progression du nombre de migrants diplômés du supérieur. Ils sont estimés actuellement à 853.000 personnes contre 585.000 en 2000, soit un taux de croissance de 31%. En 2000, le taux d’émigration des Marocains ayant fait des études supérieures a été de 17%, de 13% pour les Tunisiens et de 9% pour les Algériens.   Les ressortissants marocains arrivent en tête du peloton des migrants diplômés du supérieur au niveau du Maghreb avec 397.000 soit un taux de 46 % devant l’Algérie (37%) et la Tunisie (12%).  La Libye et la Mauritanie viennent en 4ème et 5ème positions, avec respectivement 3% et 1%.
Le Maroc est également bien situé au niveau des migrations estudiantines provenant des pays de l’UMA qui ont connu une progression constante ces dernières années, précise l’étude. Il compte plus de la moitié des effectifs des étudiants maghrébins à l’étranger. Une place fortement concurrencé par la Tunisie qui enregistre une croissance de 50% depuis l’an 2000.
Entre 2010 et 2011, date de  la révolution du jasmin, 306.000  Tunisiens ont quitté leur pays. Un ancien rapport du Forum euro-méditerranéen des instituts de sciences économiques (FEMISE) a indiqué  qu’entre 2003 et 2008, le nombre d’étudiants tunisiens en Europe a été multiplié par deux, et le pourcentage de ceux qui y restent travailler est d’autant plus élevé.
De son côté, l’étude du CREAD a souligné  que le taux de croissance moyen  de cette migration pour les trois pays du Maghreb central (Algérie, Maroc et Tunisie) était de 26% entre 2000 et 2012.  Pourtant, Mohamed Charef, directeur de l’Observatoire  régional de migration et l’un des participants à l’atelier de présentation de l’étude du CREAD, estime que l’appellation «fuite des cerveaux» est équivoque et préfère parler plutôt de mobilité de compétences. «On ne peut pas empêcher les gens d’aller étudier ou travailler à l’étranger comme on ne peut pas les contraindre à revenir dans leur pays d’origine une fois qu’ils ont décroché leurs diplômes», nous a-t-il précisé avant d’ajouter : «Et même la notion de compétence reste floue puisqu’on n’arrive pas à s’accorder sur son contenu. Faut-il limiter ce concept aux seuls ingénieurs, professeurs ou faut-il inclure également les artistes et  les sportifs?».
D’ailleurs, il estime que le Maroc ne souffre pas de ce phénomène malgré ces taux élevés. «On n’a pas encore atteint la situation de certains pays qui connaissent une hémorragie au niveau de leurs compétences. Le Royaume entretient de bonnes relations avec ses compétences à l’étranger via des associations et des partenariats», a-t-il conclu.
Hassan Bentaleb in LIBÉRATION
Lundi 20 Avril 2015

drain brain

L’ouvrage intitulé De la fuite des cerveaux à la mobilité des compétences –  Une vision du Maghreb, publié cette semaine par le Centre de recherche en études appliquées pour le développement (Cread) en collaboration avec le bureau de l’Organisation internationale du travail (OIT) à Alger sous la houlette du sociologue et chercheur Mohamed Saïb Musette, offre une analyse   intéressante sur un phénomène qui vide le pays de sa substance et incite à s’interroger sur la place des  élites dans la société algérienne.

Les médecins spécialistes voient leur avenir ailleurs

Beaucoup de médecins, formés en Algérie, voient leur avenir sous d’autres cieux. C’est, en tout cas, l’un des enseignements de l’étude De la fuite des cerveaux à la mobilité des compétences… publiée cette semaine par le Centre de recherche en études appliquées pour le développement (Cread). Il y aurait, à en croire le Dr Zehnati, statisticien, près de 10%  de médecins formés en Algérie à exercer dans les hôpitaux français. Au-delà du simple constat, il est à s’interroger sur les raisons qui poussent les blouses blanches à accepter un déclassement et un niveau de vie inférieur.

