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Mondialisation et résistances sociales au Maghreb

Mohamed Tahar Bensaada, Oumma.com, 14 janvier 2011

Les émeutes sociales qui font la une de l’actualité maghrébine en Tunisie et en Algérie révèlent au grand jour le grand décalage entre les attentes populaires en matière de politique sociale d’une part et les modèles de développement économique imposés par les pouvoirs en place dans la région de l’autre. Si le mode d’insertion à l’économie internationale reste marqué essentiellement par la dépendance des bourgeoisies locales à l’égard du centre du capitalisme mondial, les formes varient d’un pays à l’autre et posent des problèmes structurels différents par-delà la similitude des conséquences sociales vécues par les populations défavorisées.

La crise du modèle tunisien

Le fait que les émeutes aient commencé en Tunisie est à lui seul instructif. Il ne s’agit pas de n’importe quel modèle de développement dans la région. Il s’agit du « meilleur » modèle si on s’en tient aux critères des institutions économiques et financières qui régentent le capitalisme mondial. Sous la protection d’un Etat policier particulièrement répressif, le pays s’est taillé une part non négligeable dans la division régionale et internationale du travail. Des salaires relativement bas assurent un véritable dopage social et encouragent l’investissement direct étranger.

Le développement d’une industrie locale de substitution aux importations (ISI), grâce aux facilités administratives d’un Etat devenu entremetteur au service du capital étranger, assure l’enrichissement d’une bourgeoisie « nationale » sous-traitante au service des multinationales et la consolidation d’une bureaucratie civile et policière corrompue qui constitue la base sociale du régime. Ces options économiques sont présentées dans un pays pauvre en matières premières comme le prix à payer pour assurer l’emploi et le développement d’un pays qui ne peut compter autrement que sur la manne touristique.

Mais la dépendance économique a son revers de la médaille. Dès le retournement de la conjoncture économique internationale de 2009, la Tunisie s’est trouvé piégée par un modèle artificiel avec toutes les conséquences néfastes sur l’emploi et le revenu intérieur. Jusqu’ici, les émeutes et les manifestations populaires pointent du doigt les conséquences sociales d’un modèle de développement (chômage des jeunes, cherté de la vie, absence d’infrastructures et de projets économiques dans les régions du centre et de l’ouest du pays…) mais tôt ou tard, le mouvement social sera appelé à remettre en question un modèle fondé sur la dépendance et le développement inégal. Cette remise en question ne saurait éluder plus longtemps la question de la mondialisation qui, contrairement aux discours dominants du FMI et de la Banque mondiale, n’a fait qu’engendrer plus de dépendance et de sous-développement sans les effets d’entraînement technologique supposés.

Mais dans un pays politiquement verrouillé, les perspectives à court terme ne sont pas des plus optimistes : à l’ombre de l’autoritarisme musclé du régime, les forces qui surfent sur la vague du populisme religieux attendent leur heure. L’empire américain ne saurait rester indifférent aux évolutions d’une région en contact direct avec le Moyen Orient. Par-delà les discours idéologiques servis ici et là, les enjeux géopolitiques primeront sur tout le reste. Peu importe la couleur idéologique du changement escompté, pourvu qu’elle assure la stabilité et la pérennité des intérêts de l’empire dans la région. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la dernière réaction américaine en date, à savoir la convocation de l’ambassadeur tunisien par le Département d’Etat pour lui signifier les préoccupations de Washington quant à l’exigence du « respect des libertés individuelles » et à l’accès au Net.

Paradoxalement, la crise du modèle tunisien est apparue au grand jour au moment où fortes de la caution intéressée des institutions économiques et financières internationales, des voix libérales pseudo-modernistes en Algérie n’hésitent pas à chanter les bienfaits du modèle tunisien. On connaît la chanson : un pays sans pétrole ni gaz qui réussit des performances économiques enviables et qui commence de ce fait à attirer les investissements d’entrepreneurs algériens fuyant la « bureaucratie » et des touristes algériens cherchant le « farniente » à moindre prix !

La crise du modèle algérien

Si en apparence, les mêmes causes produisent les mêmes effets, les émeutes sociales qui ont éclaté en Algérie révèlent néanmoins des enjeux sociaux et politiques plus complexes. Comme en Tunisie, les émeutes sociales sont un révélateur politique sérieux : en l’absence de canaux sociaux et institutionnels démocratiques, il ne reste que la rue comme mode d’expression de la révolte sociale. On peut déplorer les violences et les atteintes aux biens et aux personnes mais la responsabilité première incombe au gouvernement qui a fait des autres canaux politiques et syndicaux des chambres d’enregistrement et d’exécution des demandes du pouvoir et les a ainsi transformés en coquilles vides sans crédibilité ni influence sur la population.

Comme en Tunisie, il s’agit de la faillite d’un modèle de développement basé sur la dépendance même si elle a prend dans ce dernier cas une autre forme. Une économie qui s’est spécialisée dans la mono-production et la mono-exportation des hydrocarbures pour officiellement répondre aux exigences de l’accumulation primitive qui nécessite d’énormes capitaux. Mais ce modèle qui date maintenant de plus de quarante ans n’a pas donné les résultats escomptés. Non seulement, la dépendance à l’égard des hydrocarbures n’a pas assuré les bases d’un développement agricole et industriel indépendant mais elle a aggravé le cercle vicieux de la dépendance à l’égard du marché mondial dominé par les multinationales : le pays importe jusqu’à 70% de son alimentation et la part de l’industrie nationale dans le PIB est descendue à …5% !

Bien entendu, ce serait succomber à une schématisation outrancière que de réduire la nature de classes du régime algérien à celle des régimes tunisien et marocain. Dans les deux derniers cas, nous avons affaire à des régimes autoritaires et compradores qui sont directement liés aux centres du capitalisme mondial comme l’illustre leur alignement géopolitique systématique sur les projets américains dans la région, leur armement exclusivement d’origine occidentale et surtout leur intimité organique avec les lobbies israéliens qui font chez eux le beau temps et la pluie. Dans le cas de l’Algérie, pour des raisons historiques liées au processus de décolonisation du pays, l’insertion dépendante à l’économie internationale, qui a obéi et continue d’obéir aux fluctuations des rapports de forces internes et externes, apparaît sous un jour plus contradictoire.

Par définition, la bourgeoisie bureaucratique qui a toujours été hégémonique dans le bloc social au pouvoir n’est pas homogène. En son sein, il existe des fractions qui aspirent à un développement économique national auto-centré et des fractions alliées à la bourgeoisie compradore spécialisée dans l’importation des produits finis et qui n’a aucun intérêt à voir une industrie nationale se substituer aux importations des biens et des services. Au gré des rapports de forces fluctuants, les luttes d’intérêts se reflètent dans des politiques économiques et sociales divergentes.