Les motivations des médecins qui choisissent de s’exiler demeurent une énigme pour les chercheurs du Cread. Elles ne sont probablement pas salariales vu que les docteurs en médecine sont mieux lotis en cette matière que d’autres secteurs. Affirmer que les médecins algériens sont bien payés serait bien sûr aller vite en besogne, mais les salaires qu’ils perçoivent sont plus importants que ceux des autres cadres du secteur public. «Si nous comparons le salaire moyen avec les salaires perçus par les médecins du secteur public, il est clair qu’ils gagnent plus que le salaire moyen d’un cadre en Algérie.

 

Le médecin généraliste perçoit 32% de plus que le salaire moyen, le maître assistant 54% de plus, le médecin spécialiste de santé publique perçoit 88% de plus, et le professeur chef d’unité est rémunéré presque quatre fois plus qu’un cadre dans les autres secteurs  de l’économie», souligne le Dr Zehnati. La raison est donc à chercher probablement, susurrent des chercheurs au Cread, dans le type de gouvernance qui domine dans le système médical. Cela s’apparenterait à un «mouvement socio-politique». «L’individu se sent mort dans la communauté», explique un sociologue qui insiste néanmoins sur une étude psychologique du phénomène.

 

Ce sont les psychiatres algériens qui sont les premiers à répondre aux sirènes de l’occident, représentant un taux de 30% installés en France, suivis par les radiologues (15,55%), les ophtalmologues (13,10%) et les anesthésistes en réanimation (12,96%). Quant à la chirurgie générale et la gynéco-obstétrie, elles affichent les plus faibles taux de fuite avec respectivement 3,45% et 3,18%. Les docteurs en médecine représentent 22,46% de l’ensemble des effectifs des diplômés les plus élevés exerçant en France. Ils se situent presque au même niveau que les ingénieurs avec 23,73% de l’ensemble.

37% des compétences algériennes en France touchent plus  de 2500 Euros

Les Algériens qualifiés osent désormais l’aventure professionnelle sous d’autres cieux. Mohamed Saïb Musette, qui a analysé les différentes statistiques, fait remarquer dans une étude consacrée à la fuite des cerveaux que les hommes et les femmes ayant un niveau d’études supérieur et qui choisissent de s’établir à l’étranger sont désormais – presque – à parts égales. «On constate, explique-t-il, qu’il y a 24,8% des femmes et 27% des hommes avec un niveau d’études supérieur. Peu de différences existent entre les femmes et les hommes, avec une forte féminisation chez les jeunes. Ils sont en majorité en pleine maturité (classe d’âge 25-45 ans)».

 

Au vu des chiffres, il apparaît que les compétences algériennes installées à l’étranger s’en sortent plutôt bien. Plus de la moitié des immigrés algériens qualifiés avaient un contrat de travail à durée indéterminée, 11% exerçaient des professions libérales, et 9,2% étaient au chômage. Pas moins de 34% d’Algériens installés en France sont des cadres ou exercent des professions intellectuelles, contre 14% qui sont des «employés».

Le niveau des rémunérations des compétences originaires d’Algérie varie entre moins de 500 euros à 8000 euros et plus. Le regroupement des niveaux, en trois classes plus ou moins homogènes, donne 35% des personnes qui perçoivent moins de 1500 euros, 25% entre 1500 et 2500 euros, et puis 37% avec plus de 2500 euros. La rémunération comprend, précisent les auteurs, une catégorie de personnes sous-payées, mais elle dépend aussi du volume horaire de travail, donc de la nature du contrat de travail. Une part importante des médecins a obtenu son diplôme en Algérie. On observe aussi une progression d’Algériens détenteurs de 3e cycle.

Ils sont pour la plupart en activité. Ils connaissent certes le chômage, mais nettement moins que ceux qui n’ont pas de formation universitaire. Ils occupent pour la plupart des postes d’emploi dans des professions libérales et intellectuelles. En tout et pour tout, il y a un niveau assez faible de «brain waste» – soit à travers des emplois n’exigeant pas de niveau supérieur ou alors ils sont sous-employés avec une faible rémunération. «Ce phénomène peut donner lieu à des  »gains » pour l’Algérie d’une autre manière à partir de la migration de retour, réelle ou virtuelle», estime Saïb Musette, optimiste.