C’est ainsi que les fractions de la bourgeoisie compradore s’opposent par tous les moyens à toute politique économique visant à freiner ou à diminuer les importations en vue de les remplacer par une production locale. Pour ne retenir que quelques chiffres révélateurs de l’année 2009 : les valeurs des importations algériennes ont atteint 40 milliards de dollars ! La valeur des seules importations alimentaires a dépassé les 8 milliards de dollars ! La valeur des importations de médicaments a dépassé quant à elle les 2 milliards de dollars ! Derrière chaque fraction de la bourgeoisie compradore spécialisée dans tel ou tel créneau d’importation, il y une multinationale, un Etat impérialiste et bien entendu un grand bureaucrate et/ou un général algérien ! D’où l’interférence systématique des questions économiques et des questions politiques et l’interférence non moins systématiques des questions intérieures et des questions extérieures à caractère géopolitique ou diplomatique.

Pour des raisons propres à chacune des fractions de la bourgeoisie algérienne et de leurs alliés naturels au pouvoir, la paix sociale reste un dénominateur commun. Aucune fraction ne peut continuer à vaquer à ses affaires sans un minimum de paix sociale et de stabilité assurées par le rouleau compresseur d’un Etat militaro-policier. Les dépenses sociales annuelles de l’Etat algérien sont estimées à 12 milliards de dollars. Dans ces dépenses, il faut compter notamment le soutien de l’Etat aux prix des produits de large consommation (farine, lait, huile) qui sont revendus sur le marché intérieur à des prix inférieurs à ceux du marché mondial.

Si le soutien aux prix des produits de première nécessité apparaît comme la contrepartie financière pour s’assurer une paix sociale indispensable à la pérennité du système, il n’en demeure pas moins que cette politique, en apparence sociale, fait directement le jeu de la bourgeoisie compradore qui contrôle les circuits de l’importation et de la distribution des biens alimentaires et ce, depuis le démantèlement des monopoles publics à la faveur de la politique de privatisation imposée au pays par les institutions financières internationales au pays depuis la crise de la fin des années 80. Cette politique de dérégulation anarchique s’est aggravée au milieu des années 90 quand les seigneurs de la guerre ont profité d’une crise particulièrement sanglante pour dépecer le pays et se partager ses morceaux en toute impunité pendant que la majorité des Algériens cherchaient tout simplement à sauver leur peau…

Manne pétrolière et rivalités entre fractions bourgeoises

La flambée des prix du pétrole depuis 2006 allait constituer une aubaine pour de larges secteurs de la bourgeoisie compradore. Les autorisations d’importation allaient exploser en quantité et en valeur assurant un matelas financier propice à toutes les manœuvres économiques et politiques. Mais cette nouvelle donne n’est pas sans générer des tendances contradictoires. Si elle a bénéficié aux importateurs de biens et de services, l’augmentation de la manne pétrolière a aussi contribué à consolider des fractions de la bourgeoisie d’entreprise dans les secteurs du BTP et de l’industrie non sans alimenter au passage les circuits de la corruption au profit de la bourgeoisie bureaucratique qui détient les leviers de l’autorisation administrative des projets d’investissement.

Mais chose moins visible, l’augmentation de la manne pétrolière a fini par renforcer le statut des jeunes officiers appartenant à la génération de l’indépendance et formés dans des académies modernes tant en Algérie qu’à l’étranger et ce, à la faveur de la mise en œuvre d’un programme de professionnalisation et de modernisation de l’armée. Ces jeunes officiers, convaincus de leur rôle éminent dans le sauvetage de la république lors de la décennie rouge, regardent avec envie et mépris l’enrichissement des analphabètes de l’import-import et n’hésitent plus à pointer du doigt la corruption de certains de leurs supérieurs incompétents et leur alliance contre-nature avec les barons de l’économie informelle. De ce fait, ils joignent ainsi leurs voix à celles des secteurs de la bourgeoisie technocratique et industrielle et des classes moyennes qui se verraient mieux loties dans un système fondé sur l’intelligence et le travail.

La réussite d’un capitaine d’industrie comme Issad Rebrab, même s’il n’aurait sans doute jamais atteint une telle réussite sans le coup de pouce de quelques généraux amis qui lui ont permis de bénéficier d’un prêt avantageux de la Banque mondiale au milieu des années 90, est regardée comme un modèle à suivre : on peut réussir et faire fortune en produisant localement, en créant de la valeur et de l’emploi et en comptant sur la matière grise algérienne. Une bourgeoisie nationale basée sur l’industrie ne serait plus aussi utopique que certains voudraient le présenter.. Si la dépendance à l’égard des multinationales n’est pas supprimée du jour au lendemain, du moins elle pourrait être atténuée et limitée à certaines matières premières ou à certaines technologies difficiles à maîtriser à court terme. Même s’il ne faut pas oublier les enjeux économiques et de pouvoir qui se cachent derrière ces luttes entre fractions bourgeoises rivales, il est important de les situer par rapport à l’enjeu capital qui reste celui du mode d’insertion dans l’économie internationale. Vues sous l’angle de la mondialisation, ces luttes acquièrent une importance considérable dans la mesure où de l’issue de ces dernières dépend en grande partie la nature des rapports que le pays pourrait avoir avec le système mondial. C’est pourquoi, l’issue de ces luttes ne saurait laisser indifférent le mouvement social.

Le populisme au secours de la bourgeoisie compradore

Les émeutes sociales qui ont éclaté ces derniers jours en Algérie s’inscrivent dans ce contexte particulièrement complexe. Les tentatives maladroites du gouvernement d’assainir les circuits commerciaux de distribution, si elles ne pouvaient que satisfaire les secteurs de la bourgeoisie nationale, n’allaient pas laisser les barons de la bourgeoisie compradore les bras croisés. Seuls les imbéciles qui gouvernent actuellement l’Algérie pouvaient croire que cette réforme allait passer naturellement.

A moins que la grossière maladresse du gouvernement n’ait finalement été qu’une manœuvre souterraine pour donner le signal d’alarme aux alliés économiques et matrimoniaux qui contrôlent le commerce de gros. De quoi s’agit-il exactement ? Le gouvernement a pris une mesure draconienne en vue d’assainir le commerce de gros : plus d’opérations commerciales sans documents officiels (registre de commerce) et plus d’opérations commerciales supérieures à 500 000 DA ( 5000 euro) en cash. Pour ce genre d’opérations, seuls les chèques seront désormais autorisés à partir de mars 2011. Comment ont réagi les barons du commerce de gros ? Avant même l’entrée en vigueur de la mesure gouvernementale, ils ont inclus la TVA et une autre taxe locale (au total 20%) sur leur prix de vente aux commerçants. Si on ajoute à cela les manœuvres de rétention des biens de première nécessité comme la farine, on comprend aisément la flambée des prix et les émeutes qui s’en ont suivi.

Soucieux de sauvegarder la paix sociale à tout prix (même au prix de la compromission de l’avenir de la société à moyen terme) le gouvernement algérien a reculé et a décidé de suspendre les mesures en question. Ferme et intraitable quand il s’agit de réprimer les manifestations pacifiques des travailleurs de l’industrie, de la santé et de l’éducation, le gouvernement n’a pas trouvé mieux que de capituler devant une bourgeoisie parasitaire formée pour partie de délinquants économiques qui refusent d’opérer avec des factures, de payer la TVA et les impôts. Comment assurer les services à la collectivité sans impôts ? C’est une question qui ne traverse même pas l’esprit de cette bourgeoisie vorace et archaïque.

Mais le plus grave, c’est que cette bourgeoisie continue d’avoir des relais d’influence au sein de l’Etat et de la société. Hier, elle a pu exiger et avoir la tête du principal représentant de la bourgeoisie nationale, l’ancien ministre de l’économie et des finances, le professeur Abdelatif Benachenhou. Ce dernier était partisan d’un programme de régulation des dépenses publiques à des fins de développement industriel et technologique pour barrer la route aux fractions de la bourgeoisie compradore et à leurs alliés au sein de l’Etat décidés à se jeter sur la manne pétrolière comme des affamés. Pire, en l’absence d’un véritable mouvement social organisé et conscient de la complexité des enjeux de la mondialisation et de ses effets dévastateurs sur la société, cette bourgeoisie compradore en vient à profiter des émeutes sociales qu’elle a réussi à instrumentaliser dans une stratégie conservatrice puisque le gouvernement a fini par accepter un sordide deal avec elle : tu surseois à l’augmentation des prix et en contrepartie je surseois aux mesures régulatrices et je ferme les yeux sur ton commerce informel, ainsi tu continueras à accroître ta fortune clandestine et je continuerai à avoir la paix sociale…Le blanchiment de l’argent sale (drogue, terrorisme, corruption) a encore de beaux jours devant lui…

A travers ce deal qui ne dit pas son nom, la perpétuation de l’alliance de la bourgeoisie bureaucratique et de la bourgeoisie compradore au détriment du développement du pays et de la société risque malheureusement de durer encore quelques années, tant que le prix du baril de pétrole continue à assurer au gouvernement les recettes indispensables pour porter à bout de bras le corps d’un système économique et politique en putréfaction avancée…Ce sombre tableau est d’autant plus appelé à perdurer que le niveau lamentable des élites politiques algériennes, au pouvoir comme dans l’opposition, ne laisse entrevoir à court terme aucune perspective de sortie du cercle vicieux de l’autoritarisme et du populisme qui se nourrissent mutuellement pour briser tout élan de changement véritable.

Trop d’intérêts s’opposent aujourd’hui à la mise en œuvre d’un programme de réformes visant, non pas une utopique déconnexion par rapport au système mondial, mais seulement la redéfinition d’une nouvelle insertion dans la division internationale du travail, plus à la hauteur de l’histoire du pays et de ses potentialités naturelles et humaines et plus respectueuse de son environnement et de ses habitants.

L’empire américain veille au grain. S’il ne saurait tolérer des changements radicaux dans une région aussi sensible, il n’a pas non plus intérêt à y voir s’installer le chaos, du moins pas pour le moment. La manne pétrolière peut servir à assurer à court terme un semblant d’équilibre et de stabilité. Les luttes de fractions continueront parce qu’elles se nourrissent des tendances profondes qui structurent l’économie et la société algériennes. La classe moyenne qui vit de son effort et de son travail, et qui commence à peine à relever la tête après deux décennies de dérégulation, de précarisation et de violences, a tout intérêt à s’organiser pour prendre part à ces luttes si elle veut faire pencher la balance au profit du travail et de l’intelligence car c’est seulement à cette condition que le système basé sur l’économie rentière, la paresse et la corruption pourra être dépassé et avec lui toutes les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la cohésion de la société et l’indépendance du pays.

Source : Oumma.com

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LES GRANDS ENTRETIENS DU MAGHREB

HOCINE MALTI

 

Entretien réalisé par Madjid Larib.

Repères Biographiques : Spécialiste des questions pétrolières internationales, Hocine MALTI est ingénieur des pétroles, l’un des pionniers qui ont créé la compagnie nationale algérienne des pétroles Sonatrach, dont il a été vice président. Conseiller technique du secrétaire général de l’Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole (OPAEP), il a été nommé par le conseil des ministres de l’organisation, directeur général de l’Arab Petroleum Services Company (APSC), une holding multinationale. Hocine MALTI est aujourd’hui consultant pétrolier.

Le Maghrébin : Monsieur Hocine Malti, vous publiez régulièrement des articles et des contributions sur l’Algérie et les questions liées aux hydrocarbures ; qu’est ce qui vous fait réagir ? Qu’est-ce qui vous motive pour réagir à l’actualité économique mais plus largement à l’actualité politique dans sa dimension énergétique ? Pourquoi avez vous créé de fait ce débat et pourquoi l’avez vous suscité ?

Hocine Malti : Vaste sujet… (Rires) Parce que l’industrie pétrolière algérienne est, à mon avis, en danger depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir. Il y a eu un changement ces derniers temps, mais sinon pendant des années, il avait tout cédé aux américains. S’il n y avait pas eu sa maladie – on en parlera peut-être plus tard – c’était fini, l’industrie pétrolière était entre les mains des américains. Ce sont eux qui auraient tout contrôlé et cela, personnellement, je ne pouvais l’accepter. Je considère que c’est plus que de la trahison, c’est un véritable abandon de souveraineté. C’est tout simplement céder le pays, puisque le pétrole est la source de vie de tout un peuple. Donc personnellement, je ne pouvais me taire. La première fois que je suis intervenu publiquement c’était au moment de l’avant-projet de loi sur les hydrocarbures en 2002. J’avais réagi à ce moment là en publiant des articles sur le sujet. J’avais bien compris, en 2003, que le gel de la loi n’était que purement tactique pour passer le cap de la réélection de 2004. Et puis ensuite, lorsque Bouteflika a remis la chose à l’ordre du jour et a fait approuver la loi, cela m’a personnellement révolté. Mais actuellement, il me semble qu’il a fait marche arrière jusqu’à un point de non retour et j’ai bien noté cela.

Le Maghrébin : Vous avez été un des fondateurs de la SONATRACH, c’est certainement cela qui vous a conduit à suivre de près l’évolution de cette entreprise et c’est peut-être avec chagrin que vous voyez se défaire ce qui a été péniblement construit au lendemain de l’indépendance ?