«Certaines compétences se sentent inutiles en Algérie»

La course à l’obtention  d’un bac français ou d’un diplôme d’équivalence (notamment en médecine) le prouve : les compétences nationales cherchent souvent de belles opportunités de travail hors des frontières de leur pays natal. La liste des «causes endogènes» suscitant une envie d’ailleurs chez les intellectuels algériens égrenée par Mohamed Saïb Musette est longue : la recherche de meilleures opportunités de travail, l’attrait des diplômes des universités de renommée ou des grandes écoles étrangères, les avantages matériels et financiers offerts aux cadres et universitaires algériens, la prospection d’un meilleur environnement professionnel et d’un cadre de vie qualitatif, les lourdeurs administratives, les blocages bureaucratiques, les difficultés socio-économiques et les limites d’épanouissement culturel motivent le départ de cadres et d’universitaires, les faibles débouchés pour les diplômés, en particulier universitaires, le souci d’assurer un meilleur avenir à ses enfants.

La cause du départ dépasse, selon lui,  le cadre individuel et se détermine pour des considérations familiales et sociales. En effet, souligne le sociologue, des adultes, des jeunes, issus principalement de familles aisées, quittent le pays dès l’obtention du bac «français». «Ce phénomène, dit-il, s’est amplifié avec l’avènement des écoles privées et l’ouverture des lycées français en Algérie qui préparent à ce bac. Des instituts et des écoles supérieures privées sont ouverts principalement à Alger, affiliés à des établissements similaires étrangers. Les enfants d’expatriés algériens ne rejoignent pas le pays après la fin de leur cursus universitaire ou à la sortie d’une grande école.»

Le fait est que le référent de la réussite sociale et professionnelle en dehors de l’accomplissement universitaire et scientifique a été flouée dans ses références et ses valeurs. «Un segment de compétences (intellectuelle et professionnelle), décrypte Musette,  se considèrent comme marginalisées et inutiles. Le savoir et les diplômes ne seraient pas des critères objectifs et incontournables de l’ascension sociale et professionnelle, l’affairisme et le favoritisme seraient devenus les moyens reconnus et privilégiés. Les compétences vont donc tenter de s’accomplir et de s’épanouir ailleurs, notamment dans certains pays du Nord.»

A cela s’ajoutent des facteurs exogènes, comme les facilitations d’installation dans le pays d’accueil, l’octroi de bourses d’études,  l’impact des «success stories» dans les motivations de la recherche des opportunités d’études et de travail à l’étranger ou encore le recrutement à la source, en Algérie, des compétences.  Entre les facteurs de répulsion (endogènes) et les facteurs d’attraction (exogènes), il existe une multitude d’obstacles qui sont autant de barrières à franchir. Dans son «Etude sur les étudiants maghrébins en France», (2004), Abdelkader Latreche observait que 27% des étudiants algériens en France n’envisagent pas le retour au pays, la plupart en formation doctorale, dont 46% pensent partir vers d’autres horizons.

Le difficile retour des migrants

Les migrants qui passent le moins de temps dans leur pays d’accueil sont plus amenés à revenir. A en croire l’étude menée par le sociologue et chercheur Mohamed Saïb Musette,  près de 37% des migrants maghrébins qualifiés qui sont rentrés au pays n’ont séjourné que 5 années ou moins dans le pays d’accueil, et seulement une minorité (8%) est restée une période de 27 ans ou plus. Il faut dire que pour les binationaux, les difficultés sont grandes. Mohamed Saïb Musette en relate quelques-unes dans l’ouvrage du De la fuite des cerveaux à la mobilité des compétences publié cette semaine. Les migrants de retour sont parfois vus d’un mauvais œil par leurs compatriotes algériens.

 

Aux compétences envoyées par le gouvernement pour suivre une formation à l’étranger et préférant rester dans le pays de leurs études on reproche leur égoïsme et le manque de leur engagement pour leur pays qui les a formées. «Ayant signé un contrat d’engagement avant leur départ pour l’étranger, ces compétences doivent faire l’objet, selon les partisans de cette attitude de poursuites judiciaires pour rembourser les frais de leur formation payée en devises. Les clivages et les attitudes hostiles des compétences algériennes restées au pays sont étroitement liés aux avantages matériels et les conditions de travail revendiqués par les compétences sollicitées en contrepartie de leur participation.

Le rapport aux compétences établies à l’étranger se transforme, ainsi, en un problème dès qu’il est perçu sous l’angle des privilèges de la réussite», fait remarquer le sociologue. Il cite notamment l’exemple du recrutement du groupe Cevital de deux cadres émigrés. «A la recherche de deux cadres de haut niveau capables d’apporter un savoir-faire nécessaire à la compétitivité du groupe sur le marché national et régional, relate-t-il, les responsables de ce groupe ont fait appel à un cabinet de recrutement anglais qui a jugé que le recrutement des deux cadres d’origine algérienne est plus approprié pour le contexte algérien (…)

L’installation de ces deux cadres a donné lieu dans un premier temps à un mouvement de mécontentement des cadres du groupe qui ont reproché à la direction de suivre une politique de discrimination entre les cadres exerçant les mêmes fonctions. Ce mouvement de mécontentement a vite évolué vers un mouvement de grève qui a fini par obliger la direction du groupe à renoncer au recrutement des deux cadres en question». S’il est vrai qu’il y a eu des échecs, il est à noter qu’il existe aussi de belles réussites des compétences algériennes revenues au bercail.

Innovation : Une richesse inexploitée

L’Algérie dispose d’une richesse inestimable : notre pays compte pas moins de 539 inventeurs…mais ils  vivent dans 23 pays différents. Les inventeurs algériens comptent à leur actif pas moins de 3036 inventions contre seulement 300 dans leur pays. «Malheureusement, écrit Mohamed Saïb Musette,  l’Algérie ne profite guère de ses inventeurs qui résident pour la majorité d’entre eux aux Etats Unis d’Amérique, en France et au Canada.

L’existence de ce potentiel intervient au moment où les capacités d’invention en Algérie sont très faibles.» Le fait est que le recueil de l’invention publié par la Direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique (DGRSDT) révèle l’écart important entre le nombre de brevets déposés par les inventeurs algériens restés au pays et celui des inventeurs établis à l’étranger.

 

Amel Blidi in El-watan le 11.02.16 |
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La question de la fuite des cerveaux qui n’a pas été évoquée publiquement par le successeur d’Ahmed Ouyahia ne donne pas l’impression de constituer une priorité pour le nouveau gouvernement.