Hocine Malti : C’est mon métier de pétrolier d’une part, et d’autre part effectivement, j’étais parmi les premiers ingénieurs et cadres supérieurs de la SONATRACH. Donc, j’ai vu ce bébé grandir pendant une quinzaine d’années avant de le quitter. Evidement, cela me touche. Voir tout ce qui se passe en Algérie, que les choses ont complètement dévié du cours normal, de l’évolution normale, au point de revenir à la situation néocoloniale qui prévalait dans les années soixante, du temps du régime des concessions. Alors même que tous les autres pays producteurs expriment de plus en plus fort leur volonté de protéger leurs ressources nationales. On voit ainsi le Vénézuélien Hugo Chavez et le Bolivien Evo Morales mettre à l’ordre du jour ce que nous avons fait an Algérie durant les années soixante-dix. Entre temps, on constate chez nous une dérive ultralibérale incontrôlée dénuée de toute vision et qui ne mène nulle part, si ce n’est à la perte de souveraineté et au transfert de propriété de nos ressources stratégiques.

Le Maghrébin : Et vous avez constaté ça effectivement avec l’arrivée de Bouteflika mais aussi de Chakib Khelil ?

Hocine Malti : Dans cette affaire, ils sont plusieurs acteurs mais la décision ultime c’est malgré tout Bouteflika qui la signe et qui l’assume. Mais celui qui suggère, qui propose toutes les décisions, c’est bien Chakib Khelil et Chakib Khelil n’est qu’un pion dans le dispositif des Etats-Unis. Il faut dire les choses telles qu’elles sont : de mon point de vue, ce ministre est un agent des américains placé au cœur du pouvoir algérien. C’est comme s’il avait été envoyé en mission, en Algérie, pour faire un travail et le conduire à son terme. On parlera peut-être après du volet militaire, mais au plan civil, c’est comme cela que les choses se passent.

Le Maghrébin : Vous dites que Bouteflika est revenu sur sa décision initiale, que la dynamique de préservation des ressources difficilement réversible. Mais est-ce que pour autant le danger est passé et ne risque-t-on pas de revenir à la situation antérieure ?

Hocine Malti : Tant que Bouteflika sera au pouvoir, il me semble que c’est fini, qu’il ne pourra plus revenir là-dessus. La manière dont personnellement j’interprète les événements, c’est que sa maladie a eu un retentissement très important sur son comportement, sur son attitude. On a l’impression que le fait qu’il ait été confronté à la mort, l’a fait revenir à des réalités beaucoup plus concrètes ; on a l’impression qu’une fois que sa maladie a été découverte, il s’est dit qu’après tout le pouvoir n’est rien, c’est éphémère, il ne parle plus de révision de la constitution, qui lui aurait permis de faire un troisième mandat. Ainsi que la désignation d’un vice-président qui aurait joué vis-à-vis de lui, le rôle qu’il a lui-même joué vis-à-vis des militaires, c’est à dire le couvrir contre toute tentative malveillante. Il y a, à mon avis, toute une série de choses qui dénotent que conserver le pouvoir coûte que coûte ne l’intéresse plus. Et a partir de la, je pense que du coté du DRS, puisque ce sont eux les faiseurs de rois et de lois, ils n’ont plus sur lui l’emprise qu’ils avaient par le passé. Auparavant, ils exerçaient un chantage sur lui (« Tu fais ce qu’on te demande ou on te dégomme. Si tu veux refaire un mandat, il faut faire la charte. etc. ») J’ai l’impression qu’actuellement, ils n’ont plus ce levier de pressions sur lui. A partir du moment où il s’est libéré lui-même de cette emprise, il s’est dit maintenant, je vais faire plus au moins ce que je veux.

Le Maghrébin : Vous attribuez ce revirement d’attitude uniquement à la maladie, ou existerait-il d’autres influences, d’autres éléments politiques à l’intérieur du régime et à l’extérieur du pays, des forces qui se sont rapprochées de lui pour lui demander de revoir un peu sa copie ?

Hocine Malti : Je pense que l’élément déclencheur reste la maladie. Il est certain que d’autres facteurs sont intervenus. Il y a le fait que les américains qui, visiblement, étaient très informés de sa maladie et de certains faits politiques, se sont dit qu’il était fini et qu’en attendant son remplacement, la meilleure approche était de traiter avec les chefs du DRS, qui eux sont toujours là ; ils sont permanents. Il y a donc eu cette attitude négative des américains à son égard. Il y a eu aussi des interventions de pays amis, l’intervention de Chavez qui était venu le voir et lui dire de faire attention aux conséquences, aux répercussions, de la loi sur les hydrocarbures. En effet, cette loi porte préjudice non seulement à l’Algérie mais elle nuit aussi aux intérêts de l’ensemble des pays de l’OPEP. A partir du moment où une brèche est ouverte quelque part, d’autres pays risquent de suivre ; peut être même que certains parmi les membres de l’OPEP n’attendent que cela, qu’un précédent soit créé, qu’un pays cède pour le suivre. Comme un effet de dominos en quelque sorte. Il y a eu également ses amis des Emirats qui auraient attiré son attention sur le fait que la loi sur les hydrocarbures, dans son volet sur les impôts, était défavorable à l’Algérie. Ce serait suite à leur intervention qu’il aurait pris la décision d’imposer à 100% la tranche au-delà de 30 dollars, de tous les contrats dont le prix de vente est supérieur à 30 dollars le baril. C’est quand il a compris qu’il allait quitter le pouvoir, d’une manière ou d’une autre, soit parce que la volonté divine l’aura voulu, soit faute d’être reconduit à la fin de son mandat, quand il a donc compris que dans tous les cas de figures, à un moment ou un autre, il s’en ira, alors il s’est mis à faire en sorte que ses associés-rivaux du pouvoir réel n’en profitent pas.

C’est donc comme en guise de représailles, comme si Bouteflika voulait se venger des américains suite à leur attitude et pour contrecarrer aussi des militaires, des généraux, qu’il a pris une série de mesures de blocage.

Bouteflika, on l’a vu, a tout fait pour faire échouer le fameux traité d’amitié avec la France. Il avait d’abord commencé à hausser le ton vis-à-vis de la France, ce qu’il ne faisait auparavant. Il avait découvert, avec un certain retard, l’existence de la loi du 23 février 2005, puis avait commencé à parler de génocide avant de se mettre à exiger des excuses officielles, à la veille d’une élection présidentielle en France ! Visiblement il savait que Jacques Chirac ne pourrait pas satisfaire cette exigence. C’était à mon avis un sabotage délibéré du traité d’amitié. Car il faut bien comprendre qu’un traité d’amitié avec la France, pays des droits de l’homme, aurait naturellement servi de certificat de bonne conduite pour les généraux algériens, ce que lui ne voulait plus leur concéder.

Vis-à-vis des américains, il est revenu sur la loi sur les hydrocarbures comme il a déclenché l’enquête sur l’affaire BRC. Il était au fait bien avant de tout ce qui se passait au sein de BRC. Il était parfaitement informé de cette histoire de mallettes de commandement, des surfacturations… Son frère Abdelghani était l’avocat conseil de BRC – il a d’ailleurs profité lui aussi de cette manne – il ne pouvait donc pas ignorer toutes ces choses là.

Dans la série de mesures prises contre les américains, en dehors du secteur des hydrocarbures, il y a celles qui concernent le domaine sécuritaire. Il y a eu, comme tout le monde le sait, cette histoire de base militaire dans le grand sud et celle qui concerne le nouveau commandement américain pour l’Afrique, l’Africom. Il a fait arrêter la construction par Halliburton d’une base de l’armée américaine à Tamanrasset. Au sujet de l’Africom, il y a eu la non participation déguisée de l’Algérie à la réunion de Dakar, l’année dernière. Ce n’est pas le général Gaid Salah, chef d’état major qui y avait participé ; c’est un officier de moindre envergure qui a été délégué à cette rencontre qui a regroupé les chefs d’Etat-major des pays membres de la TSCTI, dont celui de l’armée américaine. Bouteflika a fait dernièrement une déclaration dont laquelle il a carrément signifié l’inutilité de l’Africom, en soutenant que les problèmes sécuritaires du continent devaient être réglés par une force de l’Union Africaine. Il a donc remis en cause l’idée même du commandement spécial pour l’Afrique et tout cela a des répercussions et des conséquences. Il a fait, selon moi, tout cela pour punir les américains et mais aussi les généraux. Il a voulu enlever à ces derniers toutes les couvertures qu’ils avaient, que ce soit du côté français ou du côté américain.

Le Maghrébin : Qu’est ce que l’affaire BRC ? Comment a-t-elle commencé ? Quelle est la genèse de cette société mixte entre la SONATRACH et Brown & Root Condor elle même filiale de Halliburton, à l’époque dirigée par Dick Cheney, l’actuel vice-président des Etats-Unis?

Hocine Malti : Brown & Root Condor, BRC, a été crée en 1994. A l’origine c’était, comme son objet l’indique une société d’engineering et de construction, crée en association avec une société de renommée mondiale Kellog Brown & Root (elle-même filiale de Halliburton). Cette société n’a jamais pris réellement son envol, elle a toujours été délibérément maintenue par les américains, à un faible niveau de compétences. BRC n’est pas capable de mener par elle-même un chantier de construction, ni même de concevoir une unité industrielle importante. Donc, elle n’a jamais été autre chose qu’une courroie de transmission vers la société-mère Kellog Brown & Root. Halliburton est connue, ce n’est pas seulement la société dirigée par Dick Cheney, mais c’est d’abord une entreprise qui travaille pour le compte de l’armée américaine. C’est Halliburton qui a construit nombre de bases militaires américaines à l’étranger. C’est cette entreprise qui a réalisé la plus grande base américaine en dehors des Etats-Unis, celle du Kosovo. En Irak, c’est Halliburton, omniprésent, qui fait tout. C’est donc une source de revenus importants sur les plans pétrolier et militaire. Et comme cette société intervient dans des secteurs stratégiques tels que l’industrie pétrolière et la défense, elle a automatiquement connaissance de tout ce qui se passe dans les pays où elle intervient. C’est comme cela que BRC est devenue, non seulement une source d’enrichissement pour les américains, mais en même temps une source de renseignement et de collecte d’informations sur l’industrie pétrolière algérienne. Depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir et surtout depuis la nomination de Chakib Khelil à l’énergie, cette société a pratiquement changé de statut. Elle est devenue le représentant quasi officiel du lobby texan da la Maison-Blanche en Algérie. Et puis derrière, il y a la CIA, les services de renseignements américains qui exploitent ce filon. Elle est la seule société au sujet de laquelle Chakib Khelil avait lui-même déclaré, lorsque l’enquête a été déclenchée, « c’est une société de statut algérien qui bénéficie donc d’un traitement de faveur par rapport aux autres ; elle est systématiquement retenue même quand elle est plus chère de 15% que le moins disant ». Pour certains généraux, c’était également une source d’enrichissement grâce aux grosses commissions qu’ils percevaient sur tous les contrats passés entre BRC et la Sonatrach, ses filiales ou certains ministères, dont celui de la défense. Pour s’enrichir, ils ont fermé les yeux sur un tas de manoeuvres illégales ; c’est comme cela que l’on est arrivé jusqu’à la compromission extrême avec les américains dans cette histoire de mallettes de commandement, des équipements ultra sophistiqués de communication et de transmissions militaires.

Le Maghrébin : Comment une société d’engineering pétrolier se retrouve-t-elle en position d’acheter des systèmes de télécommunication pour le compte de l’armée algérienne ?

Hocine Malti : Parce que BRC a ses propres parrains, ses propres sponsors. Dans le domaine pétrolier, il n y a pas de miracles, on ne peut réussir en Algérie, dans ce secteur en particulier, que si on est soutenu par des militaires de haut rang.
Après les surfacturations dont a profité la société mère de BRC ainsi que ses sponsors algériens, ceux-ci sont passés à l’étage au dessus. S’il n y a pas de business dans le domaine pétrolier, pourquoi ne pas lui donner la construction de l’hôpital d’Oran ? Alors qu’il est notoire que ce n’est pas son domaine. C’est une société spécialisée dans la réalisation d’infrastructures pétrolières, par conséquent elle n’a pas à construire ni un hôpital, ni le siège de la DGSN et encore moins à fournir du matériel militaire.

Je suis convaincu que Bouteflika ne pouvait pas ignorer ce qui se passait à l’intérieur de cette société. S’il a déclenché une enquête, il y a de cela à peu près une année, c’est parce qu’il a voulu dévoiler au grand jour certaines choses, que ces choses soient rendues publiques, pour entraver l’action des deux partenaires, les américains d’un côté et les généraux du DRS de l’autre. C’est un scandale tellement énorme qu’il est impossible à étouffer. Comme à l’habitude en Algérie, encore une fois, lorsque les choses en arrivent à ce point, il faut bien sacrifier quelqu’un. Un fusible doit sauter quelque part ; cette personne est toute désignée, c’est le directeur général qu’on accuse d’intelligence avec l’étranger. Quelle « intelligence » peut-il avoir eu avec l’étranger dans cette affaire de mallettes, lui qui était chargé de gérer une société pétrolière ? Cette « intelligence » est ailleurs, ce n’est pas lui qui a ordonné l’achat de ces mallettes de commandement, la commande vient de l’armée, c’est probablement un très haut gradé de l’armée qui lui a donné instruction de passer commande.