L´Algérie a-t-elle échoué dans le projet qu´elle s´est fixé pour retenir ses compétences? Le sujet serait-t-il à ce point tabou pour qu’il n’ait pas fait partie des priorités de l’action du gouvernement? Si tel est le cas, on peut affirmer d’ores et déjà que le développement économique auquel elle aspire est sérieusement compromis. S’il existe un  phénomène sur lequel les gouvernements successifs depuis 1962 se sont cassés les dents, c’est bien celui de la fuite des cerveaux auquel il faut ajouter celui plus récent des harraga. Le second est plus violent.
Dramatique et tragique il met en exergue le mal-être de ses acteurs et souligne la fracture et le désamour entre eux et cette terre qui les a vu naitre. Dans les deux cas c’est l’Algérie qui se vide de ses forces vives. Le thème de la gestion de la ressource humaine et des préoccupations de la jeunesse ont toujours été au centre des interventions du chef de l’Etat. «Le plus grand défi que nous devons relever aujourd´hui est la bonne gestion des ressources humaines, qui reste un acquis stratégique, à travers l´orientation et la formation du capital humain», avait déclaré Abdelaziz Bouteflika, le 19 mai 2008, à l´occasion de l´ouverture des Assises nationales sur l´enseignement supérieur et la recherche scientifique. Le gouvernement Sellal qui s’est doté d’un programme ambitieux pour sortir le pays du marasme dans lequel il barbotte depuis pratiquement l’indépendance ne peut s’en passer. Il ne peut marginaliser ces compétences ou cette force de travail, indispensables à la réussite de sa mission. Surtout qu’il est pratiquement pris à la gorge. Le secteur du tourisme ambitionne toujours d’attirer 2,5 millions de touristes d’ici l’horizon 2015, alors que le ministre de l’Industrie, de la PME et de la Promotion de l’investissement, annonce la création de deux millions de PME d’ici 2025,celui de l’habitat, la construction de 3 millions de logements comme est prévue l’amélioration des prestations des établissements hospitaliers…Certains secteurs (BTP, ressources en eau…) ont fait appel à la main d’oeuvre et au savoir-faire étranger à l’instar de celui de la culture qui se plaint de ne pas avoir de spécialistes en matière de restauration du patrimoine immobilier. La ressource humaine est donc au coeur de ces objectifs qui ont été assignés à la nouvelle équipe gouvernementale. Comment les atteindre lorsque l’on sait que quelque 100.000 diplômés ont quitté l’Algérie en moins de 30 ans et font actuellement le bonheur de leur pays d’accueil tandis que certaines statistiques font mention de quelque 5000 algériens qui, tous les ans, partent s’installer au Canada. 4000 médecins se sont installés en France. A ce rythme, soit une génération, l´Algérie sera vidée de ce qu´elle a de plus précieux: sa matière grise, sa jeunesse. «D´ici à 25 ans, l´Algérie aura perdu toutes ses compétences», avait déclaré au début du mois d’août 2008 sur les ondes de la Radio nationale chaine III, le président de l´Agence algérienne des ressources humaines, M.Ahmed Mena. Tout porte à croire que tous ces cadres sont définitivement perdus pour le pays. Que souhaitent ceux qui sont tentés de les rejoindre? La réponse est claire: Des conditions de travail attrayantes dans un environnement sain expurgé des contraintes bureaucratiques et de la cooptation, en d’autres termes bannir le piston, bénéficier d’un environnement et d’un salaire dignes de leur statut. L’Algérie peut-elle les leur offrir? En principe oui. Les 200 milliards de dollars de réserves de change peuvent y largement contribuer. L´économie nationale ne doit pas être condamnée à faire sans cesse appel au savoir-faire étranger et au transfert de technologie. Une politique qui fait la part belle aux affairistes.
Elle a sous la main un potentiel de matière grise qui peut relever le défi du développement, reste à lui en donner les moyens…

*L’Expression-03.10.2012.

Plus de 6.000 médecins formés en Algérie exercent à l’étranger

Le nombre de médecins formés en Algérie et qui sont partis à l’étranger pour exercer le métier est de plus de 6000 a indiqué mercredi à Alger, le Pr. Moussa Achir, pédiatre à l’Hôpital Bir-Traria.
« Plus de 6000 médecins ayant suivi leurs études en Algérie ont quitté le pays pour exercer le métier à l’étranger notamment en France », a précisé le Pr. Achir dans une intervention à la conférence consacrée à la prise en charge de la santé du citoyen dans la région du Maghreb.
Alors que les établissements de santé en Algérie souffrent d’un manque d’encadrement surtout des spécialistes, et faute de prise en charge, plusieurs médecins préfèrent aller à l’étranger, a-t-il regretté.
L’intervenant a mis l’accent sur la nécessité de trouver une solution à cette situation par la prise en charge des préoccupations des médecins. « Nous ne pouvons pas demander à un médecin spécialiste d’aller travailler au sud si les conditions sociales ne lui sont pas favorables », a-t-il expliqué.
Soulignant, par ailleurs, que l’Algérie est en retard en matière de technologies nouvelles, le professeur Achir qui est aussi chef de projet télémédecine-télédiagnostic à l’Hôpital Bir-Traria a plaidé pour la mise en place d’un système de télémédecine dans toutes les structures hospitalières.
Pour parer à ce manque d’encadrement, l’Algérie est appelée à développer les nouvelles technologies dont la télémédecine pour que les médecins puissent donner leurs avis médicaux à distance, une solution pratiquée dans les pays développés qui est moins coûteuse et moins pénible pour le patient, a conclu

Moussa Achir.*APS-04.10.2012.