Le Maghrébin : Pour ce qui est justement de ces mallettes de commandement, il se dit que ce sont les Russes qui ont informés les militaires algériens qu’elles étaient reliées aux écoutes de la CIA. N’est-il pas vraiment inquiétant de voir que ceux qui ont la charge de protéger notre pays être incompétents au point de ne pas savoir que les mallettes en cause étaient connectées aux systèmes d’espionnage américains ? Où bien ils le savaient mais ils ont laissé passer cela ?

Hocine Malti : Je ne pense pas qu’ils soient nuls à ce point là. Toute personne qui a un tout petit peu de bon sens, sait qu’à partir du moment où on achète du matériel aussi sensible aux USA, les américains ne peuvent pas ne pas être tentés de mettre une petite puce quelque part. (Rires). Ceux qui ont commandé ces mallettes le savaient ; je suis convaincu qu’ils savaient pertinemment ce qu’elles contenaient, mais ils ont fermé les yeux.

Le Maghrébin : La Gazette du Maroc semble être bien informée il y a eu un article le 14 septembre dernier qui soulignait que le président de la société pétrolière d’Anadarko avait exprimé, dans des circonstances qu’on ne connaît pas, son irritation à l’endroit des généraux algériens, aurait même menacé de plier bagages. Pourquoi cette sortie du président d’Anadarko ?

Hocine Malti : Je doute de la réalité de cette déclaration ! A moins qu’elle ne soit tronquée ou déformée. Elle a cependant le mérite de confirmer ce qui se dit dans le milieu pétrolier, à savoir qu’ANADARKO est parrainée par le DRS ; donc les choses ne peuvent que bien marcher pour elle. Et si vraiment son directeur général accuse les généraux, cela veut dire qu’il considère qu’ils n’ont pas suffisamment défendu son entreprise, qu’ils perçoivent une dîme pour rien. C’est grâce à eux que la société prospère. Quant à la menace de plier bagages, je ne pense pas qu’ANADARKO quitterait l’Algérie, car elle y a investi des milliards de dollars et y conduit des opérations extrêmement juteuses, mais c’est une manière de mettre encore plus de pression sur les « sponsors » et donc d’attiser encore plus la rivalité Bouteflika – DRS.

Le Maghrébin : Vous dites que suite à sa maladie, Bouteflika s’est libéré de l’emprise des généraux. Pourquoi ne va-t-il pas plus loin avec le DRS ? En changeant les têtes…

Hocine Malti : On peut, évidemment, se poser cette question. Mais a-t-il les moyens de le faire ? Sur le plan théorique, il est le président de la République, c’est lui qui nomme et démet tous les hauts fonctionnaires. Officiellement, il est le ministre de la défense, chef des armées, donc il peut prendre la décision de mettre fin aux fonctions du chef du DRS. Mais peut-il le faire réellement ? Peut-il publier le décret ? En supposant qu’il réussisse, a-t-il les moyens d’aller plus loin si l’autre refuse d’exécuter ? Il ne peut pas, à mon avis, les affronter et encore moins les réduire mais par contre il peut les bloquer.

Le Maghrébin : Donc aujourd’hui, l’avenir des ressources algériennes est tributaire, finalement, des états d’âme d’un chef d’Etat impotent dont les capacités sont réduites, et du bon vouloir « diplomatique » des chefs du DRS à la recherche d’appuis extérieurs ?

Hocine Malti : Exactement ! D’après les informations dont je dispose sur ce qui se passe dans le milieu pétrolier algérien, les patrons des sociétés américaines qui travaillent en Algérie et le lobby pétrolier américain d’une manière générale, n’ont pas perdu l’espoir – et ils font tout pour – que Chakib Khelil fasse passer la loi sur les hydrocarbures. Ceci dit, je ne pense pas que les américains réussiront dans cette entreprise tant que Bouteflika sera là.

Le Maghrébin : Sur un plan plus géostratégique, on voit qu’il y a un fort intérêt américain pour l’Algérie ! D’ailleurs dans quelques semaines il y aura à Houston une réunion organisée sur la sécurité et l’énergie en Afrique du nord. Bien entendu le pays de l’Afrique du nord le plus concerné est l’Algérie. Visiblement à travers ce séminaire, l’on perçoit un certain nombre de signes, avec ce qui ce passe à nos frontières sud, avec ce qui se passe en terme de mouvement militaire, de subversion dans la zone Sahélo–Saharienne… Et d’un conflit possible avec l’Iran ?

Hocine Malti : Bien sur. A l’origine même de la PSI (Pan-Sahel Initiative), de la TSCTI (Trans-Saharian Counter Terrorism Initiative) ou de l’installation d’une base américaine dans le sud algérien, se trouvent la protection des intérêts pétroliers américains dans la région, mais aussi l’idée de prendre les dispositions nécessaires en vue d’un conflit éventuel au Moyen-Orient. Cette base qu’ils ont voulu installer dans le Sahara aurait servi justement d’escale, de point d’appui pour des actions militaires dans la région du Golfe.

Le Maghrébin : Une question que se pose beaucoup de gens, comment vous voyez l’évolution des prix de pétrole dans une perspective à cours et moyen termes, dans les six à douze mois à venir ?

Hocine Malti : Ça ne peut qu’augmenter, c’est certain. On est très proche de la barre fatidique des 100 dollars. Il y a l’hiver qui arrive et il suffit d’une petite étincelle quelque part, au Nigeria par exemple, ou il arrive fréquemment que les populations locales mettent le feu à des installations pétrolières, pour que l’on atteigne et dépasse cette barrière. Des petits incidents de ce genre peuvent facilement faire grimper les prix. Il ne faut pas non plus oublier que la hausse des prix arrange beaucoup les compagnies américaines, autant si ce n’est plus que les pays de l’OPEP. Les Etats-Unis sont un pays consommateur mais c’est aussi un grand pays producteur. Les compagnies pétrolières américaines, les majors, sont directement intéressées par la vente du brut. Elles ont autant d’influence sur les prix que l’OPEP, si ce n’est plus. Plus les prix augmentent, plus cela les arrange.

Le Maghrébin : Mais si le prix du pétrole aujourd’hui à 90 dollars peut paraître énorme, en termes de pouvoir d’achat, il est inférieur à ce que coûtait le baril durant les années quatre-vingt, particulièrement lorsqu’on voit la détérioration du pouvoir d’achat dans notre pays qui est un importateur en euros. La question que d’aucuns soulèvent : Pourquoi les pays exportateurs ne libellent-ils pas leurs exportations en euros ?

Hocine Malti : Je ne connais pas toutes les implications d’une telle décision. Néanmoins, ce que l’on peut déjà dire, c’est qu’à la base les mentalités ont beaucoup changé. Cette décision, les pays de l’OPEP l’on prise en 1975, quand ils ont crée un panier de monnaies pour les transactions pétrolières. Il n’y avait pas que le dollar pour libeller le prix du baril. Mais depuis beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et l’OPEP n’est plus ce qu’elle était il y a vingt ou trente ans. Je vois difficilement les pays membres se mettre d’accord là dessus. Ça tire de tous les cotés, il y a des tensions, il y a des alliances…Mais il y a des pays qui font quelques transactions en euros comme l’Iran, mais se sont là des initiatives nationales.