L’exode des compétences algériennes vers les pays de l’hémisphère nord a lourdement affecté les efforts entrepris en matière de développement. Les conditions socioprofessionnelles et sécuritaires des années 90 étant, nettement, dégradées ont favorisé la fuite, l’installation et l’épanouissement de ces compétences sous d’autres cieux sans que l’Algérie ne puisse en tirer le moindre profit. Pire encore, l’ampleur des dégâts occasionnés à l’économie algérienne par ce phénomène est extrêmement ahurissante. « La fuite des compétences à cause de certaines conditions aussi délicates que dramatiques a coûté à l’Algérie plus de 100 milliards de dollars. » C’est du moins ce qu’a déclaré, hier, Farid Benyahia, professeur en relations internationales et consultant au Pnud, à l’issue d’une table ronde tenue au Forum d’El Moudjahid. Cet expert, auteur d’un ouvrage sur l’adhésion de l’Algérie à l’OMC, dira que cet état de fait constitue l’élément clé qui a grandement entravé le processus d’adhésion de l’Algérie à l’Organisation Mondiale du Commerce. Il faut dire, dans ce contexte, que les chercheurs et les experts algériens sont, pour le moins que l’on puisse dire, tenus à l’écart des bouleversements socioéconomiques et grandement marginalisés au plan social. On sollicite rarement leurs opinions concernant des questions aussi pertinentes soient-elles. Et avec les événements dramatiques survenus durant la décennie noire, l’exode vers les pays occidentaux est perçue comme unique solution afin de vivre en paix et avoir en main la clé de voûte de leurs projets. Plus de 100 milliards de dollars, ce chiffre, comparable à des revenus nationaux de certains pays, est malheureusement ce qu’a perdu l’Algérie en laissant ses élites, formées localement ou ailleurs avec des fonds nationaux, « errer » dans d’autres pays. « Maintenant, l’État doit investir davantage et revaloriser le capital humain », a clamé Farid Benyahia. L’Algérie se porte bien au niveau de la macroéconomie. Mais en contrepartie, ce succès reste, aux yeux de cet expert, grandement entravé par l’absence d’une stratégie économique claire. « Il faut bien réfléchir et avoir une stratégie industrielle, chose qui n’existe pas actuellement. Jusqu’ à quand les pouvoirs publics continueront-ils d’agir sans se doter d’une stratégie industrielle claire? », se demande l’intervenant et d’ajouter en guise de réponse : « pour ce faire, on doit revaloriser nos compétences et faire revivre la flamme du vrai nationalisme. Car rien n’est impossible quand on est motivé par l’amour du pays. C’est des hommes de valeur qui manquent. Actuellement l’Algérie ne possède guère de stratèges », a observé le conférencier. Selon lui, l’Algérie renferme des compétences professionnelles et des moyens techniques et financiers importants, mais elle est victime d’un système et à chaque fois qu’il y ait une occasion d’un décollage économique réel, des entraves de tous bords surgissent. « On a fait beaucoup d’erreurs. On a perdu beaucoup d’argent, tout simplement perce qu’on n’a pas de planification. Il faut savoir gérer son argent. On gère l’Algérie le jour au jour. Il n’y a pas de bonne gouvernance. L’Algérie et l’Algérien ont besoin de liberté, liberté économique, de penser et d’initiatives. L’Algérien réussit mieux dans un environnement de liberté », at- il déclaré sur un ton ferme, tout en ajoutant qu’« il faut qu’il y ait une vision lointaine et une volonté politique pour changer les choses et par ricochet adhérer à l’OMC ». Outre la fuite des cerveaux et l’inexistence d’une stratégie, le professeur Farid Benyahia, soulève plusieurs autres obstacles. Un système bancaire qui reste archaïque, d’énormes problèmes au niveau de la micro-économique, problèmes aigues au niveau de la gestion du foncier agricole et industriel… sont entre autres des problèmes qui font que notre économie a du mal à s’adapter aux règles de l’adhésion à cette organisation. En évoquant l’importation, il donnera l’exemple du commerce de véhicules qui est estimé, en 2008, à 3 milliards de dollars, ce coût permettra facilement la construction de 8 à 10 unités de montage. Même son de cloche chez un autre intervenant à cette table ronde en ce qui concerne l’inexistence d’une volonté politique permettant l’accession de l’Algérie à l’OMC. Outre cet état de fait, cet intervenant a tenu à soulever le problème de l’instabilité des membres du comité chargé de faire aboutir le dossier algérien. « On se demande si réellement les négociateurs sont à la hauteur de la mission dont ils ont la charge : Faire adhérer l’Algérie à l’OMC tout en défendant ses intérêts», s’est interrogé Alaoui.

In le Courrier d’Algérie-28.01.2010.


*Plus de 268.000 compétences se sont installées à l’étranger

La fuite des cerveaux algériens est désormais quantifiée. Le pays a connu une véritable saignée, notamment depuis le début des années 1990. Rien qu’en Europe, l’Algérie compte le plus grand «bataillon» de migrants qualifiés, dont l’effectif dans les pays de l’OCDE est de 267 799 personnes, soit 26% des Algériens installés dans cette région du monde.

C’est ce que relève une étude sur «La fuite des cerveaux et le développement dans l’espace de l’UMA : le cas Algérie», réalisée par le Cread. Présenté hier à Alger, ce rapport élaboré par une équipe de chercheurs conduite par le sociologue Mohamed Saïb Musette, renseigne sur l’ampleur du phénomène de la migration qui touche, particulièrement, l’élite.

Selon cette étude, sur les 267 799 Algériens de niveau supérieur en Europe, il y a 1,2% qui sont titulaires d’un PHD (plus haut niveau d’études). «On constate aussi qu’il y a 24,8% de femmes et 27% d’hommes qui ont un niveau d’études supérieur. Ces proportions sont quasi équitables. La répartition des émigrés qualifiés, d’origine algérienne, par âge, nous montre la prédominance de la classe active (35-54 ans) chez les deux sexes, quoique chez les femmes, la classe des 25-34 ans est presque aussi importante que celle qui la suit», lit-on dans ce rapport.

La France : destination préférée des algériens

Selon ce rapport, les «têtes pleines» algériennes préfèrent la France. Ce pays a accueilli 75% des migrants qualifiés d’Algériens, contre 11% pour le Canada et 4% pour la Grande-Bretagne. «Cependant, l’Espagne et l’Italie, qui sont les destinations favorites après la France et le Canada pour les Algériens en général, n’attirent pas pour autant les personnes qualifiées», soulignent les chercheurs de Cread. Ces derniers, afin de comprendre la dimension réelle de la fuite des cerveaux, ont élargi leur étude même aux Algériens nés et vivant à l’étranger.

Dans ce sens, la proportion d’Algériens ne jouissant que de la nationalité algérienne est de 24%. Par contre, «75% des immigrés algériens qualifiés possèdent la nationalité du pays d’accueil, dont 48% d’entre eux l’avaient déjà à la naissance. La nationalité acquise à la naissance correspond à la situation des migrants nés ‘étrangers’  en Algérie», indique le document.

En France, ajoute encore l’étude, il y a un volume important d’Algériens qualifiés, avec un effectif de 139 000 sur un effectif d’émigrés qualifiés (bac+2 ans) de l’ordre de 454 000 environ, soit 31% de la totalité, nettement supérieur à la moyenne observée dans les pays de l’OCDE. Sur cette base, les chercheurs du Cread ont fait trois lectures.

La première, la plus rigoureuse, est celle qui considère la fuite de cerveaux à partir du niveau de la licence, d’ingéniorat et d’un diplôme de médecine. «Sur cette base, ils ne sont que 52 800 diplômés, avec 33% de médecins, 27% des ingénieurs et 33% ayant au moins une licence.» Une autre acception, légère peut-être, faite en intégrant aussi les niveaux bac+2, ce qui donne un taux de 68% qui détient un diplôme supérieur à un bac+2 années d’études universitaires.

10 318 médecins algériens en France

L’autre chiffre qui donne encore le tournis est celui de médecins algériens ou d’origine algérienne qui activent en France. Se référant aux statistiques publiées par l’Ordre des médecins (France) en 2014, le rapport relève l’existence de 54 168 médecins, nés hors de France, soit 26% du potentiel. Parmi eux, il y a 40% de Maghrébins inscrits à l’Ordre, dont plus de la moitié sont originaires d’Algérie. «Le nombre de médecins algériens est estimé à 10 318, dont 92% sont des salariés.