Le Maghrébin : Quepense l’ingénieur : Est-ce que l’Algérie est un pays suffisamment exploré ?

Hocine Malti : L’Algérie est un pays largement inexploré. Il y a des zones immenses qui n’ont pas été concernées par la recherche. De toute la partie occidentale du Sahara, à part les gisements de gaz connus depuis les années cinquante dans la région d’In Salah, on ne sait pas grand-chose. Comme les premières découvertes faites dans cette zone c’était du gaz et que le gaz a longtemps été considéré comme le parent pauvre de l’industrie des hydrocarbures, on ne s’y est pas beaucoup intéressé. Les travaux de recherche sont extrêmement coûteux, donc il y a eu peu de recherche pétrolière. C’est un peu comme au casino : soit on trouve alors c’est le banco, soit on ne trouve pas et on y laisse sa peau.

Le Maghrébin : La région Sahélo–saharienne ne cesse d’attirer les grandes puissances de ce monde. Que cache réellement cette région pour qu’elle soit tant convoitée ?

Hocine Malti : Il existe de gigantesques réserves de pétrole dans cette région et tout autour. Le Nigeria représente 110 millions de tonnes de pétrole brut par an. Au nord, il y a l’Algérie et la Libye. La Libye produit aujourd’hui 70 à 75 millions de tonnes par an et elle peut passer facilement, dans le cas où elle ouvrirait toutes les vannes, à plus de 100 millions de tonnes de brut par an. Il y a le Tchad où de gros gisements de pétrole ont été découverts, c’est ce qui a d’ailleurs déclenché l’intérêt des américains pour toute la zone, surtout depuis la mise en exploitation du pipe-line qui transporte, entre le Tchad et le Cameroun, du pétrole purement américain, appartenant à Texaco et Exxon. Il y a la Mauritanie qui semble déceler de grosses réserves, il y a l’Angola…etc. Et les américains font tout cela pour préserver leurs intérêts. Le rapport qui a été établi par l’administration Bush montre que 30% de la consommation américaine était importée et que ce pourcentage allait augmenter à l’avenir. Pour garantir les ressources d’approvisionnement, l’Afrique est le continent le plus proche, où il est facile de s’installer. Et puis, il y a le phénomène chinois. Les chinois sont devenus de grands consommateurs d’énergie, ils se sont mis à la recherche de ressources pétrolières et ont commencé à s’installer un peu partout, en Afrique entre autres. Cela fait du pétrole en moins pour les USA, un pétrole qui va chez l’ennemi N° 1 de demain.

Le Maghrébin : Quel est le rôle de la France dans la région ? On voit de moins en moins Total, au Niger il semble qu’il y a de sérieux problèmes avec AREVA…A quoi est dû cet effacement de la France ?

Hocine Malti : C’est certain qu’il y a un recul de la France parce que de l’autre côté il y a un rouleau compresseur. Quand les américains se mettent en marche, il n’y a pas seulement l’aspect militaire qui est mis en branle, mais également l’aspect civil. Comme vous le savez, ils ont crée le MEPI (Middle East Partnership Initiative). C’est un grand programme pour acheter les organisations de la société civile dans tous les pays arabes. Dans le cas précis de l’Algérie, je pense que c’était un peu pour contrer l’offensive américaine que le président Jacques Chirac avait lancé l’idée de pacte d’amitié algéro-français.

Le Maghrébin : Monsieur Malti, nous arrivons bientôt au terme de cette interview. Nous souhaiterions que vous évoquiez pour nos lecteurs quelques questions d’importance qui ont agité récemment le landernau médiatique. D’abord, quelle est votre opinion sur l’éventuelle création d’une Opep du gaz ? Ensuite vous voudrez bien nous faire part de vos observations sur les relations de l’Algérie avec la France et l’Espagne au plan énergétique.

OPEP DU GAZ

La question de la création d’une OPEP du gaz est devenue d’actualité depuis un peu plus d’une année. Dans le courant de l’été 2006, un accord de coopération portant sur différents domaines de l’industrie pétrolière avait été passé entre la Sonatrach et le géant russe Gazprom. Craignant de subir une situation semblable à celle vécue par l’ensemble des pays européens au cours de l’hiver 2005, les Italiens ont été les premiers à voir dans cet accord les prémices de la création d’une OPEP du gaz. En décembre 2006, c’est l’ayatollah Khamenei qui le premier a formulé plus clairement l’idée au lendemain de la visite de Hugo Chavez en Iran.

La naissance d’une telle organisation n’est cependant pas pour demain, pour de très nombreuses raisons, dont celle de la politique de fixation des prix. Le prix du gaz est actuellement indexé sur celui du pétrole ; une OPEP du gaz voudrait très certainement mener sa propre politique de prix. Il y aurait donc conflit entre les gros producteurs de pétrole et les gros producteurs de gaz. L’OPEP est actuellement dominée par l’Arabie Saoudite, tandis qu’une organisation similaire pour le gaz serait elle dominée par la Russie. Il y a donc une question de leadership. Les conflits d’intérêts entre les « pétroliers » d’un côté et les « gaziers » de l’autre pourraient à la limite déboucher sur l’auto destruction des deux organisations, s’il n’y a pas d’harmonisation des objectifs, ce qui semble a priori très difficile à réaliser. Ceci n’est qu’un des aspects d’une question qui semble très attractive mais qui n’en mérite pas moins une réflexion très approfondie.

RELATIONS ENERGETIQUES ALGERO FRANCAISES

C’est une très vaste question qui mériterait à elle seule un débat aussi long que celui que nous venons d’avoir. Pour faire bref disons que ces relations sont comme le reste des relations entre l’Algérie et la France très passionnelles et empreintes de méfiance de part et d’autre.

CRISES CYCLIQUES ENTRE L’ALGERIE ET L’ESPAGNE

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que tant que l’affaire du Sahara occidental n’aura pas été réglée, il y aura de temps à autre une crise dans les relations politiques algéro–espagnoles. Dans le domaine pétrolier par contre, il n’y a jamais eu de contentieux entre les deux pays, en dehors de ces derniers mois où des affaires commerciales ont pris une teinte politique, en raison du parasitage créé par la prise de position du gouvernement espagnol sur l’affaire du Sahara, une position favorable à la thèse marocaine. L’autre raison qui se trouve à l’origine de cette crise est liée à la crainte qu’ont les pays européens, parmi eux l’Espagne, quant à leur approvisionnement en gaz de par une trop grande dépendance de la Russie et de l’Algérie dans ce domaine. C’est pourquoi le gouvernement espagnol avait refusé de donner une suite favorable à la demande algérienne de commercialiser directement du gaz en Espagne, par le biais de la Sonatrach. En représailles, les algériens ont décidé d’annuler un gros contrat, celui de la mise en valeur du champ de Gassi Touil, qui avait été attribué à une entreprise espagnole. L’ensemble du contentieux semble néanmoins être en voie de règlement.