L’élément le plus important revient au lieu de formation : 27% des médecins algériens ont été formés en Algérie», expliquent les auteurs de ce document. Sur les 10 318 médecins activant en France, 2858 ont fait leur formation en Algérie. Que fait cette catégorie d’émigrés, une fois installée à l’étranger ? L’étude démontre qu’ils s’intègrent facilement dans le monde du travail dans le pays d’accueil.

En effet, plus de la moitié des immigrés algériens qualifiés ont un contrat de travail à durée indéterminée, 11% exercent des professions libérales et 9,2% seulement sont au chômage. «Selon la catégorie socioprofessionnelle, on constate que 34% d’Algériens installés en France sont des cadres ou exercent des professions intellectuelles, contre 14% qui sont des employés», précise-t-on.

Le niveau des rémunérations des compétences originaires d’Algérie, lit-on dans le rapport, varie entre moins de 500 euros à 8000 euros et plus. «Le regroupement des niveaux, en trois classes plus ou moins homogènes, donne 35% des personnes qui perçoivent moins de 1500 euros, 25% entre 1500 et 2500 euros et puis 37% plus de 2500 euros. La rémunération comprend, certes, une catégorie de personnes sous-payées, mais elle dépend aussi du volume horaire de travail, donc de la nature du contrat de travail des migrants», ajoutent les auteurs de cette enquête.

Les diplômés des universités réussissent

L’étude met l’accent sur les profils des personnes qui s’installent en France. Il ressort qu’il n’y a aucune différence entre les femmes et les hommes. Les cerveaux algériens qui quittent le pays pour la France ont également des caractéristiques bien définies : ils sont jeunes et en pleine maturité (classe d’âge 25-45 ans) et ils sont diplômés des universités (3e cycle au minimum). «Ces émigrés sont pour la plupart en activité. Ils connaissent certes le chômage, mais nettement moins que ceux qui n’ont pas de formation universitaire.

Ils occupent pour la plupart des postes d’emploi dans des professions libérales et intellectuelles», observe l’enquête en question. Tout en analysant les causes qui sont à l’origine de cette fuite des cerveaux qui ne s’arrête toujours pas, le rapport relève également la faible intensité des retours des compétences. Et par conséquent, l’Algérie ne pourra pas profiter de leur savoir-faire. «Même s’il y a retour, un nouveau départ n’est pas exclu.

Le retour ‘virtuel’ des compétences est une piste à explorer. Les changements observés récemment dans le profil des migrants algériens, pour la plupart des personnes de niveau universitaire, méritent une observation constante quant au renforcement des liens avec le pays d’origine. L’analyse des causes et des attentes des migrants scientifiques nous a permis de situer les efforts à engager une stratégie devant permettre leurs contributions au développement économique et social du pays», recommande le rapport.

De nombreux étudiants algériens à l’étranger ne reviennent pas au pays

Le nombre d’étudiants algériens dans les universités des pays de l’OCDE était de 27000 en 2011, soit 23% de l’ensemble des étudiants maghrébins. Ce chiffre s’établit à 23 298 personnes en 2014, selon les données de l’Unesco.

Selon la même source, 88% des étudiants algériens ont choisi la France. «Ce volume ne représente qu’une très faible proportion (à peine 2%) par rapport à l’effectif des étudiants inscrits dans les établissements de formation supérieure en Algérie. Et tous les étudiants algériens ne sont pas nécessairement boursiers de l’Etat.

Cette revue, pour intéressante qu’elle soit, mérite d’être complétée par des études sur le parcours des étudiants algériens à l’étranger, notamment le retour des étudiants boursiers, en particulier en formation doctorale, et leur intégration dans le marché du travail aussi bien à l’étranger qu’au niveau national», explique un rapport du Cread sur la fuite des cerveaux, présenté hier à Alger.

Selon une étude sur «Les étudiants maghrébins en France» (Abdelkader Latreche, 2004), citée dans ce rapport, 27% des étudiants algériens en France n’envisagent pas le retour au pays, la plupart en formation doctorale, dont 46% pensent partir vers d’autres horizons.

*Madjid Makedhi–in El Watan-mercredi 15/04/2015