Le Maghrébin : Merci beaucoup, Monsieur Malti, il vous appartient à présent, si vous le voulez bien, de conclure cet entretien.

Hocine Malti : Que dire en conclusion, si ce n’est que le pétrole est une ressource non renouvelable et donc déjà de ce fait extrêmement précieuse. Il est pour la quasi-totalité des pays producteurs l’unique source de revenus ; c’est donc l’existence même des populations de ces pays qui en dépend. Hélas, les dirigeants et en Algérie tout particulièrement, utilisent cette ressource d’abord et avant tout pour leur bénéfice personnel. C’est en monnayant leur pouvoir contre des commissions faramineuses perçues sur toute la chaîne de l’industrie pétrolière, depuis la recherche jusqu’à la mise sur le marché des produits pétroliers, qu’ils ont bâti des fortunes fabuleuses. Ils ont ainsi garanti leur avenir, leur bien être et ceux de plusieurs générations de leur descendance, alors même que l’algérien moyen a tout juste les moyens – quand il les a – de sa survivance. Ils utilisent aussi les richesses pétrolières du pays pour asseoir encore plus leur pouvoir. C’était le cas de Bouteflika quand il s’agissait, pour lui, de garantir sa réélection en 2004 ou de s’affirmer face aux généraux qui l’ont placé là où il est. C’était et c’est encore le cas des généraux algériens qui utilisent le pétrole aux mêmes fins.

Le pétrole est par ailleurs une matière stratégique. Sans pétrole, il n’y a pratiquement pas d’industrie, il n’y a pas de transport, ni de marchandises, ni de personnes ; il n’y a pas d’avions, ni civils, ni militaires ; pas de navires, ni navires de croisières, ni sous marins, ni porte avions, ni destroyers. Que serait la puissance américaine sans pétrole ? Peut-on même imaginer une telle situation ? Alors pour maintenir cette puissance, les Etats-Unis font la guerre, à la recherche de pétrole, en Irak, en Afghanistan ; ils déstabilisent des pays comme l’Ukraine ou la Géorgie ; ils viennent s’installer dans le Sahel, pour soi disant combattre Al Qaïda. Pour s’accaparer des richesses pétrolières d’autrui ils corrompent des dirigeants et asservissent des peuples. De la même manière que dans les siècles passés, il y a eu des guerres pour le sel, pour les épices ou pour la soie, il y a aujourd’hui des guerres pour le pétrole.



Allocution de Hocine Aït Ahmed au 8ème Congrès du Parti du Progrès et du Socialisme,
Bouznika (Maroc), 28 mai 2010

Chers camarades,

C’est pour moi un grand plaisir et un honneur de partager avec vous ces quelques moments de réflexion et de débat politique.

Je serai bref. L’inflation de discours dans un contexte maghrébin aux promesses fabuleuses mais aux réalisations bien maigres a grandement contribué à dénaturer, dans l¹écart qui se creuse entre le verbe et le geste, la vraie portée du politique.

Le militant politique n’est pas un faiseur de miracles. Ni un gladiateur des temps modernes. Il est, au mieux et quand les conditions de sa société le permettent, un citoyen conscient des enjeux du moment.

Je dis, quand les conditions de sa société le permettent, car pour un militant politique l’essentiel consiste à être ancré dans sa société sans pour autant se laisser enfermer dans les limites de cette dernière.

Or, en matière de conscience et de luttes politiques, des vies entières de militantisme se sont réduites à expliquer ce que militer veut dire.

Entre des archaïsmes, que l’adoption des nouvelles technologies croit pouvoir masquer judicieusement, et la loi d¹airain d’un monde sans pitié pour les faibles, militer pour un monde meilleur, ici et maintenant, passe par une douloureuse et constante explication.
Explication, sans cesse repoussée, par des pouvoirs politiques que leurs choix enchainent à des postures autoritaires puis répressives puis carrément hostiles à l’égard de sociétés qu¹ils ne cherchent même plus à comprendre.
Explication biaisée, au sein même de nos sociétés, où elle finit par se confondre avec la longue litanie de tout ce qu¹il faudrait changer autour de nous et qui oublie de commencer par ce qui doit changer en nous.

Nous connaissons nos maux : sous-développement politique, économique et culturel. Nous connaissons, ou croyons connaitre, la solution : Le développement, la démocratie, la transformation de nos murs politiquesŠ

Mais une vie entière de militantisme se résume souvent à chercher, chaque jour, le meilleur moyen de tisser des liens entre les mots et les gestes.

C’est en militant optimiste, quant aux possibilités que recèle notre beau Maghreb pour se frayer une place dans le monde de demain, que je vous exprime mon inquiétude de voir s¹accumuler les signes de la régression régionale au moment où se redessinent les rapports internationaux.
Alors que des nations s¹imposent sur la scène internationale sous le mot magique de pays émergents. Alors que ces nations, comme l’Inde, le Brésil, la Turquie ou l’Iran viennent disputer aux anciennes puissances coloniales et à l’hyper-puissance américaine le droit de régenter le monde, nous donnons encore l’image de tribus qui se cherchent sans cesse querelle et en appellent à l’arbitrage, voire à la protection, de ceux là mêmes auxquels les nations qui ont relevé les défis de la modernité contestent la conduite du monde.

Nous avons, certes, connu des moments plus durs par le passé, mais les temps qui viennent, s’ils ne sont pas abordés avec la lucidité et le sérieux qu¹ils nécessitent, risquent de nous laisser en marge de l¹histoire du monde.

Un monde où la lutte pour les ressources, pour la puissance, pour la vie tout simplement se ferra au profit des nations qui participent à l¹écriture de l¹Histoire du monde et au détriment des nations en marge de cette histoire.

Une partie importante de nos élites a déjà déserté la bataille collective pour un Maghreb fort, démocratique et uni dans la conquête de ses intérêts.

Ceci n’est pas nouveau dans notre histoire.

Ce qui serait nouveau serait de réussir à repousser nos atavismes meurtriers, nos égoïsmes plus tribaux que nationaux et cette sorte de fatalisme qui nous pousse à accepter le pire quand le mieux nous semble trop lourd à porter.

Je vous ai dit que j’allais être bref, je vais donc m’arrêter là, pour l’instant en vous souhaitant le meilleur pour la conduite de vos travaux.

Après, si vous le souhaitez, nous pourrons parler d’avenir.

Hocine Ait Ahmed